La coutume de se réunir en commun pour filer est certainement très

ancienne: en hiver, le chauffage et l'éclairage étant à peu près les

mêmes pour plusieurs personnes que pour une ou deux, il est naturel

que des voisins aient eu l'idée de faire cette économie, et ce

métier, qui occupait les doigts sans absorber la pensée, était assez

peu bruyant pour permettre de causer ou de chanter.

L'intéressant petit livre des _Évangiles des Quenouilles_, l'un des

documents les plus précieux que nous ayons sur les croyances de la

classe moyenne au XVe siècle, montre «dame Ysangrine accompagnée de

plusieurs de sa connoissance, qui toutes apportèrent leurs

quenoilles, lin, fuiseaux, estandars, happles, et toutes agoubilles

servans à leur art». C'est une véritable veillée qui a servi de

cadre à l'auteur pour noter les conversations qui s'y tenaient.

À la campagne les mêmes causes amenaient des réunions analogues;

plusieurs écrivains ont pris soin de nous décrire la manière dont

elles se tenaient dans l'ancienne France, et bien des faits qu'ils

ont relevés pouvaient, naguère encore, s'appliquer aux veillées de

paysannes.

Le _Roman de Jean d'Avesnes_, poème du XVe siècle, décrit une de ces

veillées: «C'est là, dit l'analyse qu'en a faite Legrand d'Aussy,

que les femmes et les filles viennent travailler; l'une carde,

l'autre dévide; celle-ci file, celle-là peigne du lin, et pendant ce

temps-là elles chantent ou parlent de leurs amours. Si quelque

fillette en filant laisse tomber son fuseau, et qu'un garçon puisse

le ramasser avant elle, il a le droit de l'embrasser. Le premier et

le dernier jour de la semaine elles apportent du beurre, du fromage,

de la farine et des oeufs, elles font sur le feu des ratons, des

tartes, gâteaux et autres friandises. Chacun mange, après quoi on

danse au son de la cornemuse, puis on fait des contes, on joue à

souffler au charbon».

[Illustration: Décembre, La veillée]

Au XVIe siècle, Tabourot nous a donné une description des fileries

qui se faisaient dans les villes et les campagnes: «En tout le pays

de Bourgongne, mesmes ès bonnes villes, à cause qu'elles sont

peuplées de beaucoup de pauvres vignerons, qui n'ont pas le moyen

d'acheter du bois pour se deffendre de l'iniure de l'hyver, la

nécessité, mère des arts, a appris cette inuention de faire en

quelque ruë escartée un taudis ou bastiment composé de plusieurs

perches fichées en terre en forme ronde, repliées par le dessus et à

la sommité; en telle sorte qu'elles représentent la testière d'un

chapeau, lequel après on recouure de force motes gazon et fumier, si

bien lié et meslé que l'eau ne le peut pénétrer. En ce taudis entre

deux perches du costé qu'il est le plus defendu des vents, l'on

laisse vne petite ouuerture de largeur d'un pied et hauteur de deux

pour servir d'entrée, et tout alentour des sieges composez du drap

mesme pour y assoir plusieurs personnes. Là ordinairement les

apres-souppees s'assemblent les plus belles filles de ces vignerons

avec leurs quenouilles et autres ouvrages et y font la veillée

iusques à la minuict. Dont elles retirent cette commodité, que tour

à tour portans vne petite lampe pour s'esclairer et vne trape de feu

pour eschauffer la place, elles espargnent beaucoup, et trauaillent

autant de nuit que de jour pour ayder à gaigner leur vie, et sont

bien deffenduës du froid: car ceste place estant ainsi composée, à

la moindre assemblée que l'on y puisse faire, recevant l'air venant

des personnes qui y sont avec la chaleur de la trape, est

incontinent eschauffée: quelquefois, s'il fait beau temps, elles

vont d'Escraigne à une autre se visiter et là font des demandes les

vnes aux autres. A telles assemblées de filles se trouue une

infinité de ieunes varlots amoureux, que l'on appelle autrement des

Voîieurs, qui y vont pour descouurir le secret de leurs pensées à

leurs amoureuses. C'est chose certaine que quand l'Escraigne est

pleine, l'on y dit vne infinité de bons mots, et contes gracieux.

