Les pâtissiers, qui avaient saint Michel pour patron, faisaient, le

jour de la fête, chanter deux messes et célébrer un service

solennel, puis ils retournaient à leur travail. Ils se plaignirent

au prévôt en disant que les autres corps de métiers avaient le

temps, le jour de leur fête, de décorer les «bastons» de leurs

saints, tandis que eux ils ne le pouvaient pas. Cette réclamation

fut écoutée, et à partir de 1485 il leur fut permis de chômer. Ils

observaient une cérémonie bizarre, probablement ancienne: ils se

rendaient en pompe à la chapelle de leur patron qui faisait partie

de l'église Saint-Barthélemy. Les uns s'habillaient en diables, les

autres en anges, et au milieu d'eux on voyait saint Michel agitant

une grande balance, et traînant après lui un démon enchaîné qui

faisait cent niches aux passants et frappait tous ceux qu'il pouvait

attraper. Tous étaient à cheval, accompagnés de tambours et suivis

de prêtres qui portaient le pain bénit. Une ordonnance de

l'archevêque de Paris, du 10 octobre 1636, interdit cette

procession, qui avait donné lieu à quelques désordres.

En Champagne, les pâtissiers qui avaient leurs étaux à Troyes,

fournissaient au bourreau, chaque samedi de carême, deux maillées

d'échaudés.

La caricature a fait de nombreuses allusions à la pâtisserie et

surtout à l'un de ses produits, la brioche, dont le nom est, comme

on sait, synonyme de faute ou de bourde. Une gravure, vers 1830,

représente Polignac en pâtissier à la porte d'une boutique qui a

pour enseigne: «À la renommée des boulettes»; Traviès caricaturait

Charles X avec cette inscription: «À la renommée des fameuses

brioches, Charlot, premier pâtissier de la cour». Quelques années

plus tard (1833), Louis-Philippe est à son tour déguisé en pâtissier

fabricant de brioches. En 1848, le _Journal pour rire_ montrait une

députation de pâtissiers qui «vexés de voir tout le monde faire des

brioches, profitent de la liberté et de l'égalité, pour demander le

monopole des boulettes».

La fabrication du pain d'épice peut passer pour une des variétés de

la pâtisserie. À Reims, les pains d'épiciers eurent leur règlement

le 2 août 1571. Les apprentis, pour parvenir à la maîtrise, devaient

faire un pain d'épice de six livres en présence des maîtres-jurés.

Lorsque Marie Leckzinska traversa la Champagne pour épouser Louis

XV, des notables allèrent lui offrir douze coffrets d'osier

contenant du pain d'épice de douze à la livre et des croquants

pliés.

Au XVIe siècle, des marchands ambulants allaient l'offrir par les

rues; voici le quatrain qui leur est consacré dans les _Crys

d'aucunes marchandises que l'on crye parmy Paris:_

On crie, sans quelque obices,

De cela ne faut point doubtez,

Le pain qui est petry despices,

Qui flumes fait hors bouter.

Sous Louis XIV ils criaient:

_Pains d'espices pour le coeur!_

Dans Senlis je vais le quérir.

Qui d'avoir en aura désir,

Je lui en donnerai de bon coeur.

Et au XVIIIe siècle: «Voilà le bon pain d'épice de Reims!»

Au milieu de ce siècle, le Pain d'épice était colporté de compagnie

avec le croquet dans une charrette au milieu de laquelle s'élevait

une grosse brioche ou une appétissante galette surmontée de petits

drapeaux tricolores. Le marchand débitait d'un ton sec et bref la

phrase suivante: «Excellent pain d'épic', excellent crrrrrroquet!»

ou faisait entendre un susurrement indescriptible: «A' s' l' moss;

l'moss à cinq!» ce qui voulait dire à cinq sous le morceau. L'un

d'eux, qui exerçait sa petite industrie à l'entrée des

Champs-Élysées, vers 1840, avait joint à son commerce l'attrayante

spécialité du sucre d'orge, et voici son boniment: «Ach'tez,

messieurs, le restant de la vente; tout est renouvelé! Un sou

l'bâton à la fleur d'oranger, au citron; un sou! Ils sont clairs

comme de l'eau de roche, et gros comme des manches à balai».

