Th. Wright, _Histoire de la caricature_, 122.--Leroux de Lincy, _Le

Livre des proverbes français_.--_Ancien Théâtre Français_, II, 129;

III, 15.--Monteil, _Histoire des Français_, II, 140.--Desmaze,

_Curiosités des anciennes justices_, 311, 472, 509.--E. Boursin,

_Dictionnaire de la Révolution_.--Dr Coremans, _Traditions de la

Belgique_, 294.--Grimm, _Teutonic Mythology_, II, 676,

729.--Legrand, _Contes grecs_, 263.--Dasent, _Popular tales from the

Norse_, 213.--Swainson, _Folk-Lore of british birds_,

185.--Grohmann, _Aberglauben und Gebraeuche aus Boehmen_, 68.--De

Lamare, _Traité de la police_, II, 710, 722, 734, 768.--Alphonse

Martin, _Les anciennes Communautés d'arts et métiers du Havre_,

119.--Communications de M. Maulevault.--_Folk-Lore._--Hazlitt,

_British Proverbs_.--Reinsberg-Düringfeld, _Sprichwörter_.--_Magasin

pittoresque_, 1857, 1866, 37; 1870, 133.--Communications de M.

Macadam.--C.-G. Simon, _Étude sur le compagnonnage_, 62, 64,

145.--A. Perdiguier, _Mémoires d'un compagnon_, I, 229.--Du Breül,

_Le théâtre des antiquités de Paris_, 645.--F. de Vigne,

_Corporations de métiers_ (Gand), 76.--Vinçard, _Les Ouvriers de

Paris_, 65.--_Revue des Traditions populaires_, IV, 75.--A. de Nore,

_Coutumes, Mythes, etc., de France_, 75.--Moiset, _Coutumes de

l'Yonne_.--_Archivio per lo studio delle tradizioni popolari_, IV,

500.--Paul Sébillot, _Contes de la Haute-Bretagne_, I,

258.--Kruptadia, II, 36.--Luzel, _Contes de la Basse-Bretagne_, III,

177.--Rolland, _Chansons populaires_, I, 122.--Roebuck, _Persian

Proverbs_.--Giusti, _Proverbi toscani_.--Baïf, _Mimes_,

120.--_Bulletins de la Société liégeoise de littérature wallonne_,

IV, 593.

[Illustration: VIGNETTE DE JAUFFRET Les Métiers (1826).]

LES PATISSIERS

La réclame qui, en parlant aux yeux, essaie de forcer les passants à

regarder les étalages, est bien antérieure à notre époque. S'il

suffisait à ceux qui, comme les boulangers et les bouchers,

vendaient des aliments de première nécessité, d'indiquer la nature

de leur commerce par un signe extérieur très simple et compris de

tous, il n'en était pas de même des industriels qui s'adressaient

pour ainsi dire au caprice. Les pâtissiers paraissent avoir été

parmi ceux qui, les premiers, se sont ingéniés à attirer l'attention

des clients et à leur inspirer le désir d'acheter des choses qui

pouvaient passer pour des superfluités. À la fin du seizième siècle

et au commencement du dix-septième, on les voit employer des

procédés analogues à certains de ceux qui sont en usage de nos

jours.

Vers 1567, leur enseigne était une lanterne qu'ils allumaient le

soir pour éclairer leur boutique: elle était fermée, transparente,

et ornée sur toute sa circonférence de figures grotesques et

bizarres. C'était un des ornements que, dans l'origine, on avait

employés sur la scène pour la représentation des Farces, Mystères et

Sotties. On les en exclut par la suite, et je ne sais, dit Legrand

d'Aussy, pourquoi les pâtissiers s'en emparèrent. À cause de ces

personnages on les appela des lanternes vives; dans une de ses

_Satires_, Régnier leur compare une vieille qui

... Sembloit, transparente, une lanterne vive

Dont quelque paticier amuse les enfans,

Où des oysons bridez, guenuches, elefans,

Chiens, chats, lievres, renards et mainte estrange beste

Courent l'une après l'autre...