Celui qui auroit dit le meilleur conte avoit comme prix de prendre

un baiser de celle qu'il aimeroit le mieux en la compagnie, et à

celui qui en auroit dit le plus absurde et impertinent d'être baculé

à coups de souliers à double gensiue.»

* * * * *

Quelques années plus tard, Noel du Fail traçait le tableau des

veillées aux environs de Rennes: «Il se faisoit des fileries qui

s'appeloient veillois, où se trouvoient de tous les environs

plusieurs jeunes valets illec s'assemblans et jouans à une infinité

de jeux que Panurge n'eut onc en ses tablettes. Les filles, d'autre

part, leurs quenoilles sur la hanche filoient: les unes assises en

un lieu plus eslevé, sur une huge ou met, à longues douettes, afin

de faire plus gorgiasement piroueter leurs fuseaux, non sans estre

espiez s'ils tomberoient, car en ce cas il y a confiscation

rachetable d'un baiser et bien souvent il en tomboit de guet à pans

et à propos délibéré qui estoit une succession bientost recueillie

par les amoureux qui d'un ris badin se faisoient fort requérir de

les rendre. Les autres moins ambitieuses, estans en un coin près le

feu regardoient par sur les espaules des autres et plus avancées,

tirantes et mordantes leur fil, et peut estre bavantes dessus, pour

n'estre que d'estouppes. Là se faisoient les marchez; le fort

portant le foible: mais bien peu parce que ceux qui vouloient tant

peu fust, faire les doux yeux, desrober quelque baiser à la sourdine

frapans sur l'espaule par derrière estoient conteroolez par un tas

de vieilles ou par le maistre de la maison estant couché sur le

costé en son lit bien clos et terracé, et en telle veüe qu'on ne luy

peut rien cacher».

L'estampe de Mariette, que nous reproduisons (p. 9), a été gravée à

la fin du XVIIe siècle, et elle montre assez bien comment les choses

se passaient alors; elle est intitulée: Décembre, la veillée, et

au-dessous on lit ces vers:

Par vn sage temperament

Tout à nos voeux devient possible,

Et le travail le plus penible

N'est bientôt qu'un amusement.

Voici comment, vers 1750, se tenaient, d'après Grosley, les fileries

en Champagne: «L'intérieur est garni de sièges de mottes pour

asseoir les assistantes. Au milieu pend une petite lampe, dont la

seule lueur éclaire tout l'édifice. Elle est fournie successivement

par toutes les personnes qui composent l'Ecreigne. La villageoise

qui est à tour a soin de se trouver au rendez-vous la première pour

y recevoir les autres. Chacune des survenantes, la quenouille au

coté, le fuseau dans la quenouille, les deux mains sur le couvet ou

chaufferette, et le tablier par-dessus les mains, entre avec

précipitation et se place sans cérémonie. Dès qu'elle est placée, le

fuseau est tiré de la quenouille, la filasse est humectée par un peu

de salive, les doigts agiles font tourner le fuseau, voilà l'ouvrage

en train. Mais tout cela ne se fait point en silence: la

conversation s'anime et se soutient sans interruption jusqu'à

l'heure où l'on se sépare. On y disserte sur les différentes

qualités ou sur les propriétés de la filasse; on y enseigne la

manière de filer gros ou de filer fin; de temps en temps, en

finissant une fusée, on représente son ouvrage pour être applaudi ou

censuré; on rapporte les aventures fraîchement arrivées. On parle de

l'apparition des esprits; on raconte des histoires de sorciers ou de

loups-garoux. Pour s'aiguiser l'esprit, on se propose certaines

énigmes, vulgairement appelées _devignottes_: enfin on se fait

mutuellement confidence de ses affaires et de ses amours et l'on

chante des chansons. Des lois sévères défendent aux garçons d'entrer

dans les Ecreignes, et aux filles de les y recevoir: ce qui

n'empêche pas que les premiers ne s'y glissent et que ces dernières

ne les y reçoivent avec grand plaisir».

Les fileuses aimaient à chanter des chansons, à raconter des

légendes et des contes. Lorsque Perrault publia ses _Histoires du

temps passé_, il ne manqua pas de faire graver sur le frontispice

une vieille fileuse, dont plusieurs personnes écoutaient le récit.

