des bouchers qui avaient vendu pour les soldats des viandes
malsaines. Sous l'ancien régime, il y eut plusieurs condamnations
pour des faits du même genre. En voici une que rapporte de Lamare,
et qui est curieuse à plus d'un titre.
_28 mai 1716._--Arrêt de la chambre de justice condamnant Antoine
Dubout, greffier des chasses de Livry, ci-devant directeur des
boucheries des armées, à faire amende honorable, nud en chemise, la
corde au col, tenant dans ses mains une torche ardente du poids de
deux livres, ayant écriteau devant et derrière, portant ces mots:
«Directeur des boucheries qui a distribué des viandes ladres, et
mortes naturellement aux soldats»; au-devant de la principale porte
et entrée de l'église de Paris, et la principale porte et entrée de
l'église du couvent des Grands-Augustins, et là, étant tête nue et à
genoux, dire et déclarer à haute et intelligible voix, que
méchamment et comme mal avisé, il a distribué et fait distribuer des
viandes de boeuf ladres et mortes naturellement, qu'il s'est servi
de fausses romaines pour peser et faire peser lesdites viandes,
qu'il avait fait vendre à son profit des boeufs morts ou restés
malades en route, dont il a fait tenir compte au roi, qu'il a
pareillement fait tenir compte par le roi des boeufs et vaches sur
un bien plus grand poids que l'estimation qu'il en a fait faire, et
qu'il a commis d'autres méfaits mentionnés au procès, dont il se
repent, demande pardon à Dieu, au roi et à la justice.»
[Illustration: Boucher assommant un boeuf, d'après Jost Amman.]
Au XIVe et au XVe siècle, nul ne pouvait être reçu maître sans être
fils de maître, à moins qu'il n'eût servi en qualité d'apprenti
pendant trois ans et «acheté, vendu ou débité chair». Le
chef-d'oeuvre exigé consistait à habiller, c'est-à-dire à tuer,
dépecer et parer la viande d'un boeuf, d'un mouton ou d'un veau.
Par une ordonnance de Charles VI (1381), tout boucher qui se faisait
recevoir maître était obligé de donner un aboivrement et un past:
pour l'aboivrement, le maître nouveau devait au chef de sa
communauté un cierge d'une livre et demie et un gâteau pétri aux
oeufs; à la femme de celui-ci quatre pièces à prendre dans chaque
plat; au prévôt de Paris un setier de vin et quatre gâteaux de
maille à maille; au voyer de Paris, au prévôt de Fort-l'Évêque,
etc., demi-setier de vin chacun et deux gâteaux de maille à maille.
Pour le past, il devait au chef de la communauté un cierge d'une
livre, une bougie roulée, deux pains, un demi-chapon et trente
livres et demie de viande: à la femme du chef, douze pains, deux
setiers de vin et quatre pièces à prendre dans chaque plat; au
prévôt, un setier de vin, quatre gâteaux, un chapon et soixante et
une livres de viande tant en porc qu'en boeuf; enfin au voyer de
Paris, au prévôt du Fort-l'Évêque, au cellérier du Parlement,
demi-chapon pour chacun, deux gâteaux et trente livres et demie,
plus demi-quarteron, de boeuf et de porc. Les diverses personnes
qui avaient droit à ces rétributions étaient obligées, quand elles
les envoyaient prendre, de payer un ou deux deniers au ménétrier qui
jouait des instruments dans la salle.
Le _Moyen de parvenir_ donne le détail d'une sorte de cérémonial qui
était en usage au XVIe siècle, et qui vraisemblablement tomba un peu
plus tard en désuétude: Quand les bouchers font un examen à
l'aspirant, ils le mènent en une haute chambre; et, le tout fait,
ils lui disent que, pour la sûreté des viandes, il faut savoir s'il
est sain et entier et, pour cet effet, le font dépouiller et le
visitent. Cela fait, ils lui disent qu'il se revête, ce qu'ayant
fait et le voyant gai et ralu, ils lui disent: «Or çà, mon ami, vous
êtes passé maître boucher, vous avez habillé un veau, faites le
serment.»
En Champagne, quand la réception était accomplie, le boucher devait
prêter un serment, renouvelé chaque année le jour du Grand Jeudi, au
corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à l'Église et aux saints
Évangiles, de ne pas enfreindre les règlements de sa corporation.