Au commencement du règne de Louis XIV, les maîtres pâtissiers

dressaient encore leurs chandelles derrière de longues pancartes

faites d'un papier transparent, tout couvert de figures d'hommes et

de bêtes grossièrement enluminées. La rue sombre s'éclairait de

cette fantasmagorie, dont les ombres fantastiques s'agitaient et

dansaient sur les blanches parois des maisons d'en face.

Cette mode disparut vers la fin du dix-septième siècle, et à

l'époque de la Révolution la devanture du pâtissier était très

simple. On passait vingt fois devant, dit Ant. Caillot, sans y faire

nulle attention. Les boutiques de Lesage, rue de la Harpe, et celle

du Puits-Certain ne se distinguaient pas beaucoup de celle d'une

fruitière qui les avoisinait. Sous l'Empire, les pâtissiers

soignèrent davantage la mise en scène, et peu à peu leur étalage

devint à peu de chose près ce qu'il est aujourd'hui, montrant des

friandises de toutes sortes, de formes et de couleurs variées,

coquettement disposées. En même temps certains s'ingéniaient, par

des procédés particuliers, à attirer la clientèle. C'est ainsi que

lorsqu'on frappa les petites pièces de cinq francs en or, l'un d'eux

se fit une sorte de célébrité en annonçant que, parmi ses pâtés,

l'acheteur avait quelque chance de trouver une pièce d'or.

Du temps de Louis XIII l'intérieur des boutiques était aussi très

orné, ainsi qu'on peut s'en convaincre en regardant la belle estampe

d'Abraham Bosse, qui a été bien souvent reproduite. Certains

pâtissiers semblent avoir été les précurseurs des restaurants à

clientèle galante. Dans l'arrière-boutique de quelques-uns, et dans

celle des rôtisseurs, était toujours, dit l'_Histoire des

Hôtelleries_, quelque petit réduit bien sombre, tout disposé pour le

mystère et le tête-à-tête, enfin un vrai cabinet particulier. Une

petite porte donnant sur une ruelle étroite et peu éclairée

conduisait à la mystérieuse chambrette. La femme novice en fait de

débauche ne manquait point de passer par cette entrée discrète; mais

celle chez qui une vieille habitude avait fait taire tout scrupule

et tout remords dédaignait la porte clandestine, et elle entrait

bravement chez le pâtissier par la porte commune. De là vint le

proverbe: _Elle a toute honte bue, elle a passé par devant l'huis du

pâtissier_, qui désignait encore au commencement du siècle dernier

une personne effrontée, et que l'on avait fini par appliquer aussi

bien aux débauchés qu'aux femmes sans vergogne; il a survécu aux

causes qui lui avaient donné naissance, et il a même revêtu en

Limousin une forme qui prouve qu'on n'en comprend plus l'origine:

_A passat davans lou fourn del pastissier,

N'a pus ni crenta ni dangier._

Il a passé devant le four du pâtissier, il n'a plus ni

crainte ni vergogne.

