Paris, pendant les trois derniers jours du carnaval, conduit par des
garçons bouchers déguisés et entouré de sa cour mythologique, sale
et crottée, à cheval ou en voiture et on allait le montrer aux
souverains et aux autorités, comme le montre l'image satirique (p.
21) intitulée: «Rencontre de deux monarques gros, gras, etc.»
Plusieurs corporations honoraient un saint unique, reconnu par tous
les gens de l'état; les bouchers en avaient plusieurs; en Belgique,
ils avaient choisi saint Antoine, martyr des premiers temps du
christianisme, qui avait exercé le métier de boucher à Rome, et afin
de le distinguer des autres saints du même nom, ils avaient fait
représenter à côté de lui un cochon; ceux de Bruxelles fêtaient
saint Barthélemy et faisaient dire, le 24 août, une messe en son
honneur.
À Morlaix, les bouchers célébraient leur fête dans les premiers
jours de l'Avent. Le boeuf gras faisait le tour de la ville
escorté par tous les membres de la corporation, bras nus et la hache
sur l'épaule. À chaque carrefour, on faisait le simulacre d'abattre
l'animal, puis les bouchers faisaient la quête.
À Limoges, au milieu du quartier des bouchers, s'élevait une petite
chapelle dédiée à saint Aurélien, patron de la corporation; à la
porte était placée une madone entourée de lanternes qu'on allumait
dans les grandes occasions. Des statuettes semblables, mais plus
petites, se voyaient au-dessus des portes des maisons et dans chaque
chambre; devant ces dernières brûlait jour et nuit une lumière.
Les bouchers étaient soumis à des redevances féodales, quelquefois
d'un caractère original. Dans plusieurs chartes du XIIe siècle, les
seigneurs exigeaient des bouchers domiciliés sur leurs terres
«toutes langues des boeufs que ceux-ci tueront». À Lamballe, le
jeudi absolu, François Bouan, sieur de la Brousse, avait le droit de
prendre et lever de chaque boucher ou personne vendant chair ou lard
aux paroisses de Notre-Dame et de Saint-Martin «une joue de porc,
bonne et compétente tranchée, deux doigts au-dessous de l'oreille».
Les bouchers de Dol devaient fournir au sire de Combour une pelisse
blanche en peau, assez grande pour entourer un fût de pipe, et dont
les manches devaient être assez larges pour qu'un homme armé pût y
passer facilement le bras. Jusque vers 1820, chacun des bouchers qui
venaient vendre au marché de Penzance, dans la Cornouaille anglaise,
payait, à la fête de Noël, au bailli de Coneston, un shilling ou
devait lui donner un os à moelle.
Il est assez rarement parlé des bouchers dans les contes, si ce
n'est dans ceux qui sont plaisants; mais il court sur eux quelques
anecdotes assez comiques: Un boucher de Lyon avait acheté, dit le
_Roman bourgeois_, un office d'esleu; le gouverneur de la ville
s'estonnant comment il le pourroit exercer, veu qu'il ne sçavoit ni
lire ni escrire, il luy répondit avec une ignorante fierté: «Hé
vrayement, si je ne sçais escrire, je hocheray», voulant dire que
comme il faisait des hoches sur une table pour marquer les livres de
viande qu'il livrait à ses chalans, il en feroit autant sur le
papier pour lui tenir lieu de signature.
On trouve dans les oeuvres de Claude Mermet l'épigramme qui suit,
intitulée: _D'un consul de village député pour aller chercher un bon
prédicateur à Paris_:
Un boucher, consul de village,
Fut envoyé loin pour chercher
Un prêcheur, docte personnage.
Qui vint en Carême prêcher:
On en fit de lui approcher
Demi-douzaine en un couvent:
Le plus gros fut pris du boucher
Cuidant qu'il fût le plus savant.
Un avoué de Penzance avait un gros chien qui avait coutume de venir
voler de la viande aux étaux. Un jour, un des bouchers vint trouver
l'homme de loi, et lui dit:--Monsieur, puis-je demander une
indemnité au maître d'un chien qui m'a volé un gigot de
mouton?--Certainement, mon brave homme.--S'il vous plaît, monsieur,
c'est votre chien, et le prix du morceau est de 4sh 6». L'avoué le
paya et le boucher s'en allait triomphant, lorsque l'avoué le
rappela: «Arrêtez un moment, mon brave homme, le prix d'une
consultation d'avocat est de 6sh 8d; payez-moi la différence.» Le
boucher, bien marri, dut s'exécuter.