Ces veillées ont été, en effet, le grand conservatoire de la

littérature orale; le clergé, qui leur a fait en certains diocèses

une guerre acharnée, prétendait que la morale n'y était pas toujours

respectée; mais il exagérait sans doute, et la plupart du temps les

galanteries, pour être un peu brutales, ne dépassaient pas la limite

que permettent les moeurs champêtres, beaucoup plus gauloises que

celles des villes.

Les jeunes gens qui s'y rendaient «bouchonnaient» un peu les filles,

moins toutefois qu'à l'époque des foins et de la moisson, et ils se

montraient souvent complaisants. Lorsque, dans les veillées aux

environs de Rennes, le fil se cassait, si le garçon placé auprès de

la fileuse ne se hâtait pas de le ramasser, celle-ci lui disait,

pour l'avertir de son impolitesse:

Vivent les garçons d'au loin.

Ceux d'auprès ne valent rien.

En Poitou, à la veillée, quand le fuseau d'une jeune fille lui

échappe des mains, un jeune homme tâche de le saisir et il dévide le

fil à la hâte en disant: «Une, deux, trois, bige mé (embrasse-moi),

tu l'auras, etc., et il continue jusqu'à ce que la fileuse se soit

exécutée.

[Illustration: Fileuse, gravure de Lagniet.]

Jadis, en Écosse, aux soirées d'hiver, les jeunes femmes du

voisinage apportaient leur rouet sur leurs épaules, et il n'était

pas rare de voir quatre ou cinq rouets en activité, chaque fileuse

s'efforçant de finir la première sa tâche; un ou deux des plus

jeunes membres de la famille s'occupaient à tordre ou à dévider le

fil. Pendant ce temps, les jeunes gens s'amusaient à des jeux

d'adresse. Lorsque l'on avait fini, un souper frugal était servi, et

les jeunes gens accompagnaient les fileuses jusque chez elles, leur

portant leur rouet et leur murmurant des paroles d'amour.

Aux veillées des environs de Saint-Malo, on chante cette chanson,

qui décrit les métamorphoses de la filasse:

J'lai breillé avec ma breille.

Tout de rang, de rang,

Tout de rang dondaine,

J'lai breillé avec ma breille.

Tout de rang, de rang,

Tout de rang dondon.

J'lai pesélé o (avec) mon peselé,

J'lai sanss'lé o mon selan,

J'lai chargé sur ma quenouille,

J'lai filé à mon fuseau.

En le filant, le fil cassit,

L'fil cassit, not' valet l'serrit,

Alors, moi, j'le récompensis,

J'lui fis des ch'mis' de toil' fine.

En Belgique, dans les écoles de fileuses on chantait, pour régler

les mouvements du rouet, des _tellingen_, sortes de poésies

populaires spéciales, chantées sur un air non rythmé.

Vers 1830, en Basse-Bretagne, on donnait un ruban à la personne la

plus diligente, et la filerie de chanvre se terminait par des

danses.

À Landeghem (Flandre), on avait établi, à un jour fixé, un concours

et un prix donné à celle des fileuses qui avait les cuisses et le

gras des jambes les plus échaudés; car on supposait que celle qui a

le plus filé de l'hiver devait avoir les jambes les plus brûlées,

comme ayant été la plus sédentaire et s'étant servie, plus que toute

autre, du réchaud que les paysannes emploient pour se tenir les

pieds chauds.

Des êtres surnaturels, fées, lutins ou revenants, venaient la nuit

prendre le fil ou travailler au rouet. On lit dans l'_Évangile des

Quenouilles_: «Qui le samedy ne met sur le hasple toutes les fusées

de la septmaine, le lundi en trouve une mains, que les servans des

faées prent le samedi nuit pour leur droit.» En Allemagne, si on

n'avait pas soin d'enrouler la courroie du rouet, un petit lutin

invisible le mettait en mouvement. En Écosse, au milieu de ce

siècle, on enlevait le soir la corde du rouet pour empêcher les

fairies d'y venir filer. Voici une ballade alsacienne, recueillie

par Stoeber, qui met en scène des fileuses qui rappellent les

Parques:

Et lorsque a sonné minuit--pas une âme au village ne

veille.--Alors trois spectres se glissent par la

fenêtre--et s'asseyent aux trois rouets.--Ils filent, leurs

bras s'agitent silencieusement--les fils bourdonnent

rapidement sur les fuseaux.--Les rouets gémissent dans leur

course désordonnée--et les trois spectres se

lèvent.--Esprits de l'heure sombre de minuit--la chouette

crie dans le cimetière.--Qu'adviendra-t-il de la fine

toile?--y aura-t-il encore trois chemises de fiancée? (p.