Dans ce proverbe, dit encore l'_Histoire des Hôtelleries_, le

pâtissier, complice des désordres, devait y prendre sa bonne part du

blâme. Dieu sait de combien de tromperies, de combien de mauvais

repas le peuple se vengeait par ce quolibet! Les duperies des

pâtissiers et des rôtisseurs étaient alors si nombreuses, si

flagrantes, si grossières, que la police d'alors, qui n'avait pas

ses cent yeux d'aujourd'hui, les avait pourtant toutes appréciées et

condamnées dans ses ordonnances détaillées. Défense était faite aux

traiteurs et rôtisseurs d'écrêter les vieux coqs et de les faire

ainsi passer pour des chapons; ordre leur était donné de couper les

extrémités des oreilles aux lapins clapiers, pour qu'on ne les

confondît pas avec les lapins de garenne, et de couper la gorge aux

canards barboteux, afin qu'on les distinguât bien des canards

sauvages. Ils devaient aussi vendre toujours des lapins avec leurs

têtes, «à l'effet, dit l'ordonnance, d'empêcher qu'ils ne vendissent

des chats pour des lapins». S'il arrivait que, malgré l'édit royal,

un rôtisseur donnât un chat pour un lapin, certaine sentence du

Parlement, confirmée par un arrêt de 1631, le condamnait en guise

d'amende honorable, à se rendre sur le bord de la Seine en plein

jour et en public, d'y jeter ces chats écorchés et décapités et de

crier à haute voix, comme _meà culpà_: «Braves gens, il n'a pas tenu

à moi et à mes sauces perfides que les matous que voici ne fussent

pris pour de bons lapins.»

Cette prédilection pour les chats n'était pas spéciale aux

pâtissiers de Paris; l'auteur de l'_Art de voler_, le jésuite

portugais Vieyra, prétend que ceux de son pays glissaient des abatis

de chat dans leurs pâtés. Les restaurateurs à bon marché ont, à ce

qu'on assure, conservé avec soin cette tradition des pâtissiers.

[Illustration: Une Rôtisserie au XVIIe siècle. (Musée Carnavalet.)]