Chaque récipiendaire donnait au maître boucher une paire de chausses
et offrait en outre un banquet à ses confrères.
À Troyes, au XIVe siècle, les maîtres bouchers pouvaient être
forcés, quelques jours après leur réception, de mettre un chapeau de
verdure et de traîner, attelés deux à deux, jusqu'à la léproserie,
un chariot sur lequel était assis, au milieu de vingt-cinq porcs
gras, l'aumônier en surplis portant la croix. Les trompettes
sonnaient, les enfants et le petit peuple criaient: «Vilains! serfs!
Boeufs trayants!»
À Paris, les maîtres bouchers avaient constitué une sorte de
tribunal, où ils siégeaient en tablier au milieu des moutons et des
boeufs qu'on égorgeait.
Le maître des bouchers, désigné à vie par douze électeurs choisis
parmi les maîtres bouchers, s'asseyait dans la grande salle de la
halle sur une chaise de bois, et là, pour lui rendre hommage, on
faisait brûler un grand cierge devant lui.
Il était interdit aux bouchers de vendre en carême et le vendredi:
ceux qui enfreignaient cette défense étaient condamnés à être
fouettés par les rues. Comme les malades pouvaient avoir besoin de
viande, on accordait le droit d'en vendre à quelques bouchers,
moyennant une redevance. À Saint-Brieuc, ce droit fut adjugé, en
1791, à un boucher, moyennant 900 livres. En 1126, un boucher de
Laon, qui avait vendu de la viande un vendredi, fut condamné par
Barthélemy de Vire, évêque de la ville, à porter publiquement à la
procession «une morue, ou un saumon s'il ne peut se procurer une
morue.»
Des ordonnances multiples et très détaillées qui occupent nombre de
pages dans le traité de de Lamare, avaient réglementé les tueries et
les boucheries; mais on avait beau les renouveler, elles n'étaient
guère observées. Plusieurs écrivains nous ont donné des descriptions
de celles de Paris aux siècles derniers, qui ressemblent à celle
qu'Ant. Caillot a tracée de leur état à la veille de la Révolution:
Quel hideux aspect ne présentaient pas les étaux des bouchers; les
passants n'y voyaient qu'avec horreur les traces d'un massacre
sanglant, que des ruisseaux d'un sang noir qui coulait dans la rue,
qu'un pavé toujours teint de ce sang, que des hommes dont les
vêtements en étaient constamment souillés.
Sous l'Empire, la police essaya, avec succès, de rendre les
boucheries un peu plus propres. Les boutiques étaient défendues à
l'extérieur, par des barreaux de fer luisant, qui y laissaient
pénétrer l'air la nuit comme le jour. Le sang ne souille plus, dit
Caillot, les dalles qui en forment le pavé, et le marchand ne porte
plus de traces sanglantes sur le linge qui lui sert de tablier. La
bouchère, coiffée d'un bonnet de dentelle, n'est plus assise sur une
chaise de bois devant un comptoir malpropre, mais dans un petit
cabinet vitré, décoré d'une glace, dans lequel elle reçoit l'argent
de ses pratiques.
Dans quelques villes de province se retrouvent des boucheries dont
l'aspect rappelle celles du moyen âge: en 1886 la rue des Bouchers,
à Limoges, était une sorte de ruelle étroite, humide et sombre,
longue d'une centaine de mètres, bordée de maisons construites pour
la plupart en bois et en torchis. Les boutiques étaient basses,
étroites et peu profondes; la marchandise, au lieu d'être à
l'intérieur, s'étalait à l'extérieur, les quartiers de chair
suspendus à d'énormes crocs et les morceaux de viande jetés
pêle-mêle, dans un désordre indescriptible et répugnant: le client
n'entrait jamais dans la boutique et les transactions se faisaient à
la porte, où bouchers et bouchères se tenaient.
[Illustration: Le Boucher]
Les boucheries de Troyes se composaient de quatre allées de
charpente, et les courants d'air ménagés à l'intérieur empêchaient
les mouches d'y pénétrer; lors de l'enquête faite à ce sujet par le
lieutenant-général du baillage en 1759, ils attribuaient le
privilège dont jouissait cette boucherie au bienheureux évêque Loup,
dont ils montraient la statue placée depuis longtemps pour perpétuer
le souvenir de son intercession; d'autres, à l'humidité du local.