[Illustration: Gravure de Poisson.]

[Illustration:

Quand ie bat le pavé, criant: «Oublie, oublie!»

Je ne redoute point ny les chiens ny les lous,

Mais ie crains seulement pour ce que ie publie

Commençant à marcher l'heure propice aux filous.

]

Actuellement, on ne crie plus les pains d'épice; mais ils sont

l'objet d'un commerce important, vers le mois d'avril. Dans la

semaine de Pâques s'ouvre la foire aux pains d'épice, où l'on en

vend de toutes formes; il en est qui représentent des monuments, des

bonshommes, des animaux; parmi ceux-ci le plus en vogue est le

cochon. Il est orné d'inscriptions facétieuses, ou porte des noms de

baptêmes variés qui permettent d'offrir aux enfants et aux grandes

personnes un petit cochon qui s'appelle comme eux. En revenant de la

foire beaucoup de gens le portent suspendu par une ficelle à leur

cou.

* * * * *

Les marchands d'oublies, disparus depuis plus de cent ans, se

rattachaient, dit le bibliophile Jacob, aux pâtissiers, tout au

moins dans la dernière période. Anciennement les oublayers,

oblayeurs et oublieurs étaient des pâtissiers qui ne fabriquaient

pas de pâtisseries grasses. Ce titre, qui survécut à leur première

institution, dérivait des oblies ou hosties, _oblatæ_, qu'ils

avaient seuls le droit de préparer pour la communion. C'était

surtout aux jours des pardons, indulgences accordées par le Pape ou

l'évêque, c'était aux pèlerinages de saints et aux processions du

jubilé que les oublayers débitaient une prodigieuse quantité de

pâtisseries au sucre et aux épices, enjolivées d'images et

d'inscriptions pieuses, appelées gaufres à pardons. Ces jours-là ils

établissaient leur fournaise à deux toises l'une de l'autre, autour

des églises, et attiraient par leurs cris les fidèles alléchés de

loin par l'odeur succulente de la pâte chaude, qui se mêlait à

l'odeur de l'encens. Il fallait que les oublayers fussent hommes de

bonne vie et renommée, sans avoir été repris de vilain blâme. Il

leur était défendu d'employer aucune femme pour faire pain à

célébrer en églises. Ils étaient tenus de se servir de bons et

loyaux oeufs; ils avaient le privilège de travailler le dimanche.

Monteil fait ainsi parler un oublieur, qui décrit assez bien comment

s'exerçait la profession au XIVe siècle: C'est dans le carnaval, au

coeur de l'hiver, que nous gagnons quelque chose. Le couvre-feu a

sonné; il est sept heures du soir; il gèle à pierre fendre. Voilà le

bon moment pour remplir notre coffin d'oublies, le charger sur nos

épaules et aller crier dans les rues: Oublies! oublies! Les enfants,

les servantes nous appellent par les croisées; nous montons; souvent

nous ignorons que nous entrons chez des Juifs, et nous sommes

condamnés à l'amende. Quelquefois il se trouve d'enragés jeunes gens

qui nous forcent à jouer avec nos dés argent contre argent; on nous

met encore à l'amende. Le jour, si nous amenons avec nous un de nos

amis pour nous aider à porter notre marchandise, si nous étalons au

marché à moins de deux toises d'un autre oublieur, à l'amende, à

l'amende. On dit d'ailleurs et l'on croit assez communément qu'il

suffit de savoir faire chauffer un moule en fer et d'y répandre de

la pâte pour être maître oublieur; ah! comme on se trompe! Écoutez

le premier article de nos statuts: «Que nul ne puisse tenir ouvrouer

ni estre ouvrier, s'il ne fait en ung jour au moins cinq cents

grandes oublies, trois cents de supplications et deux cents

d'entrées.» Tout cela revient à plus de mille oublies; or, pour les

faire en un jour, même en se levant de bonne heure, il faut être

très exercé, très habile, très leste.