16.)

Les fileuses avaient des superstitions de diverses sortes. En

Écosse, elles craignaient l'influence du mauvais oeil: Si un homme

brun ou ayant les sourcils qui se rejoignaient entrait dans la

maison pendant qu'on disposait le lin en forme de poupée, on ne se

mettait pas à l'ouvrage avant d'avoir pris la précaution de passer

le fuseau trois fois à travers le feu, c'est-à-dire d'avoir filé

trois fois au-dessus du feu en s'en approchant aussi près qu'il

était possible sans brûler le fil. En même temps, on récitait une

formulette.

En Sicile, toute femme du peuple qui file voit avec plaisir le fil

s'entortiller autour du fuseau; c'est le présage que son mari

reviendra à la maison avec de l'argent.

Le couplet suivant de la _Chanson de la Fileuse_, par Bélanger,

composée sur musique de Schubert, fait allusion à une croyance

populaire:

Si mon fil soudain cassait

Sous mon doigt rebelle,

C'est que lui me trahirait

Près d'une plus belle.

[Illustration: Les trois fileuses, d'après Klein (Strasbourg 1813).]

L'_Évangile des Quenouilles_ indique une pratique qui était encore,

au siècle dernier, usitée en Allemagne: «Fille, dit l'_Évangile des

Quenouilles_, qui veult savoir le nom de son mari à venir doit

tendre devant son huis le premier fil qu'elle filera cellui jour, et

de tout le premier homme qui illec passera savoir son nom. Sache

pour certain que tel nom aura son mari.»

Les sermonnaires se sont souvent élevés contre des pratiques

païennes qui, peut-être, ne sont pas entièrement disparues: Dans le

Tyrol, jadis les femmes filaient à la fin de décembre une

quenouillée de chanvre et la jetaient au feu pour se rendre

favorable un esprit qu'on appelait la femme de la forêt. Saint Eloi

défendait aux fileuses d'invoquer Minerve ou toute autre ancienne

divinité; au moyen âge, certaines filaient pendant la nuit du

premier janvier, pour être assurées de faire beaucoup de besogne

dans l'année. Le curé Thiers signalait la superstition de celles

qui, pour filer beaucoup en un jour, filaient le matin, avant que de

prier Dieu et de se laver les mains, un filet sans mouiller, et le

jetaient ensuite par-dessus les épaules.

[Illustration: Les Vierges sages, d'après Brueghel le Vieux.]

Il y a des jours pendant lesquels il est interdit de filer: cette

prohibition est parfois basée sur des croyances religieuses, comme

l'observation du repos dominical et de certaines fêtes: parfois il

semble qu'elle a pour origine des croyances antérieures au

christianisme. Des légendes rapportent que des femmes furent punies,

comme cette femme de Kindstadt, en Franconie, qui avait coutume de

filer le dimanche et qui forçait ses filles à en faire autant. Une

fois, il leur sembla à toutes que du feu sortait de leurs

quenouilles, mais elles n'en éprouvèrent aucun mal. Le dimanche

suivant, le feu y fut réellement; mais elles l'éteignirent. La

fileuse n'ayant tenu aucun compte de ces deux avertissements, il

arriva, le troisième dimanche, que leur filasse enflammée mit le feu

à toute la maison et brûla la maîtresse fileuse avec ses deux

filles.

Pogge raconte qu'en Normandie, une jeune fille ayant filé pendant

que les autres célébraient la fête d'un saint d'une paroisse qui

n'était pas la sienne, et s'en étant moquée, quenouille et fuseau

s'attachèrent à ses doigts et à ses mains, en lui faisant grand mal,

et si fort, qu'on ne pouvait pas les en arracher; elle ne put s'en

débarrasser qu'après avoir été conduite à l'autel du saint qu'elle

avait offensé.