Au moyen âge le peuple les accusait de bien plus grands méfaits; un

passage du roman picaresque _Don Pablo de Ségovie_, fait clairement

allusion à l'opinion très répandue en Espagne, d'après laquelle ils

se réservaient la meilleure partie des criminels privés de

sépulture. À Paris, on avait démoli une maison de la rue des

Marmouzets, avec défense de la reconstruire, parce que, dit le

_Livre à la Mode_, le pâtissier qui l'occupait «faisoit ses pastez

de la chair des pendus qu'il alloit détacher du gibet». Il y avait

une autre légende beaucoup plus tragique, qui avait couru le moyen

âge, qu'on avait localisée à Dijon, et à Paris, dans cette même rue

de la Cité. Voici comment la raconte le bibliophile Jacob; il a

quelque peu brodé sur le texte du _Théâtre des Antiquités de Paris_,

où le P. Dubreül la rapporte, bien plus simplement en disant que

c'était un bruit qui a couru de temps immémorial en la cité de

Paris. Mais son récit résume en même temps plusieurs faits

intéressant le métier: À la fin du XIVe siècle il y avait un barbier

et un pâtissier qui augmentait chaque jour sa clientèle et sa

fortune, se gardait de toute contravention aux ordonnances de la

police du Châtelet, tandis que les maîtres de son métier

commettaient «fautes, méprentures et déceptions, au préjudice du

peuple et de la chose publique, au moyen desquelles fautes se

peuvent encourir plusieurs inconvénients ès-corps humain». On ne lui

reprochait pas d'avoir fait un seul pâté de «chairs sursemées et

puantes», ni de poisson corrompu, ni un seul flanc de lait tourné et

écrémé, une seule _rinsole_ de porc ladre, une seule tartelette de

fromage moisi. Il n'exposait jamais de pâtisserie rance ou

réchauffée; il ne confiait pas sa marchandise à des gens de métiers

honteux et déshonnêtes. Aussi estimait-on singulièrement les pâtés

qu'il préparait lui-même; car, malgré la vogue de son commerce, il

n'avait qu'un apprenti pour manipuler la pâte, et cela sous prétexte

de cacher les procédés qu'il employait pour l'assaisonnement des

viandes. Cependant des bruits sinistres avaient plus d'une fois

circulé dans la rue des Marmouzets, et l'on parlait d'étrangers

massacrés la nuit. Un soir, des cris perçants sortirent du

laboratoire du barbier chez lequel on avait vu entrer un écolier qui

arrivait d'Allemagne. Cet écolier se traîna sur le sol, tout

sanglant, le cou mutilé de larges blessures. On l'entoura, on

l'interrogea avec horreur, il raconta comment le barbier l'avait

attiré dans son ouvroir, en promettant de le raser gratis. En effet,

il n'avait pas plutôt livré son menton à l'opérateur qu'il sentit le

rasoir entamer sa peau; il cria, il se débattit, il détourna les

coups de la lame tranchante, et parvint à saisir son ennemi à la

gorge, à prendre l'offensive à son tour et à précipiter le barbier

dans une trappe ouverte qui attendait une autre victime. On ne

trouva plus le barbier, la trappe était refermée; mais quand on

descendit dans une cave commune aux deux boutiques, on surprit le

pâtissier occupé à dépecer le corps de son complice le barbier,

qu'il n'avait pas reconnu en l'égorgeant; c'est ainsi qu'il

composait ses pâtés, meilleurs que les autres, dit le père Dubreül,

d'autant que la chair de l'homme est plus délicate, à cause de la

nourriture, que celle des autres animaux. En punition de ce crime,

la maison fut démolie, et une pyramide expiatoire fut élevée à la

place.

[Illustration: Crieur de petits pâtés, d'après Brébiette.]

Ainsi qu'on l'a déjà vu, le métier des rôtisseurs et celui des

pâtissiers se touchaient en plusieurs points. Autrefois, dit de

Lamare, ceux-ci étaient également cabaretiers, rôtisseurs et

cuisiniers, bien qu'il y eût à Paris une communauté de rôtisseurs

aussi ancienne que celle des pâtissiers; mais il n'était permis à

ceux de cette communauté que de faire rôtir seulement de la viande

de boucherie et des oyes. C'est pour cela qu'ils furent nommés

_oyers_ et non _rôtisseurs_. Tout le gibier, toute la volaille et

toute l'autre commune viande était préparée et vendue par des

pâtissiers. Ces oyers, qui plus tard portèrent le nom de rôtisseurs

et se confondirent par la suite avec les maîtres queues ou

cuisiniers, étaient astreints à des règlements assez sévères: Il

leur était défendu de rôtir de vieilles oies, de cuire des viandes

malsaines, de faire réchauffer les plats de légumes ou potages

portés en ville, de faire réchauffer deux fois la viande, de garder

la viande plus de trois jours, le poisson plus de deux; en cas de

contravention, ils étaient condamnés à l'amende et leurs mets

étaient brûlés publiquement devant leur porte. Le serment prêté par

les pâtissiers et cuisiniers de Saint-Quentin, lors de leur

réception, portait qu'ils s'engageaient à garder et observer

fidèlement les règles et ordonnances du métier, comme à savoir que,

en premier lieu, ils n'habilleraient aucune viande pour entrer au

corps humain que premier ne voulussent manger eux-mêmes.

[Illustration: Le Pâtissier, d'après Abraham Bosse.]

Malgré cela, ils avaient la réputation de ne pas servir loyalement

leurs clients, et Tabourot rapporte qu'on leur prêtait, ainsi que du

reste à d'autres corps de métiers, une façon de répondre équivoque

qui, suivant la casuistique du temps, leur évitait un mensonge:

De ces Entends-trois les Rostisseurs de Paris en vsent

aussi souvent en vendant leur viande: car quand elle est

dure, ils demandent à l'acheteur: «Combien estes-vous pour

manger ce que vous achetez?» Si on leur respond: «Deux ou

trois personnes». «Croyez, disent-ils, que vous avez assez

de viande et qu'il y aura bien à tirer si vous mangez

tout...»

Cinquante ans plus tard, ils n'avaient guère meilleure renommée, et

Tabarin leur ordonnait ironiquement «de saler la viande et de la

mettre six fois au feu.»

À la fin du siècle dernier, la plupart des pâtissiers étaient aussi

rôtisseurs. «Poulardes, pigeons, on en trouve à toute heure chez eux

et qui sont tout chauds, disent les _Numéros parisiens_; il est vrai

qu'il y en a qui retournent à la broche ou au four plus d'une fois.