Les boutiques des bouchers n'ont pas, en général, d'enseignes bien
caractéristiques, et il est assez rare d'en trouver dans le genre de
celle qu'on voyait il y a trente ans à Saint-Haon-le-Châtel; elle
représentait un animal indescriptible avec cette légende:
On me dit vache et je suis boeuf;
Pour qui me veut, je suis les deux.
Sur la façade on voit assez souvent une tête de boeuf,
généralement dorée; aujourd'hui elle est assez petite; autrefois
elle était de grande dimension, avec des cornes très longues.
Au moyen âge, les bouchers couronnaient de feuillage la viande des
animaux fraîchement tués. Villon y fait allusion dans son _Petit
Testament:_
Item à Jehan Tronne, bouchier,
Laisse le mouton franc et tendre
Et un tachon pour esmoucher
Le boeuf couronné qu'il veult vendre
Ou la vache qu'on ne peult prendre.
Au commencement du second Empire cette décoration subsistait encore,
seulement pour le jour de Pâques, qui ramenait l'usage de la viande
alors interdite pendant le carême.
À Douai, d'après le règlement du 10 avril 1759, la nature des
viandes exposées en vente par les bouchers était indiquée par des
banderoles des couleurs ci-après: Boeuf, banderole verte; Taureau,
banderole rouge; Vache, banderole blanche; Brebis, banderole jaune;
Mouton, banderole bleue.
Les bouchers avaient remarqué que les viandes les plus jaunes, les
plus corrompues et les plus flétries, paraissaient très blanches et
très fraîches à la lumière; aussi plusieurs avaient l'artifice de
tenir grand nombre de chandelles allumées dans leurs étaux, même en
plein jour; une ordonnance de 1399 fixa les heures pendant
lesquelles ils pouvaient avoir des chandelles.
Avant la Révolution, les consommateurs achetaient «chair sur
taille», c'est-à-dire en marquant sur une taille, par des crans ou
des coches, la quantité de viande prise chaque fois, comme cela se
passe encore chez les boulangers.
Une sentence de 1668 défendait aux bouchers de descendre de leurs
étaux pour appeler et arrêter ceux qui désiraient acheter de la
viande.
De Lamare rapporte, d'après Lampride, une singulière manière de
vendre la viande, qui fut en usage à Rome pendant une assez longue
période. L'acheteur étant content de la qualité de la marchandise,
fermait l'une de ses mains, le vendeur en faisait autant de l'une
des siennes; et ensuite, ayant l'un et l'autre le poing clos, chacun
d'eux étendait subitement une partie de ses doigts: si les doigts
étendus et ouverts de l'un et de l'autre formulent le nombre pair,
c'était au vendeur à mettre le prix à sa marchandise; si, au
contraire, ils amenaient le nombre impair, l'acheteur avait le droit
d'en donner tel prix qu'il jugeait à propos.
Au XVIIe siècle existait, chez certains bouchers de Londres, la
coutume de cracher sur la première pièce d'argent qu'ils recevaient
le matin.
Les personnes qui venaient acheter de la viande, et qui
naturellement essayaient de l'avoir à meilleur marché que le prix
fait par le marchand, étaient de la part de celui-ci l'objet
d'invectives, qui motivèrent un arrêt du Parlement en 1540, et une
ordonnance de police en 1570: Expresses inhibitions, dit cette
dernière, sont faites à tous Bouchers, Estalliers, Rotisseurs,
Poissonniers, Harengers, Fruictiers et autres de cette ville de
Paris, de ne innover, mesfaire ne mesdire aux Demoiselles et
Bourgeoises, femmes, filles et chambrières qui achepteront ou
vouldront achepter d'eux, de ne uzer contre lesdittes Damoiselles,
Bourgeoises et leurs servantes, d'aucunes parolles de rizée et
mocquerie et de recevoir doulcement les offres qu'elles feront de
leurs marchandises, sous peine de prison, d'amende arbitraire et de
punition corporelle.
Au XVIIe siècle, les bouchers et les bouchères avaient adouci leur
langage, sans toutefois cesser de lancer quelques brocards aux
clients qui voulaient marchander. Voici une scène de boutique
empruntée au _Bourgeois poli_, qui fut publié en 1631:
LA BOURGEOISE.--Hé bien, mon amy, avez-vous là de bonne
viande? Donnez-moi un bon quartier de mouton et une bonne
pièce de boeuf, avec une bonne poitrine de boeuf.