C'était surtout le soir, comme aujourd'hui le marchand de plaisir,

que l'oublieur courait les rues et s'installait dans les tavernes.

Quelquefois celui qui jouait avec lui avait la chance de gagner tout

ce qu'il portait: alors le corbillon lui revenait de droit et, en

signe de triomphe, il l'appendait à l'huis de la taverne. Au XVe

siècle, Guillaume de la Villeneuve décrit ainsi le métier:

Le soir orrez sans plus atendre

À haute voix, sans delaier

Diex, qui apele l'oubloier?

Quant en aucun leu a perdu,

De crier n'est mie esperdu

Près de l'uis crie où a esté,

Aide Diex de maisté

Com de male eure je sui nez

Com par sui or mai assenez.

Ce personnage était assez populaire pour figurer dans les comédies

allégoriques: Gringore introduit dans une de ses pièces, _La Farce

du Bien mondain_, une femme nommée Vertu, qui entre en scène ayant

un corbillon sur ses épaules et criant:

Oublie! oublie! oublie!

POUVOIR TEMPOREL

Desployez-nous ici contant,

Les dez dessus le corbilon.

LA FEMME

Sans nulle faulte, compaignon,

Voulontiers je vous l'ouvriray.

Plus tard les oublieurs annonçaient qu'ils donnaient «deux gaufres

pour un denier», et ils chantaient sur un ton lamentable des rimes

équivoquées:

C'est moi qui suis un oublieux,

Portant oubli à ta saison!

Pas ne dois être oublieux,

Car j'en suis, c'est bien la raison.

Un autre de leurs cris était: «La joie! la joie! Voici les oublies!»

[Illustration: Laitière des environs de Paris. Oublieur de la Ville

de Paris.]

Au XVIIe siècle, c'étaient les pâtissiers qui fournissaient aux

oublieurs leur attirail et leur marchandise. Un passage de

l'_Histoire comique de Francion_ le constate et donne des détails

curieux sur la façon dont le métier était exercé: «Je me sauvai dans

la boutique d'un pâtissier que je trouvai ouverte. Craignant d'être

reconnu par mes ennemis j'avois pris tout l'équipage d'un oublieux,

et m'en allois criant par les rues: Où est-il? Je passai par devant

une maison; l'on m'appela par la fenêtre et cinq ou six hommes

sortant aussitôt à la rue, me contraignirent d'entrer pour jouer

contre eux. Je leur gagnai à chacun le teston et, par courtoisie, je

ne laissai pas de vider tout mon corbillon sur la table, encore que

je ne leur dusse que six mains d'oublies; mais ils me jurèrent qu'il

falloit que je leur disse la chanson pour leur argent.»

Au moment où fut publié le _Dictionnaire de Trévoux_ (1732), c'était

le profit des garçons pâtissiers de crier le soir, en hiver, des

oublies. Quand ils avaient vidé leur corbillon, on leur faisait

aussi dire des chansons.

D'après Restif de la Bretonne, ils «vendaient des oublies en faisant

jouer à une petite loterie, comme on en voit encore sur les quais.

Mais on ne sait pas à qui ces gens-là pouvaient vendre durant la

nuit. Nos pères, bonnes gens à tous égards, avaient pour eux une

sorte de considération, parce qu'une allusion superstitieuse à leur

nom d'oublieur leur faisait faire une fonction singulière, celle de

troubler le repos des citoyens aux heures les plus silencieuses de

la nuit, en criant d'une voix sépulcrale:

Réveillez-vous, gens qui dormez!

Priez Dieu pour les Trépassés!

Oublies, oublies!»

