exigeaient qu'elle filât tous les jours une quenouille entière tout
en surveillant le bétail. Un jour une fée vint lui demander
l'hospitalité dans son chalet, et ayant été bien reçue, elle venait
tous les soirs prendre sa quenouille, la fixait à la corne d'une des
vaches qui paissaient dans le pâturage, puis, assise sur le dos de
la brave bête, elle se mettait à filer au clair de lune, au profit
de sa protégée, et chaque matin elle lui remettait sa quenouille
transformée en écheveaux de bel et bon fil.
De même que les dames du temps jadis, les fées étaient, suivant la
tradition, des fileuses émérites. En Saintonge, elles sont appelés
filandières, et l'on prétend qu'elles portent constamment une
quenouille et un fuseau. Elles errent au clair de la lune sous la
forme de vieilles femmes qui filent, vêtues de blanc, presque
toujours trois par trois, comme les Parques. C'est surtout près des
mégalithes ou des anciens monuments qu'elles se montrent aux hommes.
En Berry, une blanche fée portant une quenouille se promène pendant
certaines nuits sur le bord d'une antique mardelle appelée Trou à la
fileuse. Près de Langres, trois fées blondes et pâles,
s'assemblaient près de la Pierre-aux-Fées, et venaient y filer leur
quenouille. Dans les Ardennes, une fée fileuse s'asseyait au bord de
la route et filait en attendant les passants qu'elle poursuivait. À
Villy, une autre fée filait du soir au matin sans perdre une minute:
on entendait le bruit de son rouet, mais on ne la voyait qu'à
l'aurore ou au crépuscule.
Il y avait aussi des fileuses nocturnes, spectres condamnés en
raison de certains méfaits à une pénitence posthume, et dont la
rencontre était redoutable. Dans le Bocage normand, un champ était
hanté par une vieille fileuse tournant son rouet dont la bobine
était brillante comme du feu d'enfer. À Saint-Suliac, aux environs
de Saint-Malo, une vieille filandière, connue sous le nom de Jeanne
Malobe, se montrait le soir, travaillant toujours et marmottant des
paroles inintelligibles; on la voyait courir par les garennes en
agitant sa quenouille et en poursuivant les animaux fantastiques qui
composent la chasse sauvage. En Belgique, une femme apparaissait sur
un saule, dans l'attitude d'une fileuse devant son rouet. La
dernière châtelaine du château de Linchamps venait toutes les nuits
et s'asseyait sur l'angle d'une tourelle ruinée que l'on appelait la
Chaise de la fileuse. Vêtue de blanc, elle tournait pendant de
longues heures son rouet qui ne faisait pourtant aucun bruit. Quand
elle se levait, elle poussait du pied quelques pierres qui tombaient
dans la Semoy; les mères disaient souvent à leur enfant: «Prends
garde à la fileuse, si tu n'es pas sage, elle t'écrasera en te
jetant une grosse pierre».
[Illustration: Fileuse, d'après Mérian (XVIIe siècle).]
Les fileuses ont dans les contes un rôle important, soit comme
personnages principaux, soit à titre épisodique. On a recueilli un
grand nombre de variantes de celui dans lequel les parents d'une
jeune fille, d'ordinaire assez maladroite, la font passer pour une
très habile fileuse: elle doit devenir reine ou grande dame, ou bien
épouser celui qu'elle aime, si elle peut dans un temps très court,
filer une énorme quantité de lin. Au moment où elle se désole, ne
sachant comment se tirer de cette épreuve, un être doué d'une
puissance surnaturelle, fée, lutin, diable ou sorcière, se présente
devant elle, et lui propose de se charger de la besogne moyennant
certaines conditions: d'ordinaire, il s'agit de deviner le nom du
personnage mystérieux, ou de retenir ce nom qui est habituellement
assez baroque. Si elle y parvient, elle n'aura rien à lui donner,
autrement elle ou son premier enfant lui appartiendra. Mlle
Lhéritier, l'un des auteurs dont les contes figurent dans le
_Cabinet des fées_, a arrangé d'une façon assez romanesque un récit
d'origine populaire, dont voici le résumé: Un prince qui se promène
dans la campagne voit une vieille femme qui adresse de vifs
reproches à une jeune fille d'une beauté éblouissante; elle avait à
son côté une quenouille chargée de lin et tenait dans l'un des pans
de sa robe des fleurs qu'elle venait de cueillir dans le jardin. La
vieille les lui jeta à terre, et comme le prince lui demande la
raison de cette violence, elle lui répond que c'est parce qu'elle
fait toujours le contraire de ce qui lui est commandé. Je voudrais,
dit-elle, qu'elle ne filât point, et elle file depuis le matin
jusqu'au soir avec une diligence qui n'a point sa pareille.--Ah!