En Haute-Bretagne, quand on file le samedi après minuit, on entend

des bruits étranges, tel que celui d'un autre fuseau dans la

cheminée, et l'on n'a pas de chance toute la semaine. Au XVe siècle,

les bourgeoises de Paris avaient des préjugés analogues: «Plusieurs

des escolieres, dit l'_Évangile des Quenouilles_, commençoient à

desuider et haspler leurs fusées, car filer ne povoient pour

l'onneur du samedy et de la Vierge Marie... qui laisse le samedy à

parfiler le lin qui est en sa quelouigne, le fil qui en est filé le

lundy ensuivant jamais bien ne fera, et si on en fait toile, jamais

elle ne blanchira.» Naguère cette croyance existait encore en

certaines parties de l'Allemagne.

En Basse-Bretagne, jadis, les femmes ne voulaient pas filer les

jeudis et samedis, parce que cela faisait pleurer la sainte Vierge.

En Suède, l'usage du fuseau était interdit le jeudi matin. En

Allemagne, en Danemark, la personne qui a filé l'après-midi du

samedi, du dimanche ou des autres jours fériés, ne demeure pas

tranquille dans sa tombe; une femme, qui avait violé cette défense,

revint après sa mort passer sa main en flammes par la fenêtre, en

disant: «Voyez le sort qui m'est échu pour avoir filé le samedi et

le dimanche dans l'après-midi.»

En Belgique et en Lithuanie, on dit que Carnaval ne veut pas voir le

rouet; si les ménagères s'en servent à cette époque, leur récolte de

lin ne réussira pas; en Haute-Bretagne, on ne pourra dégraisser le

fil, ou les chats et les souris viendront le manger; en

Basse-Bretagne, les femmes, de crainte du même inconvénient,

n'aimaient pas autrefois à filer en carême.

Au XVIIe siècle, le curé Thiers signalait la superstition, encore

courante en Belgique, et qui a été constatée dès le moyen âge, de ne

pas filer depuis le mercredi de la semaine sainte jusqu'au jour de

Pâques, dans la crainte de filer des cordes pour lier

Notre-Seigneur. En Suède, on ne file pas pendant la semaine de la

Passion.

Dans la Montagne-Noire, c'est s'exposer à des malheurs que de filer

du chanvre ou du coton pendant la semaine de Noël. Dans le nord de

l'Écosse et en Danemark, rien ne doit tourner en rond de Noël au

premier de l'an: les oies réussiraient mal ou la charrue se

briserait. En Suisse, le vent emportera le toit de la maison où l'on

aura filé la veille de Noël. En Belgique, il ne faut pas laisser

apercevoir aux arbres un rouet pendant cette nuit, ils n'auraient

pas de fruits l'année suivante.

En Écosse, sous aucun prétexte, le rouet ne peut être alors porté

d'une maison dans une autre. Au pays d'Enhaut (Suisse romande), on

répète encore aux fileuses qu'il faut que leur quenouille soit finie

pour la veille de Noël, et qu'elles aient soin «de la réduire»

derrière les cheminées, sinon la «Tsaôthe vidhe», vieille sorcière

qui se promène les derniers jours de l'année sur un cheval aveugle,

viendra, l'an qui suit, emmêler les étoupes d'une façon

inextricable. Dans la première moitié de ce siècle, en maints

villages dans les Alpes, on avait soin de cacher, la veille de Noël,

toutes les quenouilles, par crainte des maléfices de ce mauvais

génie.

La filerie est prohibée, en certaines parties de l'Écosse, entre

Noël et la Chandeleur. En Poitou, la messe de minuit ne doit point

surprendre les ménagères avant que leur poupion de filasse ne soit

entièrement en oeuvre; leurs compagnes en saliraient le restant ou

y mettraient des choses difficiles à démêler.

Dans l'Yonne, les enfants de la femme qui file le jour de la

Saint-Paul, courent risque de devenir mal portants, et ses poules

d'avoir les pattes tordues. En Belgique on craint, en ne chômant pas

le jour de la Saint-Saturnin, que les bêtes ovines n'aient le cou

tors.

En Danemark, l'après-midi de la Saint-Martin est très observée par

les fileuses qui racontent la légende de la revenante à la main

enflammée.

Le paysans bretons sont persuadés que la nuit qui précède la

Saint-André une fée très vieille descend par la cheminée pour voir

si, aux approches de minuit, la ménagère est encore à travailler.

Dans ce cas, la fée la gourmande en lui disant: «Êtes-vous encore à

filer, c'est demain la Saint-André.»