L'usage de faire monter le soir après souper les oublieux engendra

des abus et occasionna maintes scènes scandaleuses. Plus d'une fois

un voleur en quête d'aventures, à défaut de meilleure aubaine,

dévalisait le pauvre oublieux. Quelquefois il tombait dans une orgie

de jeunes débauchés qui le prenaient pour souffre-douleur,

l'insultaient, le battaient et quelquefois le renvoyaient moulu et

dépourvu de tout. L'un d'eux fut même assassiné par des libertins de

qualité qui couraient les rues la nuit. Quelques-uns de ces petits

marchands finirent par s'affilier à des bandes de malfaiteurs et

prirent une part assez active à différents vols. Ils indiquaient les

êtres des maisons et fournissaient à leurs associés le moyen de s'y

introduire. D'après Legrand d'Aussy, quand Cartouche forma cette

troupe d'assassins qui pendant un temps remplit Paris de meurtres,

quelques-uns de ces scélérats s'étant déguisés en marchands

d'oublies pour commettre plus facilement leurs crimes, la police

défendit aux oublieux les courses nocturnes. Ce règlement en diminua

beaucoup le nombre. Ceux d'entr'eux qui continuèrent leur métier

vendirent le jour, parcourant les quartiers et les promenades que

fréquentait le peuple.

Lorsque les oublieurs disparurent, ils furent remplacés par des

marchandes de plaisir qui se faisaient autrefois entendre de tous

côtés dans les rues de Paris, et qui exerçaient leur industrie le

jour et dans la soirée. En 1758, elles étaient assez populaires pour

que, dans la _Matinée des boulevards_, l'une d'elles figurât parmi

les marchands que Favart faisait défiler. Elle chantait ce couplet:

V'là la p'tit' marchand' de plaisir,

Qu'est-c' qui veut avoir du plaisir?

Venez, garçons; venez, fillettes,

J'ai des croquets, j'ai des gimblettes,

Et des bonbons à choisir.

V'là la p'tit' marchand' de plaisir,

Du plaisir, du plaisir.

Ces femmes étaient, par métier, forcées d'être aimables et de se

laisser tout au moins courtiser; c'est ce que répond l'une d'elles à

son amoureux qui lui en fait des reproches:

Dame, d'où vient qu'il est jaloux!

Ce n'est pas ma faute, voyez-vous:

Je suis marchande de Plaisir,

Je dois contenter le désir

Du monde et j'ons besoin d'pratique:

Je ne vis que de ma boutique.

Voyez voir, messieurs, si j'ons tort.

Bachot a beau m'aimer bien fort,

J'n'en pouvons faire davantage.

Dans la _Matinée des boulevards_, ce dialogue assez peu édifiant

s'engage entre un «clincailler et sa fille» marchande d'oublies:

LE CLINCAILLER.--Écoute, écoute, Louison: as-tu déjà

beaucoup vendu, mon enfant?

LA PETITE MARCHANDE.--Non, papa; mais voilà un louis qu'un

monsieur m'a donné pour remettre tantôt un billet à une

dame qu'il doit épouser, et qu'il m'a fait connaître.

LE CLINCAILLER.--Donne, c'est toujours quelque chose; les

honnêtes gens se soutiennent comme ils peuvent. Mais

auras-tu assez d'adresse pour t'acquitter de la commission?

LA PETITE MARCHANDE.--Oh que oui, papa; ce n'est pas mon

coup d'essai.

Ce nom de «plaisir» appliqué aux gaufres prêtait à des allusions et

à des équivoques galantes. La chansonnette du _Marchand d'oublies_

rentre dans cet ordre d'idées:

Jouez à mon petit jeu,

Mon aimable fille,

Approchez-vous donc un peu

Et tournez l'aiguille.

Tourner depuis quelque temps

Est chose commune,

En tournant combien de gens

Ont fait leur fortune.

Jeunes amans qu'en secret

L'Amour accompagne,

Tirez avez votre objet,

À tout coup l'on gagne.

De mes avis faites cas,

Fillettes jolies,

Et surtout n'oubliez pas

Le Marchand d'oublies!

Les peintres et les dessinateurs y virent un motif à allégories et

firent des compositions dans le genre de celle de la page 29. Il

courut à la même époque une assez jolie chanson intitulée _l'Amour

marchand de plaisirs_, dont voici quelques couplets:

L'Amour courait, cherchant pratique,

De plaisirs il était marchand.