Dans l'Ille-et-Vilaine, on raconte qu'un boucher, ayant entendu dire
dans son village que l'on a vu un certain taureau qui a sur le front
une seule corne, jure de le prendre. Il se met à la recherche de
l'animal avec deux haches et cent couteaux. Enfin il trouve la bête
qui, avec une complaisance parfaite, lui offre sa tête. Le boucher
use en vain tous ses instruments. Alors le taureau donne à l'homme
un coup de corne dans la poitrine, l'étend raide mort, et retourne
tranquillement dans son pays, qu'on n'a pu encore découvrir.
Dans le fabliau du «Bouchier d'Abbeville», un boucher, revenant de
la foire, demande un gîte pour la nuit dans la maison d'un prêtre;
celui-ci ne veut pas le recevoir. Bientôt le boucher revient et lui
propose de payer son hospitalité en lui donnant une des brebis
grasses qu'il a achetées à la foire; il lui offre même de la tuer
pour le souper et de laisser à son hôte toute la viande qui n'aura
pas été mangée à leur repas. Il est aussitôt accepté et ils font un
excellent repas. Le boucher promet à la gouvernante et à la servante
du prêtre la peau de la brebis, et il parvient à les tromper toutes
les deux. Quand il est parti, il s'élève une dispute entre le curé
et les deux femmes pour la possession de la peau, et l'on découvre
que le malicieux boucher avait volé cette brebis dans le troupeau
même du prêtre.
[Illustration: Boucher hollandais, gravure du XVIIe siècle.]
«Ung jour advint que deux cordeliers, venans de Nyort, arrivèrent
bien tard à Grif et logèrent en la maison d'un boucher. Et, pour ce
que entre leur chambre et celle de l'hoste n'y avoit que des ais
bien mal joincts, leur print envie d'escouter ce que le mary disoit
à sa femme estans dedans le lict; et vindrent mectre leurs oreilles
tout droict au chevet du lit du mary, lequel ne se doubtant de ses
hostes, parloit à sa femme privement de son mesnaige, en luy disant:
«Mamye, il me faut demain lever matin pour aller veoir noz
cordeliers, car il y en a ung bien gras, lequel il nous fault tuer;
nous le sallerons incontinent et en ferons bien nostre proffict». Et
combien qu'il entendoit de ses pourceaux, lesquelz il appeloit
cordeliers, si est-ce que les deux pauvres frères, qui oyoient cette
conjuration, se tinrent tout asseurez que c'estoit pour eulx, et en
grande paour et craincte, attendoient l'aube du jour. Il y en avoit
ung d'eux fort gras et l'autre assez maigre. Le gras se vouloit
confesser à son compaignon, disant que ung boucher ayant perdu
l'amour et craincte de Dieu, ne feroit non plus cas de l'assommer
que ung boeuf ou autre beste. Et, veu qu'ilz estoient enfermez en
leur chambre de laquelle ilz ne povoient sortir sans passer par
celle de l'hoste, ils se dobvoient tenir bien seurs de leur mort, et
recommander leurs ames à Dieu. Mais le jeune, qui n'estoit pas si
vaincu de paour que son compaignon, luy dist que, puis que la porte
leur estoit fermée, falloit essayer à passer par la fenestre, et que
aussy bien ilz ne sçauroient avoir pis que la mort. A quoy le gras
s'accorda. Le jeune ouvrit la fenestre, et voyant qu'elle n'estoit
trop haulte de terre, saulta legierement en bas et s'enfuyst le plus
tost et le plus loing qu'il peut, sans attendre son compaignon,
lequel essaya le dangier. Mais la pesanteur le contraingnit de
demeurer en bas: car au lieu de saulter, il tomba si lourdement
qu'il se blessa fort en une jambe. Et, quand il se veid abandonné de
son compaignon, et qu'il ne le povoit suyvre, regarda à l'entour de
luy où il se pourroit cacher, et ne veit rien que un tect à
pourceaulx où il se traina le mieulx qu'il peut. Et ouvrant la porte
pour se cacher dedans, en eschappa deux grands pourceaulx, en la
place desquels se mist le pauvre cordelier et ferma le petit huys
sur luy, espérant, quand il oiroit le bruict des gens passans qu'il
appelleroit et troveroit secours. Mais, si tost que le matin fut
venu le boucher appresta ses grands cousteaux et dist à sa femme
qu'elle lui tinst compaignie pour aller tuer son pourceau gras. Et
quant il arriva au tect, auquel le cordelier estoit caché, commence
à cryer bien hault, en ouvrant la petite porte: «Saillez dehors,
maistre cordelier, saillez dehors, car aujourdhuy j'auray de vos
boudins!» Le pauvre cordelier ne se pouvant soustenir sur sa jambe,
saillyt à quatre pieds, hors du tect, criant tant qu'il povoit
misericorde. Et si le pauvre frere eust grand paour, le boucher et
sa femme n'en eurent pas moins, car ilz pensoient que sainct
François fust courroucé contre eulx de ce qu'ilz nommaient une beste
_cordelier_, et se meirent à genoulx devant le pauvre frere,
demandans pardon à sainct François, en sorte que le cordelier cryoit
d'un costé misericorde au boucher, et le boucher, à luy, d'aultre,
tant que les ungs et les aultres furent ung quart d'heure sans se
pouvoir asseurer. À la fin le beau pere, cognoissant que le boucher
ne luy voloit point de mal, lui compta la cause pourquoy il s'estoit
caché en ce tect, dont la paour tourna incontinent en ris, sinon que
le cordelier, qui avoit mal en la jambe ne se pouvoit resjouyr.»