vraiment, répond le prince, si vous haïssez les filles qui se
plaisent à filer, vous n'avez qu'à donner la vôtre à la reine ma
mère qui se divertit fort à cet amusement, et qui aime tant les
fileuses, elle fera la fortune de votre fille. Rosanie va à la cour,
et on la conduit dans un appartement où il y avait du lin de toutes
les espèces. Mais elle croit qu'elle ne parviendra jamais à
accomplir sa tâche, et elle va dans un bois où se trouvait un
pavillon très élevé du haut duquel elle voulait se précipiter. Elle
voit tout à coup paraître un grand homme fort bien vêtu, d'une
physionomie assez sombre, qui lui demande le sujet de son chagrin.
Il lui montre une baguette qui est douée d'une telle vertu qu'en
touchant seulement toutes sortes de chanvre et de lin, elle en file
par jour autant que l'on veut, et d'une finesse aussi grande qu'on
peut le souhaiter. Il la lui prête pour trois mois, à la condition
que lorsqu'il viendra la rechercher, elle lui dira, en la lui
rendant: Tenez, Ricdin Ricdon, voilà votre baguette. Mais si elle ne
peut retrouver son nom, il sera maître de sa destinée et pourra
l'emmener partout où il lui plaira. Rosanie, grâce à son talisman,
filait le plus beau fil du monde; le prince était amoureux d'elle,
mais elle ne pouvait, malgré tous ses efforts, se rappeler le nom du
possesseur de la baguette enchantée. Heureusement le prince s'égare
à la chasse et arrive près d'un vieux palais ruiné, où il voit
plusieurs personnes d'une figure affreuse et d'un habillement
bizarre. Au milieu d'eux était une espèce d'homme sec et basané qui
avait le regard farouche et paraissait cependant dans une grande
gaieté, car il faisait des sauts et des bonds avec une agilité
inconcevable, et chantait d'une voix terrible:
Si jeune et tendre femelle,
Avait mis dans sa cervelle
Que Ricdin Ricdon je m'appelle
Point ne viendrait dans mes lacs.
Le prince retient ce couplet du démon, car c'en était un, et le
répète à Rosanie, qui lorsque le diable arrive, lui dit: Tenez,
Ricdin Ricdon, voici votre baguette.
Cette donnée se retrouve dans un assez grand nombre de contes: Dans
un récit de Grimm, un meunier qui a une jolie fille prétend qu'elle
peut filer de la paille et la convertir en fils d'or; le roi
l'emmène à son palais, elle est bien embarrassée, lorsque survient
un nain qui lui propose d'accomplir sa besogne, à la condition que
si elle ne peut deviner son nom, son premier-né lui appartiendra.
Elle y consent et elle épouse le roi; elle envoie quelqu'un à la
recherche du nom baroque, et un jour, son messager voit près d'un
feu un nain grotesque qui danse en chantant, et se réjouit de
pouvoir emporter le lendemain le fils de la reine, parce que
celle-ci ne pourra lui dire que son nom est Rumpelstiltzkin (p. 29).
Parfois des personnages ayant une partie de leur corps d'une
dimension exagérée viennent en aide à la fileuse embarrassée; en
Haute-Bretagne, une fille ne voulait pas filer; un jour que sa mère
était à la gronder, un monsieur qui passait par là lui demanda
pourquoi.--C'est, répondit-elle, parce qu'elle ne cesse de filer. Le
monsieur l'emmena dans un grand magasin de lin, et lui dit qu'il
l'épouserait si elle pouvait tout filer. Elle restait à pleurer
quand elle vit paraître une femme qui avait une grande langue
pendante sur les lèvres.--Qu'as-tu à te désoler?
demanda-t-elle.--J'ai tout ceci à filer et je ne sais point.--Je
vais tout te filer en beau fil, à la condition que tu m'inviteras le
jour de tes noces. La fille accepta: la bonne femme disparut: mais
le lin se filait à vue d'oeil. Quant tout fut filé, le marchand de
lin arriva, et dit qu'il voulait se marier avec cette bonne
filandière. Voilà le jour des noces venu et l'on se mit en route
pour le bourg. Au milieu du chemin la jeune fille se souvint de sa
promesse, et elle se dit: Ah! j'ai fait une grande _oubliance_. Il
faut que je m'en retourne. Elle alla appeler la bonne femme et lui
demanda pardon de l'avoir oubliée.--J'irai à tes noces,
répondit-elle, mais ce soir seulement. Au souper la bonne femme à la
grande langue arriva, et la mariée dit que c'était sa tante.--Ah!
disait les invités, la vilaine bonne femme, elle fait _donger_
(répugnance). À la fin du dîner, la bonne femme à la grande langue
leur dit:--Si je suis vilaine, c'est à force d'avoir filé.--Ah!
s'écria le marié, puisqu'il en est ainsi jamais ma femme ne filera.