Pour achalander sa boutique,

Il s'en allait partout, criant:

«Dans la saison d'aimer, de plaire;

Régalez-vous, il faut jouir;

Étrennez l'enfant de Cythère:

Mesdames, voilà le plaisir!

Régalez-vous, mesdames,

Voilà le plaisir!

[Illustration: L'Amour marchand de plaisirs, d'après le dessin de

Perrenot.]

Le temps s'envole, et sur sa trace

Fuient beauté, jeunesse et désirs;

Comme un éclair le plaisir passe;

Au passage il faut le saisir.

Fillettes, dont le coeur palpite,

Régalez-vous, pourquoi rougir?

Au plaisir l'Amour vous invite,

Fillettes, voilà le plaisir!

Régalez-vous, mesdames,

Voilà le plaisir!

Mon adresse est chez le Mystère,

À l'enseigne du Rendez-vous;

Venez, venez, j'ai votre affaire;

J'ai du plaisir pour tous les goûts.»

Bientôt le plaisir fut si preste,

Tant de chalands vinrent s'offrir,

Qu'Amour criait: «Au reste, au reste!»

Hâtez-vous ou point de plaisir:

Régalez-vous, mesdames,

Voilà le plaisir!

Kastner trouvait que le cri: Voilà l'plaisir, mesdames! voilà

l'plaisir! était une des plus jolies phrases mélodiques qu'il

connût. Elle est, dit-il, gracieuse, expressive, élégante, bien

déclamée et toujours d'un effet agréable, lors même qu'elle laisse

quelque chose à désirer pour l'exécution. Ce sont les jeudis et les

dimanches que la gentille et accorte marchande fait sa plus longue

tournée. Le corps légèrement incliné d'un côté, par suite du poids

de son grand panier qui pèse sur sa hanche du côté opposé, et tenant

à la main un grand cornet de carton où sont empilées l'une dans

l'autre les oublies roulées en volutes et portant sur le dos des

figures, des devises, des emblèmes saints ou profanes, elle se rend

dans les lieux où il y a foule et où elle ne pourrait crier

longtemps sans importuner les promeneurs ou sans se fatiguer

beaucoup elle-même; elle cesse de faire entendre sa voix et se sert,

pour exciter l'attention des passants, d'un instrument de percussion

analogue au _tarabat_ des Israélites. Il est formé d'un morceau de

bois carré muni en haut d'une sorte de poignée; il porte sur ses

faces une pièce de fer également semblable à une poignée; celle-ci

étant mobile exécute, lorsqu'on remue le morceau de bois, des

mouvements de va-et-vient qui lui permettent de frapper le bois de

côté et d'autre, et de produire par là une suite de coups assez

forts pour être entendus à distance. Les marchandes de plaisir

appellent parfois cet instrument le _dit-tout_, parce qu'il parle

pour elles et leur épargne la peine de crier leur marchandise.

De nos jours les marchandes de plaisirs sont en général vieilles; on

les entend crier: «Voilà l'plaisir, mesdames, voilà l'plaisir!»

Autrefois les gamins ne manquaient pas de parodier la modulation

qu'elles donnaient à leur cri en chantant:

N'en mangez pas, mesdames, ça fait mourir!

À Marseille, les marchands d'oublies criaient: Marchands d'oublies!

Oublies à la joie! et pendant les premières années de la

restauration:

Marchand d'oublies,

Vive Louis,

Oublies à la joie,

Vive le roi!

À la fin du second Empire, la mère Plaisir était très connue sur le

boulevard Saint-Michel; elle était grande et grosse, de bonne

humeur, et elle modulait avec une voix bien timbrée son cri:

Voilà l'plaisir, mesdames,

Régalez-vous!

Elle avait sur la rive gauche une petite notoriété à laquelle elle

n'était pas insensible; plusieurs chroniqueurs parlèrent d'elle, et

son portrait fut gravé à l'eau-forte.