Ce récit, qui figure dans l'_Heptaméron_ de la reine de Navarre, a
été raconté en Italie à Marc Monnier sous une forme presque
identique, à cette légère différence que les personnages qui
écoutent sont deux prêtres, et qu'ils entendent le boucher dire à sa
femme qu'ils se lèvera de bon matin pour tuer deux noirs. Marc
Monnier le rapproche de la peur que Paul-Louis Courier éprouva dans
des circonstances analogues chez un charbonnier de Calabre, où il se
trouvait avec un compagnon, en l'entendant dire qu'il «fallait les
tuer tous les deux». Il s'agissait de chapons.
La complainte de saint Nicolas et des petits enfants, qui est
populaire sur plusieurs points de la France, parle d'un boucher qui,
de même que le légendaire pâtissier de la rue des Marmouzets, ne se
contentait pas de tuer des animaux. Voici la version que Gérard de
Nerval recueillit dans le Valois:
Il était trois petits enfants
Qui s'en allaient glaner aux champs.
S'en vont au soir chez un boucher:
--Boucher, voudrais-tu nous loger?
--Entrez, entrez, petits enfants,
Il y a de la place assurément.
Ils n'étaient pas sitôt entrés,
Que le boucher les a tués,
Les a coupés en petits morceaux,
Mis au saloir comme pourceaux.
Saint Nicolas, au bout d'sept ans,
Saint Nicolas vint dans ce champ.
Il s'en alla chez le boucher:
--Boucher, voudrais-tu me loger?
--Entrez, entrez, saint Nicolas.
Il y a d'la place, il n'en manque pas».
Il n'était pas sitôt entré
Qu'il a demandé à souper.
--Voulez-vous un morceau d'jambon?
--Je n'en veux pas, il n'est pas bon.
--Voulez-vous un morceau de veau?
--Je n'en veux pas, il n'est pas beau.
Du p'tit salé je veux avoir
Qu'il y a sept ans qu'est dans l'saloir.»
Quand le boucher entendit cela
Hors de sa porte il s'enfuya.
--Boucher, boucher, ne t'enfuis pas.
Repens-toi, Dieu te pardonnera.»
Saint Nicolas posa trois doigts
Et les p'tits se levèrent tous les trois.
Le premier dit: «J'ai bien dormi.»
Le second dit: «Et moi aussi.»
Et le troisième répondit:
«Je croyais être en paradis.»
[Illustration: Boucher italien, d'après Mitelli.]
DEVINETTES
Deux pieds assis sur trois pieds étaient occupés à regarder
un pied, lorsque survinrent quatre pieds qui s'emparèrent
d'un pied; sur ce, les deux pieds se levèrent, saisirent
les trois pieds et les lancèrent à la tête des quatre pieds
qui s'enfuirent avec un pied. La réponse est: Un boucher
assis sur un escabeau à trois pieds, et auquel un chien
vient de voler un pied de mouton. Devinette anglaise
(Dickens, _Les Temps difficiles_).
Qui sont ceux qui gagnent leur vie du sang épanché?
--Les chirurgiens et les bouchers.
PROVERBES
--C'est un boucher.
On appelait boucher un homme qui coupait mal les viandes,
ou un barbier qui a la main lourde, qui rase rudement, qui
coupe en rasant.