Le four des pâtissiers est toujours prêt à recevoir le souper de

ceux qui ne peuvent pas faire de cuisine à la maison. Outre le prix

qu'on leur donne pour cela, les pâtissiers ont soin de dégraisser le

gigot; cependant il y a un moyen sûr de les en empêcher: on n'a qu'à

mettre de l'ail dans le plat qu'on porte au four; comme c'est un

végétal qui n'est pas de mode à Paris, les pâtissiers se gardent

bien d'y toucher.»

Mercier raconte que les gens de la suite de l'ambassadeur turc, au

temps de Louis XV, ne trouvèrent rien de plus agréable à Paris que

la rue de la Huchette, à raison des boutiques des rôtisseurs et de

la fumée qui s'en exhalait toute l'année, sauf en carême. On disait

alors que les Limousins y venaient manger leur pain sec à l'odeur du

rôt; il paraît toutefois que les maîtres des boutiques ne

prétendaient pas leur demander quelque chose pour cela, comme le

«routisseur du Chastelet», dont Rabelais a raconté l'amusante

histoire et qui voulait faire payer un faquin qui mangeait son pain

à la fumée de son rôt.

* * * * *

Les pâtissiers avaient soin de choisir pour servir leurs clients des

femmes jeunes et jolies. Restif de la Bretonne, qui a écrit une

nouvelle intitulée «la Belle Pâtissière», disait que cette

dénomination avait été donnée à Paris à tant de femmes de ce genre

de commerce, qu'il n'était embarrassé que du choix. La beauté de

Sophie, son héroïne, contribuait beaucoup plus que les petits pâtés

de son père à faire venir des pratiques. Le bonhomme ne l'ignorait

pas; aussi dès qu'il voyait arriver quelqu'un d'un peu distingué par

la mise, il appelait sa fille à tue-tête et voulait que ce fût elle

qui reçût l'argent. Aussi était-on sûr de la voir quand on venait

exprès. Cette tradition s'est conservée: vers 1840, le _Musée pour

rire_ le constatait: Un pâtissier qui n'aurait pas une jolie femme à

mettre au comptoir serait un homme fort imprévoyant. Deux beaux yeux

sont de toute nécessité pour attirer une foule de jeunes gens qui,

tout en se mourant d'amour, consomment effroyablement de petits

gâteaux. Une pâtissière très fraîche fait digérer beaucoup de

petites tartes qui ne le sont guère (fraîches), et un jeune homme

occupé à lancer une oeillade assassine ne peut pas s'apercevoir

que la confiture de sa tartelette a une barbe qui semble avoir été

taillée sur le modèle de celle d'un sapeur de la garde nationale,

sauf qu'elle n'est pas fausse.

Le personnel de toute boutique de pâtissier se composait alors du

chef de l'établissement, personnage ayant du ventre et un bonnet de

coton: ce qui ne l'empêche pas d'avoir une jolie femme, et du garçon

pâtissier lequel se distingue de son chef immédiat par sa coiffure,

qui consiste en un béret de laine blanc.

Le petit pâtissier ou _patronet_ est un personnage qui joue un rôle

important dans la comédie contemporaine des rues; on le trouve

partout avec son petit béret de toile et son tablier blanc; les

petites pièces comiques en font le spectateur obligé des accidents

ou des manifestations.

La vocation d'un assez grand nombre de ces jeunes garçons a été

motivée par l'espoir de manger des bonbons à discrétion. Monteil

indique un moyen de leur faire passer cette envie, qui était en

usage au XVIe siècle et qui a dû être souvent employé: Perrot se

jetait sur toutes les pâtisseries de la boutique. Le pâtissier lui

laissa d'abord manger de la pâtisserie tant qu'il voulût, ensuite il

lui en fit manger à tous les repas, ou du moins plus souvent qu'il

n'eût voulu.

Dans l'ouest de la France, beaucoup de pâtissiers étaient

originaires de la Suisse, et l'on disait aussi souvent: «Je vais

chez le Suisse», que: «Je vais chez le pâtissier».