[Illustration: L'AIMABLE CAPORAL.]

SOURCES

Legrand d'Aussy, _Vie privée des Français_, I, 77, 279.--Ant.

Caillot, _Vie publique des Français_, II, 212.--Lacroix, _Histoire

des Hôtelleries_, II, 163, 275.--Tuet, _Matinées

senonoises._--Clément Simon, _Grammaire limousine_, 125.--P.-L.

Jacob. _Curiosités de l'Histoire du vieux Paris_, 67, 77.--De

Lamare, _Traité de la police_, I, 332.--Monteil, _l'Industrie_, I,

131, 135.--Ch. Desmaze, _Curiosités des justices_, 165.--Mercier,

_Tableau de Paris_, III, 37.--_Numéros parisiens_, 10, 11.--Restif

de la Bretonne; _Contemporaines.--Physiologie du pâtissier_ (Musée

pour rire).--Régis de la Colombière, _Cris de Marseille_,

175.--Kastner, _Les voix de Paris_, 38, 86.--_Paris ridicule et

burlesque_, 300, 319, 321.--Paul de Kock, _la Grande ville_,

55.--Vinçart, _Les Ouvriers de Paris_, 76.--V. Fournel, _les

Spectacles populaires_, 8.--Assier, _Légendes et curiosités de la

Champagne_, 183.--Restif de la Bretonne, _Nuits de Paris_, XII,

442.--Gouriet, _Personnages célèbres des rues de Paris_, II, 306.

[Illustration: Marchande de plaisir, d'après Poisson.]

LES BOUCHERS

Au moyen âge presque tous ceux qui s'occupaient de l'alimentation

étaient l'objet de dictons satiriques, d'anecdotes ou de contes

injurieux, dont la tradition est loin d'être perdue, surtout en

certaines provinces. Il semble toutefois que les bouchers en aient

été moins atteints que les boulangers, les aubergistes et les

meuniers, par exemple: l'épithète de voleur n'est pas sans cesse

accolée à leur nom, et les légendes ne les rangent pas parmi les

gens de métiers auxquels saint Pierre ferme obstinément les portes

du Paradis.

En Bretagne même, et dans plusieurs des pays où la satire n'épargne

guère que les laboureurs et les artisans qui se rattachent à la

construction, ils ne sont que rarement en butte aux quolibets, et on

ne manifeste pas de répulsion à leur égard.

Dans le Mentonnais, au contraire, leur métier est mal vu;

anciennement, ils faisaient, dit-on, fonction de bourreau. On ne

boit pas volontiers avec eux, et leurs enfants se marient moins

facilement que les autres.

D'après Timbs, il n'y a pas très longtemps qu'en Angleterre le

peuple croyait qu'ils étaient l'objet d'une exception législative

d'un caractère méprisant. On lit, dit-il, dans un poème de Butler,

qu'aucun boucher ne pouvait siéger parmi les jurés. Cette erreur

n'est pas maintenant complètement éteinte. Le jurisconsulte

Barrington, après avoir cité le texte d'une loi de Henri VIII, qui

exemptait les chirurgiens du jury, pense que de cette exemption

vient la fausse opinion d'après laquelle un chirurgien ou un boucher

ne pouvaient, en raison de la barbarie de leur métier, être acceptés

comme jurés. Spelman, un autre jurisconsulte, dit que dans la loi

anglaise ceux qui tuent les bêtes ne doivent pas être les arbitres

de la vie d'un homme. Pour qu'il ait avancé cette opinion, il faut

qu'elle ait eu quelque fondement. Actuellement, l'exemption subsiste

pour les médecins, chirurgiens et apothicaires, mais non pour les

bouchers.