--C'est un rire de boucher, il ne passe pas le noeud de
la gorge; c'est un rire qui n'est pas franc, parce que les
bouchers, tenant leur couteau entre les dents, font une
grimace qui ressemble à un rire, bien qu'ils n'aient pas
envie de rire en effet.
--_The butcher look'd for his knife, when he had it in the
mouth._ Le boucher cherche son couteau, alors qu'il l'a à
la bouche (Anglais).
--_The butcher looked for the candle it was in his hat._ Le
boucher cherchait sa chandelle et elle était sur son
chapeau (Anglais).
--_Gwelloc'h eo beza Kiger eget beza leue._ Il vaut mieux
être le boucher que le veau. (Breton.)
--Le boeuf une fois tombé, les bouchers viennent en
foule. (Proverbe talmudique.)
--Il fait tous les matins le métier d'un boucher, car il
habille un veau.
--Il sont comme les bouchers du Mans, ils se mettent sept
sur une bête. (Normandie.)
--On dit d'un homme qui ne peut rien en une affaire ou en
une assemblée, qu'il a du crédit comme un chien à la
boucherie.
--Il est reçu comme un chien dans une boucherie. (Iles
Feroé.)
--Avoir la conscience d'un chien de boucher. (Prov.
allemand.)
--_A cani di vuccieria nun mancanu ossa._ Au chien de
boucherie ne manquent pas les os. (Prov. sicilien.)
On trouve, dès le moyen âge, une série de sujets dans lesquels le
rôle de l'homme à l'égard des animaux est interverti, de manière que
la victime commande à son tour à son persécuteur. Ce changement de
position était appelé, dans le vieux français, le _Monde bestourné_;
il forme, dit Wright, le sujet de vers assez anciens, et la peinture
l'a exploité à une date reculée. L'imagerie populaire s'en est aussi
emparée. Un des compartiments du _Monde à rebours_, estampe du XVIIe
siècle, représente un boeuf dépeçant un boucher (p. 31). Dans un
livre populaire anglais, qui était déjà imprimé en 1790, on voit un
boeuf qui tue un boucher.
[Illustration]
SOURCES
_Revue des Traditions populaires_, VIII, 591; IX, 195, 217,
233.--Timbs, _Things generally not known_, I, 175.--La Bédollière,
_Les Industriels_, 83, 85.--E. Rolland, _Faune populaire_. V,
67.--Jacques de Vitry, _Exempla_, 70 (éd. de Folk-Lore Society).--E.
Monteil, _l'Industrie française_. I, 92, 243.--De Lamare, _Traité de
la police_, III, 85, 86.--Legrand d'Aussy, _Vie privée des
Français_, I, 307.--Assier, _Légendes de la Champagne_, 47,
48.--Vinçard, _Les Ouvriers de Paris_, 131, 157.--Desmaze,
_Curiosités des anciennes justices_, 313.--Ant. Caillot, _Vie
publique des Français_, II, 212, 218.--_Souvenirs à l'usage des
habitants de Douai_ (1822), 548.--_Autrefois_ (1842),
150.--Blavignac, _Histoire des enseignes_, 143.--F. Arnaud, _Voyage
pittoresque dans l'Aube_, 102.--Communication de M. Charles
Fichot.--Laisnel de la Salle, _Légendes du Centre_, I, 30.--Moiset,
_Croyances de l'Yonne_, 17.--Jacob, _Curiosités de l'histoire des
Croyances populaires_, 135.--Reinsberg-Düringsfeld, _Traditions de
la Belgique_, I, 155; II, 120.--Quernest, _Notices sur Lamballe_,
42.--_Folk-Lore Journal_, V, 110, 111.--Gérard de Nerval, _Les
filles du feu_, 160.--Reinsberg-Düringsfeld. _Sprichwörter_.--Sauvé
_Lavarou koz_.--Leroux, _Dictionnaire comique_.--Tuet, _Matinées
senonoises_.--Wright, _Histoire de la Caricature_, 107.
[Illustration: Le boucher, d'après les _Arts et Métiers_.]
LES FILEUSES
Naguère encore, pour exprimer l'ancienneté d'une chose ou son
invraisemblance, on disait assez couramment qu'elle s'était passée à
l'époque où les rois épousaient des bergères, ou
Du temps que la reine Berthe filait.
Ce dicton, qui a son parallèle en Italie, était vraisemblablement né
d'une confusion qui s'était établie entre plusieurs personnages: la
mère de Charlemagne, la reine qui, d'après une ancienne charte
indiquée par le _Dictionnaire de Trévoux_, filait pour orner les
églises, l'héroïne du roman de _Berthe aux grands pieds_, et une
sorte de fée filandière, nommée Bertha en Italie, Berchta en
Allemagne, et restée surtout populaire en ce dernier pays.