En Écosse un riche gentleman avait une femme qui ne savait pas
filer, il partit en voyage après avoir dit à sa femme qu'il espérait
qu'elle apprendrait à filer et qu'elle lui présenterait à son retour
cent poignées faites par elle. Elle va, chagrine, se promener, et
s'assied sur une large pierre: elle entend une douce musique qui
semblait venir de dessous terre; elle soulève la pierre, et voit une
grotte où six petites dames vêtues de vert filaient en chantant à un
petit rouet; elles avaient toutes la bouche de travers. Elles lui
demandèrent pourquoi elle avait tant de chagrin, elle leur raconta
qu'elle ne savait pas filer du tout. Elle lui dirent de se consoler,
de les inviter à dîner le jour où son mari viendrait. À la fin du
repas, le mari leur demanda pourquoi elles avaient toutes la bouche
de travers:--Oh! répondit l'une d'elles, c'est parce que nous ne
cessons de filer, filer, filer et de passer les fils dans notre
bouche pour les mouiller.--Ah! vraiment, s'écria le mari, jetez au
feu tous les rouets de la maison; je ne me soucie pas que ma femme
abîme sa jolie figure en filant, filant, filant.
[Illustration: Le lutin Rumpelstiltzkin et la fille du meunier
(gravure de H. J. Ford dans Lang, _The blue fairy book_).]
En Irlande, ce sont les pieds de la vieille fileuse qui, à force de
presser la roue du rouet, sont devenus énormes.
La forme la plus complète de ce type se trouve dans le conte
allemand des _Trois Fileuses_. Une jeune fille ne voulait pas filer;
un jour, sa mère perdit tellement patience qu'elle alla jusqu'à lui
donner des coups et la fille se mit à pleurer tout haut. Justement
la reine passait par là, elle demanda pourquoi elle frappait sa
fille si rudement. La femme a honte de révéler la paresse de sa
fille, et elle répond que celle-ci veut toujours filer et quelle est
trop pauvre pour suffire à lui fournir du lin. La reine dit: «Rien
ne me plaît plus que la quenouille, le bruit du rouet me charme;
laissez votre fille venir dans mon palais, elle y filera tant
qu'elle voudra». La reine la conduit dans trois chambres, qui
étaient remplies de lin depuis le haut jusqu'en bas, et elle lui dit
que quand elle l'aura tout filé, elle lui fera épouser son fils
aîné. Au bout de trois jours, la fille n'avait pas encore commencé;
elle était désolée, et elle se mit à la fenêtre; elle vit venir
trois femmes dont la première avait un grand pied plat, la seconde
une lèvre inférieure si longue et si tombante qu'elle dépassait le
menton, et la troisième un pouce large et aplati. «Si tu nous
promets, lui dirent-elles, de nous inviter à ta noce, de nous nommer
tes cousines sans rougir de nous, et de nous faire asseoir à ta
table, nous allons te filer tout ton lin, et ce sera bientôt fini».
La jeune fille y consentit et les introduisit dans la première
chambre, où elles se mirent à l'ouvrage. La première filait l'étoupe
et faisait tourner le rouet, la seconde mouillait le fil, la
troisième le tordait et l'appuyait sur la table avec son pouce, et,
à chaque coup de pouce qu'elle donnait, il y avait par terre un
écheveau du lin le plus fin. L'ouvrage fut bientôt terminé, et les
trois femmes s'en allèrent en disant à la jeune fille: «N'oublie pas
ta promesse, tu t'en trouveras bien». Le jour du mariage fixé, la
jeune fille demanda à son fiancé la permission d'inviter à la noce
ses trois cousines. Celles-ci arrivèrent en équipage magnifique, et
la mariée leur dit: «Chères cousines, soyez les bienvenues».--«Oh!
lui dit le prince, tu as là des parentes bien laides». Puis
s'adressant à celle qui avait le pied plat, il lui dit: «D'où vous
vient ce large pied»?--«D'avoir fait tourner le rouet,
répondit-elle, d'avoir fait tourner le rouet». À la seconde: «D'où
vous vient cette lèvre pendante»?--«D'avoir mouillé le fil, d'avoir
mouillé le fil». Et à la troisième: «D'où vous vient ce large
pouce»?--«D'avoir tordu le fil, d'avoir tordu le fil». Le prince
déclara que dorénavant sa jolie épousée ne toucherait plus à un fil.