LE BOUCHER.--Oui dea, madame, nous en avons de bonne,
d'aussi bonne qu'il y ayt en la boucherie, sans despriser
les autres. Approchez, voyez ce que vous demandez. Voilà
une bonne pièce de vache du derrière bien espaisse. Cela
vous duit-il?
LA FEMME DU BOUCHER.--Madame, voilà un bon colet de mouton;
tenez, voilà qui a deux doigts de gresse; je vous promets
que le mouton en couste sept francz, et si encore on n'en
sçauroit recouvrir, je serons contraint de fermer nos
boutiques.
LA BOURGEOISE.--Combien Voulez-vous vendre ces trois
pièces-là?
LE BOUCHER.--Madame, vous n'en sçauriez moins donner qu'un
escu; voilà de belle et bonne viande.
LA BOURGEOISE.--Jesu, mon amy, vous mocquez-vous? et
vramment prisez moin vos pièces.
LE BOUCHER.--Madame, je ne sommes pas à cette heure à les
priser; il y a longtemps que je sçavons bien combien cela
vaut. Ce n'est pas d'aujourd'hui que nous en vendons.
LA BOURGEOISE.--Tredame mon amy, je croy que vous vous
mocquez quant à moy, de faire cela un escu; encore pour
quarante sols je me lairrois aller.
LA FEMME DU BOUCHER.--Ah! madame, il ne vous faut pas de si
bonne viande; il faut que vous alliez querir de la cohue,
on vous en donnera pour le prix de votre argent; je n'avons
point de marchandise à ce prix-là, il vous faut de la vache
et de la brebis.
[Illustration]
LA BOURGEOISE.--Tredame, m'amie, vous êtes bien rude à
pauvres gens! Je vous en offre raisonnablement ce que cela
vaut. Vous me voudriez faire accroire, je pense, que la
chair est bien chère.
LE BOUCHER.--Madame, la bonne est bien chère, voirement je
vous assure que tout nous r'enchérit; la bonne marchandise
est bien chère sur le pied. Mais, tenez, madame, regardez
un peu la couleur de ce boeuf-là? Quel mouton est cela?
Cette poictrine de veau a t'elle du laict? Vous ne faictes
que le marché d'un autre.
LA BOURGEOISE.--Tout ce que vous me dittes là et rien c'est
tout un; je voy bien ce que je voy; je sçay bien ce que
vaut la marchandise; je ne vous en donnerai pas un denier
davantage.
LA FEMME DU BOUCHER.--Allés, allés, il vous faut de la
vache. Allés à l'autre bout, on en y vend: vous trouverez
de la marchandise pour le prix de vostre argent. Il ne
faudroit guière de tels chalans pour nous faire fermer
nostre estau.
Le dessin de Daumier (p. 13) a pour légende: «Eh ben! puisque vous
voulez qu'les bouchers soient libres, pourquoi qu'vous voulez
m'empêcher d'mettre qué z'os dans la balance?... J'vous trouve
drôle, vous encore, la p'tite mère!...»
Les bouchers, habitués à manier de l'argent, vivent bien et
dépensent beaucoup. Un proverbe provençal, qu'il ne faut pas sans
doute généraliser, assure qu'ils ne meurent pas riches:
--_Bouchié jouine à chivau,_
_Vièi à l'espitau._
Boucher jeune à cheval--Vieux à l'hôpital. (Provence.)
Les bouchers ne sont pas seulement vendeurs, ils sont aussi
acheteurs, et ils emploient dans le marchandage des ruses analogues
à celles, plus connues, des maquignons. En arrivant dans un marché,
dit La Bédollière, le boucher va de bestiaux en bestiaux; et les
examine d'un air de dénigrement: «Tourne-toi donc, desséché; n'aie
pas peur; ce n'est pas encore toi qui fourniras des lampions pour la
fête de juillet; et combien veut-on te vendre?--L'avez-vous bien
manié? s'écrie le marchand impatienté.--Parbleu! ne faut-il pas deux
heures pour considérer ton efflanqué?--Tiens, aussi vrai que les
bouchers sont tous des voleurs, il ne sortira pas du marché à moins
de quinze louis.--Mais il n'a rien dans la carcasse, ton
cerf-volant! il n'a pas de suif pour trois chandelles! Je t'en donne
trente-deux pistoles, et pas davantage.» Lorsque la discussion est
terminée, et que le boucher a conclu le marché, il tire de sa poche
une paire de ciseaux et découpe sur le poil les lettres initiales de
son nom et de son prénom. S'il veut qu'on immole immédiatement
l'animal, il le marque de chasse, c'est-à-dire d'une raie
transversale sur les côtes. Un boucher ne dit jamais: «J'ai acheté
une vache», mais bien: «J'ai acheté une bête». Quand il a fait
l'acquisition d'un taureau, il le désigne sous la dénomination de
pacha ou pair de France.