Il constatait que l'art de filer figurait autrefois au premier rang
des attributions de la femme, quel que fût son rang.
Grosley, qui écrivit au siècle dernier une dissertation moitié
plaisante, moitié sérieuse sur les Ecraignes, ou réunions de
fileuses, leur avait trouvé dans l'antiquité des précédents
illustres: La Nécessité filait, en compagnie des Parques, le fil des
destinées humaines; les nymphes se réunissaient chez la mère
d'Aristée pour filer la laine verte de Milet. À Rome, le plus bel
éloge que l'on pût faire d'une matrone des anciens temps, consistait
à dire qu'elle était restée chez elle occupée à filer de la laine:
les pronubæ portaient derrière la fiancée sa quenouille et son
fuseau.
Chez les Gaulois on pratiquait, au moment du mariage, une cérémonie
qui ressemblait beaucoup à celle encore en usage naguère dans
quelques provinces: la nouvelle mariée était conduite dans un bois
où se trouvait la statue de la déesse Nehellenia, on lui remettait
une quenouille chargée de lin et elle la filait un instant; peu de
temps après la conversion des Francs au christianisme, à l'issue de
la messe nuptiale, les parents de l'épousée prenaient une quenouille
sur l'autel de la Vierge et la lui donnaient à filer. Dans quelques
églises du Berry, la mariée filait une ou deux aiguillées avant de
sortir; dans le pays Chartrain, elle s'agenouillait sous le porche
devant la statue de sainte Anne, faisait trois signes de croix, et,
prenant la quenouille de la sainte, elle la mettait à son côté et
filait quelques instants. Dans la Sologne et dans l'Orne, le bedeau
présentait à la nouvelle mariée, le dimanche après la noce, une
quenouille à laquelle elle attachait un ruban et une pièce de fil.
Dans le Lot-et-Garonne et dans le Tarn-et-Garonne, on portait en
cérémonie la quenouille et le fuseau de la mariée à sa nouvelle
demeure; en Normandie ces ustensiles étaient mis sur le devant de la
charrette qui transportait le trousseau; dans le Jura, les femmes
juchées sur les meubles placés sur le chariot filaient soit au
fuseau, soit au rouet, quelquefois c'était le garçon franc qui
filait. Dans les Landes, la quenouille était portée pendant toute la
durée de la noce par une vieille femme qui, souvent se plaçait entre
les deux époux; en Savoie, la belle-mère en présentait une à sa bru
lors de son arrivée à la maison, pour lui dire qu'elle serait la
bien venue si elle se renfermait dans ses travaux d'intérieur.
Dans les Landes, la jeune fille qui n'a pas les objets nécessaires à
son trousseau va faire une quête vers la fin de septembre,
accompagnée d'une amie. Elles ont à la main une quenouille chargée
de lin, et elles filent ou ont l'air de filer tout le long de la
route. Arrivées devant la maison où elles vont quêter, la
«quistante» s'arrête à la porte et file pendant que sa compagne
entre demander un peu de lin pour le trousseau. Dans la Sologne, le
premier jour des noces, après le repas, cinq paysannes faisaient la
quête: la première tenait à la main une quenouille et un fuseau, et
les présentait à chacun en chantant:
L'épousée a bien quenouille et fuseau.
Mais de chanvre, hélas! pas un écheveau,
Pourra-t-elle donc filer son trousseau?
Le lendemain des noces a lieu, dans les Landes, une cérémonie
burlesque: on fait mine de reconduire la «nobi» à ses parents, sous
prétexte qu'elle est incapable de coudre, de filer, etc. Un donzelon
prend une quenouille garnie d'étoupes et file une corde des plus
grossières, un autre s'étudie à coudre le plus mal qu'il peut.
Lorsque l'on ouvrit les tombeaux de Saint-Denis, en 1793, Lenoir
trouva dans le cercueil de Jeanne de Bourgogne, la première femme de
Philippe de Valois, sa quenouille et son fuseau, et les mêmes objets
dans celle de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V. Une quenouille
était sculptée sur la pierre tombale d'Alice, prieure d'un monastère
du comté de Stirling (Écosse). En Allemagne on suspendait un fuseau
au-dessus de la tombe des dames de haut parage, comme le heaume et
l'épée sur celle du chevalier et du noble; à Mayence, dans l'église
de Saint-Jean, on voyait un fuseau d'argent sur le tombeau de la
femme de Conrad, duc de Franconie. En 1540, on sculpta sur le
monument funéraire de sir Pollard, l'image de ses onze fils tenant à
la main une épée, et de ses filles, aussi au nombre de onze, qui
chacune avaient un fuseau à la main.