Dans une légende anglaise versifiée, une vieille femme qui filait le
soir au coin de sa cheminée s'ennuie d'être seule, et désire une
compagnie: il tombe deux grands pieds qui viennent se placer devant
le foyer. Elle continue tout en filant à désirer de la compagnie; il
tombe successivement de petites jambes, des genoux, des cuisses, un
tronc, une tête, qui tour à tour vont se chauffer au feu et
finissent par former un corps entier.
[Illustration: L'étrange visite, dessin de D. Batten, dans Jacobs,
_English Fairy tales_. (D. Nutt, éd.)]
SOURCES
Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I. 108.--A. de Nore,
_Coutumes des provinces de France_, 98, 134, 154, 237, 278,
337.--Constantin, _Moeurs et usages de la vallée de Thones_,
11.--_Société des Antiquaires_ (1823), 360, VIII, 1re série,
283.--J. de Laporterie, _Moeurs de la Chalosse_, 6; _Une noce en
Chalosse_, 38.--Timbs, _Things not generally known_. I, 4; II.
3.--Lecoeur, _Esquisses du Bocage_, I, 56.--Legrand d'Aussy, _Vie
privée des Français_. II. 371.--W. Gregor. _Folk-lore of Scotland_,
59.--E. Herpin. _La côte d'Emeraude_, 151.--_Galerie bretonne_, II.
61.--B. Souché. _Croyances du Poitou_, 28.--Communication de M.
Alfred Harou.--Grimm. _Teutonic mythology_ IV. 734. 993.--Stoeber,
_Sagenbuch_. 281.--_Revue des traditions populaires_, IX.
634.--Grimm, _Veillées allemandes_. I. 267, 375,
430.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de la Belgique_, I,
132.--Paul Sébillot, _Coutumes de la Haute-Bretagne_.
229.--Ceresole. _Légendes de la Suisse romande_, 85, 161, 333.--A.
Harou. _Folk-Lore de Godarrille_, 69.--Léo Desaivre, _Croyances_,
etc., _du Poitou_, 7.--Moiset. _Croyances de l'Yonne_, 119.
122.--Habasque. _Notions historiques sur les Côtes-du-Nord_, II.
282.-G. Pitré. _Usi e costumi_, IV. 469.--Paul Sébillot. _Traditions
de la Haute-Bretagne_, I, 97.--De Métivier. _De l'Agriculture des
Landes_, 442.--Brunet. _Contes du Bocage_, 119.--Mme de Cerny.
_Saint-Suliac et ses légendes_. 38.--A. Meyrac, _Traditions des
Ardennes_, 196.--E. Cosquin. _Contes de Lorraine_. 1, 270.--A. Lang,
_The blue fairy book_, 96.--Paul Sébillot, _Contribution à l'étude
des contes_, 68.--Loys Brueyre. _Contes de la Grande-Bretagne_, 161.
245.--Grimm. _Contes choisis_, traduction Baudry, 128.--Jacobs,
_English fairy tales_, 181.
[Illustration: La Truie qui file, ancienne enseigne de Rouen.]
LES TISSERANDS
La plupart des surnoms que portent les tisserands font allusion à la
posture de ces artisans, que leur métier oblige à être toujours
assis; à Rennes, on les appelait autrefois «culs branoux»
(malpropres), sobriquet qui rappelle celui de «culs gras», que
portent encore les gens de Marey-sur-Tille (Côte-d'Or), village où
l'on tissait des draps au siècle dernier; à Troyes, ce sont des
«culs brassés» (secoués), en Haute-Bretagne, des «culs de châ»; le
châ est une sorte de bouillie d'avoine qu'on met sur la traîne pour
faire la toile. C'est l'emploi de cette substance qui a donné lieu à
ce dicton ironique:
Sans le pot à colle
Le tessier serait noble.
Les tisserands de Rouen étaient surnommés «cacheux de navette»
(chasseurs de navette).
Dans l'image populaire de saint Lundi, le tisserand est appelé «Fil
court». Le terme argotique «batousier» fait allusion au battement du
métier.