Ce nom de pâtissier a été quelquefois pris en mauvaise part: appeler

quelqu'un «sale pâtissier», c'était l'accuser de maladresse ou de

quelque défaut. À Marseille, on disait d'un mauvais ouvrier: «_Es un

pastissier_»; cette épithète s'appliquait aussi à celui qui

s'embrouillait au milieu d'un discours ou qui bredouillait.

[Illustration: des Patez, des Talmouses totes chaudes

(Collection G. Hartmann.)]

Les pâtissiers ne se contentaient pas d'essayer d'attirer les

clients à leur boutique; ils envoyaient par les rues des garçons

chargés de crier la marchandise. Dès le XVIe siècle, le pâtissier

ambulant est au premier rang des personnages populaires. Plusieurs

des quatrains des _Crys d'aucunes marchandises que l'on crye parmy

Paris_ (vers 1540), le mettent en scène avec ses congénères:

Puis ung tas de frians museaulx

Parmi Paris crier orrez,

Le iour: «Pastez chaux! pastez chaulx!»

Dont bien souvent nen mengerez.

Et se crier vous entendez

Parmy Paris trestous les cris,

Crier orrez les eschauldez,

Qui sont aux oeufs et au beurre paitris.

Assi on crie les tartelettes,

À Paris, pour enfans gastez,

Lesquelz sen vont en ses ruettes

Pour les bouter dessoubz le nez.

L'édition des _Cris de Paris_, publiée à Troyes à la fin du XVIIe

siècle, donne plusieurs quatrains où figurent des cris de pâtissiers

ambulants:

_A ma Brioche, chalant,_

_Quatre pains pour un tournois!_

Je gagne peu de monnoye,

Et si vai toujours parlant.

Pour un tas de friands,

Tous les matins je vais crians:

_Eschaudez, gasteaux, pastez chauds!_

L'Hospital, lorsqu'il était chancelier, interdit la vente des petits

pâtés qui se colportaient et criaient dans les rues. Le motif qu'il

allègue dans son ordonnance est qu'un pareil commerce favorise d'un

côté la gourmandise et de l'autre la paresse.

Il est probable que cette défense ne subsista pas longtemps. Dans

ses _Tracas de Paris_, Colletet assigne à ces crieurs une bonne

place parmi les gens importuns:

Le bruit que font les Paticiers,

J'entens ces petits officiers

Qui portent pastez à douzaine

Et qui vont criant à voix pleine:

Petits pastez chauds et boûillans!

Réveille bien des sommeillans.

La _Foire Saint-Germain_, comédie de Regnard (1695), fait dialoguer

assez plaisamment Arlequin et un crieur de petits gâteaux:

LE CRIEUR.--Ratons tout chauds, tout fumants, tout sortant

du four, à deux liards, à deux liards!

ARLEQUIN.--Hé l'homme aux ratons! voyons ta marchandise.

LE CRIEUR.--Tenez, monsieur, les voilà, tout chauds.

ARLEQUIN.--Donnes-tu le treizième?

LE CRIEUR.--Oui, monsieur.

ARLEQUIN.--Eh bien! je le prends, demain, j'en achèterai

une douzaine.

Au XVIIIe siècle, les pâtissiers ambulants parcouraient les rues,

portant leur marchandise sur un éventaire et s'efforçaient d'attirer

l'attention en criant: «Échaudés, gâteaux, petits choux chauds, tout

chauds, tout chauds! Petits pâtés bouillants!» ou bien: «Gobets,

craquelins, brides à veaux pour friands museaux, qui en veut!»