Le moine qui a écrit la vie de sainte Bertha connaissait sans doute
la légende de Bertha, la fileuse, et c'est peut-être son souvenir
qui lui a fait placer dans la main de l'abbesse la quenouille
qu'elle filait tout en surveillant la construction de son monastère;
parfois elle s'en servait pour tracer le canal qui devait y conduire
l'eau de la source qu'elle avait achetée; où elle avait touché le
sol, l'eau suivait le tracé qu'elle avait indiqué.
Les contes constatent que les reines avaient en singulière estime
l'art de filer: parfois une jeune fille, réputée habile fileuse, est
emmenée à la cour et présentée à la reine, qui est la plus grande
fileuse du royaume, et on lui fait entendre que si la reine la
trouve aussi adroite qu'on le dit, il n'est pas impossible qu'elle
la choisisse pour sa bru. Une estampe montre les religieuses de
Port-Royal en conférence dans un bois et filant leur quenouille,
tout en discutant les questions théologiques les plus ardues. Le
graveur Bonnart, à la fin du XVIIe siècle, représentait les Parques
sous la figure de trois grandes dames du temps qui s'occupaient à
filer et à dévider (p. 5). Au XVIe et au XVIIe siècle, les peintres
qui ont à personnifier les vierges sages leur mettent en main des
quenouilles (p. 17).
[Illustration: Les Trois Parques]
Autrefois, parmi les présents que l'on faisait aux jeunes filles et
aux mariées figurait en première ligne un de ces mignons petits
rouets que l'on voit dessinés sur les estampes, et dont quelques-uns
sont encore conservés dans les familles. C'était même un don que
l'on pouvait faire aux plus grandes dames; Mme d'Aulnoy, dont les
contes fournissent plus d'un détail intéressant sur les coutumes de
son temps, cite parmi les présents que la princesse Printannière
envoie aux fées qui lui avaient rendu service, plusieurs rouets
d'Allemagne avec des quenouilles en bois de cèdre.
Dans beaucoup de pays, comme en Bretagne, les galants offraient à
leurs amoureuses des quenouilles sur lesquelles ils avaient sculpté
des emblèmes accompagnés de croix, de devises et du nom de la
personne aimée; dans les Landes, le fiancé doit encore,
obligatoirement, donner à sa future une quenouille. On peut voir au
musée de Cluny des quenouilles du XVIe siècle en bois sculpté,
couvertes de figures en ronde bosse, qui ont dû être offertes lors
de mariages aristocratiques.
C'est dans le courant de ce siècle que s'est produite la décadence
d'une occupation qui, pendant des milliers d'années, a été celle de
toutes les femmes: avant 1830, en Bretagne, et vraisemblablement
dans le reste de la France, les dames filaient encore le soir, comme
au moyen âge, dans les châteaux et dans les villes, souvent en
compagnie de leurs servantes. Maintenant elles ont délaissé le
rouet, et les paysannes elles-mêmes ne filent plus guère que pendant
les longues soirées d'hiver, ou lorsqu'elles gardent les troupeaux
dans les champs.
Quant aux fileuses de profession, autrefois très nombreuses, surtout
dans les pays où, comme en Flandre et en Bretagne, la fabrication de
la toile était très active, l'introduction des machines les a
presque fait disparaître, et le métier n'est plus guère exercé que
par quelques vieilles femmes.
Il n'était guère, au reste, d'occupation plus mal rétribuée: pour
gagner quelques sous, il fallait travailler pendant de longues
heures et se livrer à un exercice fatigant.
Dans le Bocage normand, à la fin du siècle dernier, la fileuse de
laine qui pour faire tourner son quéret ou grand rouet, devait
rester debout de l'aube au soir, avait six liards pour tout salaire,
et la pitance. En Haute-Bretagne on disait qu'une bonne filandière
faisait dix lieues par jour. Il est vrai que ces femmes avaient peu
de besoins, et leur modeste gain suffisait à leur nourriture et à
leur entretien. Dans l'Ouest, elles n'avaient pas mauvaise
réputation, comme les fileuses du Dauphiné, qui passaient pour
débauchées, et dont le nom était devenu synonyme de prostituée.