Les tisserands, autrefois, au lieu de mettre en oeuvre des
matières premières qui leur appartenaient, étaient souvent chargés
de transformer en tissu de toile le fil qu'on leur apportait: comme
le contrôle était difficile, on les accusait de ne pas tout
employer, et de se réserver quelques écheveaux pour leur usage
personnel. C'est pour cela que les dictons populaires les
associaient aux métiers les plus mal famés au point de vue de la
probité:--_Cènt môounié, cènt teisséran et cènt tayur soun tré cènt
voulur._--Cent meuniers, cent tisserands et cent tailleurs sont
trois cents voleurs, dit un proverbe de Vaucluse, qui a son
parallèle en Béarn, en plusieurs provinces de France, et dans un
grand nombre d'autres pays de l'Europe.
Le proverbe écossais qui suit a également de nombreuses
variantes:--_Put a miller, a tailor and a wabster (weasel) in a
pock, take out one and he will be a thief._--Mettez un meunier, un
tailleur et un tisserand dans un sac, tirez en un: ce sera sûrement
un voleur (p. 5). Un autre dicton écossais assure que jamais le
tisserand n'a été, depuis que le monde est monde, loyal dans son
métier.
--_Ar guiader a laer neud_, le tisserand vole du fil, assure un
proverbe breton; à Saint-Brieuc, on dit:
--Tisserand voleur, garde la moitié de la toile.
En Écosse, on réédite à propos du tisserand la plaisanterie de
l'habit du meunier, si connue en France:
_--As wight as a wabster doublet,_
_That ilka day taks a thief by the neck._
Aussi hardi que le pourpoint d'un tisserand,--Qui tous les
jours prend le cou d'un voleur.
La chanson gasconne des _Bruits des métiers_ prétend que cet ouvrier
est peu scrupuleux:
_Quant lou tichnnè ba teche,_
_Zigo zag, dab la naueto,_
_Dou bèt hiu, dou fin hiu,_
_Quauque goumichèt praquiu._
Quand le tisserand va tisser,--Zig zag avec la navette,--Du
beau fil, du fin fil,--Quelque peloton par ici.
Lorsque, d'après la légende Ukrainienne, la Vierge descendit aux
enfers, elle vit des hommes attachés aux poteaux avec les liens
flamboyants; les diables leur déchiraient la bouche et y fourraient
des pelotes, tandis que des fils sortaient de leurs yeux, et que
leurs vêtements étaient en feu. Elle demanda à saint Michel: Quels
péchés ont commis ces gens-là? Et saint Michel répondit: Ce sont les
tisserands malfaiteurs; ils ont volé les toiles et la filature
d'autrui; c'est pour cela qu'ils souffrent ainsi.
Si l'on ne dit pas des tisserands, comme des tailleurs, qu'il en
faut sept pour faire un homme, on assure dans le Midi qu'ils ne sont
qu'une moitié d'homme: _Un teisseran es un miech-om_, et l'on
injurie un pleutre en lui disant: _Seis pas un om, seis un
teisseran_. Ces deux dictons viennent sans doute de ce que le métier
est parfois exercé par des boiteux. Un autre proverbe les associe
aux chasseurs et aux pêcheurs, tous gens qui gagnent assez mal leur
vie:
_Sèt cassaire,_
_Sèt pescaire,_
_Sèt teisseran,_
_Soun vin-t-un pouris artisan._
En Bourgogne, un dicton raille aussi leur pauvreté:
_Taot cè grelu de tisseran,_
_Don le fin pu riche n'é ran._
Une chanson populaire flamande, dont voici la traduction, met en
scène des tisserands qui ne roulent pas sur l'or:
Quatre petits tisserands s'en allèrent au marché.--Et le
beurre coûtait si cher!--Ils n'avaient pas le sou en
poche.--Et ils achetèrent une livre à quatre.--Schietspoele
(navette), sjerrebekke, spoelza!--Djikke djakke,
kerrokoltjes, klits klets.
Et quand ils eurent acheté ce petit beurre.--Ils n'avaient
pas encore de plats.--Ils prièrent la petite femme de
partager leur petit beurre.
--Je ferai cela volontiers.--Oui, comme une honnête
femme.--Mais je sais bien ce que sont les petits
tisserands.--Et les petits tisserands ne sont pas des
seigneurs.
Comment les petits tisserands seraient-ils des
seigneurs?--Ils n'ont ni terres ni maisons!--Et une souris
s'introduit-elle dans leur garde-manger.--Elle y doit
mourir de faim.