Sous l'Empire, la belle Madeleine, marchande de gâteaux de Nanterre,

occupa longtemps Paris. En 1811, Gouriet lui donnait place dans sa

galerie des _Personnages célèbres dans les rues de Paris_. Toute sa

personne, dit-il, est si remarquable, qu'elle-même, s'il arrive à

quelqu'un de la regarder avec un peu d'attention, elle lui dit

aussitôt: «Eh bien! quoi! c'est moi, c'est Madeleine. Allez, mon

enfant, je suis connue dans tout Paris». Elle a été représentée sur

plusieurs théâtres: des poètes lui ont adressé des couplets, même

des madrigaux; son portrait se voit à presque tous les cadres

d'échantillons des peintres en miniatures. Tous les matins, on voit

Madeleine passer en chantant et en criant ses gâteaux de Nanterre

sur un air dont on lui attribue la musique et les paroles:

C'est la belle Mad'leine (_bis_),

Qui vend des gâteaux.

Des gâteaux tout chauds,

La bell' Mad'leine.

Elle a des gâteaux (_bis_),

La bell' Mad'leine,

Elle a des gâteaux.

Qui sont tout chauds.

Elle a le teint fort brun, la bouche grande, les yeux saillants, le

regard un peu égaré. Dès que sa chanson est finie, elle pose son

panier à terre et dit aux femmes: «Des gâteaux tout chauds!

mesdames; mesdames, régalez-vous, c'est la joie du peuple».

Trente ans après, elle continuait à se montrer par les rues; elle

s'appelait toujours la _Belle Madeleine_, quoi qu'elle fût devenue

vieille et laide à faire peur. Elle vendait ses gâteaux en chantant

sur l'air _Grâce à la mode_:

La bell' Mad'leine.

Elle a des gâteaux (_bis_).

La bell' Mad'leine,

Elle a des gâteaux,

Qui sont tout chauds.

On voyait avant 1850 des marchands de gâteaux de Nanterre près des

grilles des jardins publics, criant: «Voyez les beaux gâteaux de

Nanterre». Pour les échaudés, on criait: «Échaudés, ces beaux

échaudés!»

À la même époque, le marchand et la marchande de gâteaux criaient:

«Deux liards, deux liards, deux liards, deux pour un sou!» ou

«Chaud, chaud, chaud et bon; chaud! Quèt! pour un sou, quèt, quèt!

un liard la pièce et quèt (quatre) pour un sou, quèt!»

[Illustration: À quelle sauce la voulez-vous? Caricature contre

Louis-Philippe.]

À voir, dit Kastner, la blanche vapeur qui enveloppait la boutique

portative de pâtisserie que l'on venait de dresser, il ne semblait

pas douteux que les gâteaux ne fussent tout chauds, tout bouillants;

mais cette vapeur provenait simplement d'une fumigation continuelle

entretenue sur la table à claire-voie au moyen de vapeur d'eau

bouillante.

Les crieurs de pâtisserie ont à peu près disparu. Vers 1840, il y

eut à Paris plusieurs petites boutiques qui eurent une vogue

considérable et dont la comédie et la caricature s'emparèrent. Voici

ce que dit Paul de Kock du plus célèbre d'entre eux:

«Un très modeste pâtissier vint s'établir sur le boulevard

Saint-Denis; sa très modeste boutique n'aurait pas pu contenir trois

personnes, aussi n'entrait-on pas: on se tenait dehors, et

quelquefois on faisait queue pour acheter de la galette, car c'est

presque l'unique pâtisserie dont il faisait le débit, mais il en

vendait depuis le matin jusqu'à minuit et quelquefois plus tard

encore. Une galette n'avait pas le temps de paraître, et le

pâtissier n'avait qu'à couper. Cric, crac, de tous côtés on tendait

la main pour recevoir une part de deux sous ou d'un sou... et la

galette qui venait d'être détaillée était remplacée aussitôt par une

autre, car dès qu'il n'y en avait plus il y en avait encore et le

pâtissier recommençait à couper. Il ne faisait pas autre chose

depuis que sa boutique était ouverte jusqu'au moment où il la

fermait, aussi lui avait-on donné le sobriquet de Coupe-Toujours.»

Sa vogue fut remplacée et surpassée par celle de la galette du

Gymnase, bien déchue aujourd'hui.

Légendes et curiosités des métiers · 第 5 / 38 段