C'est probablement à cause de ces ruses qu'on donne en
Basse-Bretagne, au boucher, le surnom de _Mezo Kiger_, boucher ivre
ou plutôt trompeur.
Les bouchers de Paris étaient très orgueilleux au moyen âge. Dante,
_Purgatoire_, ch. XX, prétend que Hugues Capet était fils d'un
boucher de Paris. Ce roi avait accordé de grands privilèges à la
corporation; c'est là probablement l'origine de cette tradition, qui
n'était pas éteinte au XVe siècle, et à laquelle Villon fait
allusion dans son _Grand Testament_.
Se fusse des hoirs Hue Capet
Qui fut extraict de Boucherie,
On ne m'eust parmy ce drapet.
Faict boire à cette escorcherie.
Les anciennes confréries des bouchers étaient presque partout fort
importantes. Celle de Paris tenait ses réunions dans l'église
Saint-Pierre-aux-Boeufs. Dans plusieurs villes, des droits et des
privilèges particuliers étaient le partage des bouchers; à Venise,
ils avaient celui d'élire le curé de l'église Saint-Mathieu; à
Fribourg, leurs droits étaient très divers; l'auberge qu'ils
possédaient avait, dès avant 1498, le boeuf pour enseigne. La
puissante corporation des bouchers d'Augsbourg tenait ses réunions
dans une auberge située près de l'abattoir de cette ville, et
portait pour enseigne le Justaucorps sanglant. Les bouchères de la
même ville allaient se reposer et déjeuner dans une maison voisine,
à l'enseigne de l'École des Femmes.
[Illustration: Promenade du Boeuf gras, vitrail de Bar-sur-Seine,
XVIe siècle.]
La corporation des bouchers a souvent figuré dans les fêtes et les
cérémonies publiques, et, d'après les anciens registres de la ville
de Paris, elle a été admise aux entrées des princes et des légats, à
la condition de supporter les frais d'habillement, de draperie et de
tentures. Les bouchers reçurent même, sous forme de remontrance,
l'ordre de «faire ébattement à l'entrée d'Anne de Bretagne». Jusqu'à
la Révolution, ils continuèrent à paraître aux entrées des rois, aux
réjouissances pour les baptêmes des princes et princesses, etc. À la
fête de la Fédération, les garçons bouchers se présentèrent seuls,
car les maîtres ne pouvaient être sympathiques à un nouvel ordre
social qui détruisait leurs privilèges.
[Illustration: Promenade du Boeuf gras, figure accompagnant le
placard de «l'ordre et la marche» (1816).
(Musée Carnavalet.)]
Les bouchers, comme bien d'autres corporations, avaient soin d'orner
la chapelle de leur patron; ceux de Champagne se distinguaient tout
particulièrement. On voit dans la chapelle Saint-Joseph un vitrail
donné par les maîtres bouchers de Bar-sur-Seine, en 1512. Au milieu,
en haut, est peint saint Barthélemy, leur patron, tenant
l'instrument de son supplice. Plus bas, est représentée la promenade
du boeuf gras: deux bouchers en habit de fête conduisent l'animal,
et traînent chacun le bout d'une écharpe passée à col; ils sont
précédés de deux garçons, battant la caisse et jouant de la flûte,
et suivis de plusieurs enfants qui se livrent à la joie. La maison
d'un maître boucher, ou peut-être la boucherie publique de la ville,
se voit dans le fond, ornée de deux têtes de boeuf et de
guirlandes de verdure (p. 16).