En Allemagne, Bertha apparaît sous la forme d'une femme sauvage avec

une longue chevelure, et salit la quenouille de la fille qui, le

dernier jour de l'an, n'a pas filé tout son lin.

En France et en Italie, il y avait autrefois des dictons qui se

rapportaient à un personnage identique à Bertha. Dans l'Allemagne du

Sud elle se montre, pendant les nuits des Rois, sous la forme d'une

femme aux cheveux hérissés, qui vient examiner les fileuses; on

mange en son honneur du poisson et du potage, et toutes les

quenouilles doivent être entièrement filées. Cette superstition

était autrefois connue en Angleterre, et l'on appelait Saint-Distaff

Day: jour de Sainte-Quenouille: le lendemain du jour des Rois, si on

rencontrait une jeune fille filant, on brûlait son lin et sa

filasse.

[Illustration: LA BELLE FILEUSE]

Dans l'Yonne, on croyait autrefois que pour que le fil filé par une

ménagère devînt blanc, il ne suffisait pas de l'exposer à la rosée

pendant la Semaine sainte; il fallait encore que, pendant ce temps,

la fileuse éprouvât une grande émotion. Aussi on se faisait un

devoir de l'effrayer en jetant au milieu de la chambre où elle se

trouvait un pot ou une écuelle qui, en se cassant, lui faisait peur.

En Allemagne, si une femme pendant les six semaines qui suivent son

accouchement file de la laine, du lin ou du chanvre, son fils sera

pendu quelque jour; en Autriche, on donne la raison de cette

défense: c'est parce que la Vierge l'observa après la naissance de

Jésus.

En Sicile, une bonne ménagère dépose son fuseau ou sa quenouille sur

une chaise ou en quelque autre endroit; elle se garde bien de le

mettre sur le lit; elle serait en danger de se séparer de son mari.

D'après Pline, une loi rurale d'Italie défendait aux femmes de

sortir avec leurs quenouilles; c'était un mauvais présage de

rencontrer une femme qui filait. Cette superstition traversa le

moyen âge: «Quant un homme chevauce par le chemin, dit l'_Evangile

des Quenouilles_, et il rencontre une femme filant, c'est très

mauvais rencontre, et doit retourner et prendre son chemin par autre

voye». Naguère encore, la même croyance existait en Allemagne et le

moyen de détourner le mauvais sort était le même.

À Valenciennes, les fileuses, au moment de leur fête, dressaient une

sorte de trophée, composé de tous les instruments de leur travail,

qu'elles enlaçaient de branches vertes, de fleurs et de devises. Le

jour de la Saint-Véronique, les enfants de cette même ville

faisaient des chapelets de fèves auxquels ils attachaient une

épingle crochue, et, guettant les fileuses à leur passage, ils

accrochaient ces chapelets à leurs vêtements, en criant: «Fèves!

fèves!» et les poursuivaient en même temps de leurs railleries. Cet

usage, créé par la méchanceté, avait pour objet de rappeler à ces

pauvres ouvrières qu'elles n'ont d'autre festin à attendre que des

fèves.

Jadis, on croyait que les fées venaient en aide aux filandières qui

les imploraient; en Haute-Bretagne, si on déposait à l'entrée d'une

de leurs grottes du pain beurré et une poupée de lin, on la

retrouvait le lendemain à la même place, très proprement filée. Dans

les Landes, les hades ou fées transformaient en un instant en fil,

le lin le plus fin qu'on déposait à l'entrée de leur caverne, ou au

bord des fontaines qu'on leur assigne habituellement pour

habitation. La même croyance existait en Écosse, et elle a été

constatée lors d'un procès de sorcellerie dont Walter Scott a parlé

assez longuement dans sa _Démonologie_: En 1649, quand on condamna à

mort le major Weir et sa soeur, celle-ci entra dans quelques

détails sur ses liaisons avec la reine des fées et parla de

l'assistance qu'elle recevait de cette souveraine pour filer une

quantité extraordinaire de laine. On montre encore à Edimbourg sa

maison. Dans la jeunesse de Walter Scott bien hardi était l'enfant

qui osait s'en approcher, au risque d'entendre le bruit magique à

l'aide duquel la soeur de Weir s'était fait une si grande

réputation comme fileuse.

Légendes et curiosités des métiers · 第 9 / 38 段