Et quand cette petite bête est morte alors--Où
l'enterrent-ils?--Sous le métier des petits tisserands.--Et
la petite tombe portera de petites roses.
[Illustration: Les trois voleurs sortant du sac. _Illustres
proverbes_ de Lagniet (1637).]
Dans les _Derniers Bretons_, Souvestre a décrit, avec la pointe
d'exagération romantique qui lui est habituelle, la vie misérable
des ouvriers de la toile au moment où le machinisme leur fit
concurrence: «Parmi tous les ouvriers de la Bretagne, il n'en est
point dont les misères puissent être comparées à celles des
tisserands. La fabrication de la toile a eu autrefois une grande
importance dans notre province, qui en exportait pour plusieurs
millions. La guerre, les fautes de l'administration et les traités
de commerce ont ruiné à jamais cette industrie. Les fortunes
considérables amassées par les anciens fabricants se sont
dispersées, et aujourd'hui les tisserands sont descendus à un degré
d'indigence dont les canuts de Lyon ne donnent qu'une faible idée.
Cependant cette industrie s'est conservée dans les familles; une
sorte de préjugé superstitieux défend de l'abandonner. Des communes
entières, livrées exclusivement à la fabrication des toiles,
languissent dans une pauvreté toujours croissante, sans vouloir y
renoncer. Rien n'est changé depuis quatre siècles dans les habitudes
du tisserand de l'Armorique. Assis devant le même métier,
bizarrement sculpté, que lui ont légué ses ancêtres, il fait courir
de la même manière, dans la trame, la navette grossière qu'il a
taillée lui-même avec son couteau, tandis que, près de lui, sa femme
prépare le fil sur le vieux dévidoir vermoulu de la famille. C'est
avec ces moyens imparfaits, avec tous les désavantages de
l'isolement et de la misère, qu'il continue à lutter contre les
machines perfectionnées, la division de la main-d'oeuvre et les
vastes capitaux des grandes fabriques. En vain le prix des toiles
s'abaisse de plus en plus depuis trente ans, il s'obstine et reste
immobile à sa place comme une statue vivante du passé. Ou croirait
qu'un charme fatal le lie indissolublement à son métier, que le
bruit monotone du dévidoir a pour lui un langage secret qui
l'appelle et l'attire. Parlez-lui de quitter cette industrie à
l'agonie, de cultiver le riche sol qu'il foule et qu'il laisse
stérile, il secouera sa tête chevelue avec un triste sourire, et il
vous répondra: «Dans notre famille, nous avons toujours été
fabricants de toile.» Montrez-lui sa misère, ses enfants courant
dans le village avec une simple chemise pour vêtement, il ajoutera,
avec une indicible expression d'espérance: «Dans notre famille, nous
avons été riches autrefois.» Cependant il ne vous a pas tout dit.
Cet homme a une idée fixe qui le soutient. Il a fait un rêve dont il
attend l'accomplissement, comme les Juifs attendent le Messie. La
nuit, quand ses yeux se sont fermés, il parle à sa chimère, il
l'écoute, il la voit. Il compte tout bas les pièces de toile qui lui
sont commandées, le nombre de louis d'or qu'on lui donnera chez les
négociants de Morlaix; il croit entendre vaguement le bruit des
quatre métiers abandonnés qui obstruent sa maison. Il croit y voir,
comme au temps de ses pères, quatre ouvriers travaillant sous ses
ordres, pour les galiotes de Lisbonne et de Cadix. Alors épanoui
d'une orgueilleuse joie, il pense à ce qu'il fera de ces profits. Il
s'endort dans son enivrement et le lendemain, le froid et la faim le
réveillent comme de coutume, au soleil naissant, et il reprend les
travaux et les cruelles réalités de chaque jour.»
Le tisserand dont parle Souvestre était celui qui habitait le pays
bretonnant ou sa lisière; c'était un petit patron ou un ouvrier qui
travaillait pour des maîtres; c'était lui qui confectionnait les
toiles de Bretagne, dont le commerce était si grand jadis. Cette
industrie n'a pas résisté à la concurrence des machines, et elle est
en train du disparaître. On ne voit plus guère, comme autrefois,
arriver au printemps les pittoresques marchandes qui venaient de
Quintin ou d'Uzel, deux par deux, et parcouraient la Haute-Bretagne,
offrant dans les villages et dans les châteaux leur fine toile
tissée au métier, qu'elles vendaient à l'aune.