La promenade d'un boeuf gras, pendant les jours qui précèdent le
carême, n'a pris fin à Paris qu'à la chute du second empire;
autrefois, elle avait lieu sur plusieurs points de l'ancienne
France. Le seigneur de Palluau (Indre) avait le droit, au XVIIIe
siècle, de faire choisir un boeuf parmi ceux que les bouchers de
la ville étaient tenus de tuer devant Carême prenant. Ce boeuf
était appelé boeuf viellé. Au bourg de Saint-Sulpice-lez-Bourges,
le «maître visiteur des chairs et poissons, après collection faite
des voix et arbitres à ce appelés, déclaroit que tel boeuf estoit
le plus gros et suffisant pour estre mené et violé, à la manière
accoutumée, par les rues de la justice dudit bourg.» Cette élection
rappelle celle qui était faite avant 1870, à Paris, par une
commission composée de l'inspecteur général des halles et marchés,
de quatre principaux inspecteurs, de deux facteurs et de deux
bouchers. À Leugny, dans l'Yonne, il y a quelques années, un
maquignon marchandait le boeuf gras; un éleveur morvandeau le
vendait. Les garçons bouchers qui le promenaient quêtaient de
l'argent, du vin et du cidre. Le soir, il y avait un repas fait avec
l'argent encaissé. On y buvait le vin recueilli dans une feuillette,
qui accompagnait la promenade du boeuf.
Le bibliophile Jacob a parlé assez longuement des processions qui
avaient lieu à Paris, et il a essayé d'en rechercher l'origine.
N'est-il pas vraisemblable, dit-il, que les garçons bouchers
célébraient la fête de leur confrérie, de même que les clercs de la
basoche plantaient le mai à la porte du Palais de justice. En outre,
les bouchers de Paris ayant eu jadis plusieurs querelles et procès
avec les bouchers du Temple, il est fort naturel qu'ils aient
témoigné leur reconnaissance, à l'occasion des privilèges que le roi
leur accorda en dédommagement, par des réjouissances publiques, qui
se sont perpétuées jusqu'à nous. Cette idée est d'autant plus
admissible, que le boeuf gras partait de l'Apport-Paris, ancien
emplacement des boucheries hors des murs de la ville, et qu'il était
conduit en pompe chez les premiers magistrats du Parlement. En tout
cas, il est certain que cette fête existe depuis des siècles. On
nommait le boeuf gras boeuf villé, parce qu'il allait par la
ville; ou boeuf viellé, parce qu'il marchait au son des vielles;
ou bien boeuf violé, parce qu'il était accompagné de violes ou
violons. Les enfants avaient inauguré un jeu de ce genre, qui
consistait à couronner de fleurs un d'entre eux et à le conduire en
chantant comme à un sacrifice; ce jeu-là s'appelait boeuf sevré.
Les premières descriptions qui s'étendent sur les détails de cette
cérémonie sont à peu près telles qu'on les ferait encore.
La procession de 1739 est la plus mémorable dont les historiens
fassent mention: le boeuf partit de l'Apport-Paris, la veille du
jeudi-gras, par extraordinaire; il était couvert d'une housse de
tapisserie et portait une aigrette de feuillage. Sur son dos on
avait assis un enfant nu avec un ruban en écharpe; et cet enfant,
qui tenait dans une main un sceptre doré et dans l'autre une épée,
était appelé le roi des bouchers. Jusqu'alors les bouchers n'avaient
eu que des maîtres, et sans doute ils voulurent, cette fois,
rivaliser avec les merciers, les ménétriers, les barbiers et les
arbalétriers, qui avaient des rois. Ce boeuf gras avait pour
escorte quinze garçons bouchers vêtus de rouge et de blanc, coiffés
de turbans de deux couleurs: deux d'entre eux le menaient par les
cornes, à la façon des sacrificateurs païens; les violons, les
fifres et les tambours précédaient ce cortège qui parcourut les
quartiers de Paris pour se rendre aux maisons des prévôts, échevins,
présidents et conseillers, à qui cet honneur appartenait. Le boeuf
fut partout bienvenu, et l'on paya bien ses gardes du corps; mais le
premier président n'étant pas à son domicile, le boeuf gras fut
amené dans la grande salle du Palais par l'escalier de la
Sainte-Chapelle, et il eut l'avantage d'être présenté, en plein
tribunal, au président en robe rouge qui l'accueillit très
honnêtement.
La Révolution supprima le boeuf gras; mais Napoléon rétablit, par
ordonnance, le carnaval et le boeuf gras; longtemps la police fit
les frais de ces bacchanales des rues et des places; le roi des
bouchers s'était changé en Amour et avait quitté sceptre et épée
pour un carquois et un flambeau.
[Illustration]