L'exercice de cette profession semble disposer ceux qui l'exercent à

une sorte d'insensibilité, bien qu'il ne faille pas prendre à la

lettre ce passage des _Industriels_ (1840): Sans cesse occupés à

tuer, à déchirer des membres palpitants, les garçons d'échaudoir

contractent l'habitude de verser le sang. Ils ne sont point cruels,

car ils ne torturent pas sans nécessité et n'obéissent point à un

instinct barbare; mais nés près des abattoirs, endurcis à des scènes

de carnage, ils exercent sans répugnance leur métier. Tuer un

boeuf, le saigner, le souffler, sont pour eux des actions

naturelles. Une longue pratique du meurtre produit en eux les mêmes

effets qu'une férocité native, et les législateurs anciens l'avaient

tellement compris, que le Code romain forçait quiconque embrassait

la profession de boucher à la suivre héréditairement.

En 1860, le _Bulletin de la Société protectrice des animaux_

s'occupa des pratiques de l'abattoir et constata que certains tueurs

se plaisaient à torturer: La cruauté de quelques garçons bouchers,

est telle qu'ils frappent encore la pauvre bête après l'avoir

égorgée. L'un d'eux, à l'abattoir du Roule, non content d'avoir roué

de coups le veau qui s'était échappé de ses mains, lui assénait sur

le museau des coups de bâton et le piquait au nez avec son couteau,

après lui avoir coupé la gorge, sans lui enlever la partie cervicale

de la moelle que les gens du métier appellent l'amourette, dans le

but avoué de le faire souffrir plus longtemps.

Pendant le moyen âge, les bouchers de Paris sont turbulents, et on

les rencontre dans tous les mouvements populaires; ils y prennent

une part prépondérante, et se distinguent souvent par leurs excès;

il est juste d'ajouter qu'à cette époque la royauté et les seigneurs

ne leur donnaient guère le bon exemple. À la Révolution, ils

n'avaient pas entièrement perdu le souvenir du rôle que leur

corporation avait joué plusieurs siècles auparavant; en 1790, lors

des travaux du Champ de Mars, auxquels plusieurs corps d'état

prirent part en portant leurs bannières, celle des garçons bouchers

était ornée d'un large couteau, avec cette inscription menaçante:

Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers!

Au XIIIe siècle, le lexicographe Jean de Garlande accusait les

bouchers, au lieu de bonne viande, de débiter les chairs d'animaux

morts de maladie; et on lit dans les _Exempla_ de Jacques de Vitry

les deux contes moralisés qui suivent: Un jour qu'un client, pour

mieux se faire venir d'un boucher qui vendait de la viande cuite,

lui disait: Il y a sept ans que je n'ai acheté de viandes à d'autre

qu'à vous. Le boucher répondit: Vous l'avez fait et vous vivez

encore! Un autre boucher de Saint-Jean-d'Acre, qui avait coutume de

vendre aux pèlerins des viandes cuites avariées, ayant été pris par

les Sarrasins, demanda à être conduit devant le Soudan, auquel il

dit: Seigneur, je suis en votre pouvoir et vous pouvez me tuer; mais

sachez qu'en le faisant vous vous ferez grand tort.--En quoi?

demanda le Soudan.--Il n'y a pas d'année, répondit le boucher, où je

ne tue plus de cent de vos ennemis les pèlerins en leur vendant de

la vieille viande cuite et du poisson pourri. Le Soudan se mit à

rire, et le laissa aller.

Au XVIe siècle, le prédicateur Maillard disait que les bouchers

soufflaient la viande et mêlaient du suif de porc parmi l'autre.

L'exercice de la profession était soumis à un grand nombre de

règlements, dont voici quelques-uns: Défense d'acheter des bestiaux

hors des marchés; d'acheter des porcs nourris chez les barbiers,

parce que ceux-ci avaient pu donner aux porcs le sang qu'ils

tiraient aux malades; d'égorger des bestiaux nés depuis moins de

quinze jours; de vendre de la viande échauffée; de garder la viande

plus de deux jours en hiver et plus d'un jour et demi en été; de

vendre de la viande à la lueur de la lampe ou de la chandelle. Les

règlements, très longs et très sévères, concernaient les animaux

atteints de la lèpre ou du charbon.

Légendes et curiosités des métiers · 第 6 / 38 段