Le projet de statuts proposé par les boulangers de Paris et autorisé

en partie par les arrêts des 21 février 1637 et 29 mai 1663, réduit

l'apprentissage à trois années, au bout desquelles le compagnon est,

après constatation de ses certificats et de sa moralité, admis à

faire un chef-d'oeuvre entier et complet de trois setiers de

farine qui étaient convertis en pain blanc, brayé et coiffé de

vingt-deux onces en pâte, et l'autre tiers en gros pain de sept à

huit livres en pâte. Lorsque le chef-d'oeuvre était accepté, le

compagnon passait Maître, et il n'est plus fait mention de la

cérémonie dans laquelle un pot rempli de noix était présenté, puis

brisé. Mais au bout de trois années, le nouveau Maître était tenu

d'apporter, le premier dimanche après les Rois «un pot neuf de terre

verte ou de fayence, dans lequel il y aura un romarin ayant sa

racine entière, aux branches duquel romarin il y aura des pois

sucrez, oranges et autres fruits convenables, suivant le temps, et

ledit pot remply de pois sucrez et sera ledit nouveau Maistre

assisté des jurez et anciens des autres maistres dudit métier. Cela

fait, dira au grand Pannetier: Maistre j'ay accomply mon temps; et

ledit grand Pannetier doit demander aux jurez s'il est vray; ce fait

prendra l'avis des jurez et anciens maistres, si ledit pot est dans

la forme qu'il doit estre, et s'il est recevable; et s'ils disent

qu'oüy, ledit grand Pannetier doit recevoir icelui et lui en donner

acte et de là en avant n'est tenu que de payer chacun an le bon

denier, qui est le denier parisis, pour reconnaissance de leur

maistrise, et doivent ceux qui seront défaillans d'apporter le bon

denier dans ledit jour, un chapon blanc d'amende envers ledit grand

Pannetier ou huit sols pour iceluy.» Cet usage de présenter le pot

et les friandises ne tarda pas à tomber en désuétude. Dès le milieu

du XVIIe siècle, on lui substitua, sous le nom d'hommage, qui

rappelait l'origine féodale de la redevance, le paiement d'un louis

d'or.

En Provence le boulanger est surnommé plaisamment _Brulo pano, Gasto

farino;_ à Paris _criquet_ ou _cri-cri_ est un des surnoms familiers

des boulangers, qui sont aussi appelés mitrons, bien que ce nom soit

plus spécial aux ouvriers. On a voulu faire dériver ce mot d'une

assimilation de la coiffure des boulangers à la mitre. _Le Moyen de

parvenir_ donne une autre explication: Les valets des boulangers

sont ainsi nommés pour ce qu'ils n'ont point de haut-de-chausses,

mais seulement une devantière, telle ou semblable à celle des

capucins qu'ils nomment une mutande, et qui en pure scolastique est

appelée mitre renversée. La mitre couvre la tête et ce devanteau le

cul, qui sont relatifs. Le diable était parfois surnommé le

«boulanger»: il est aussi noir que le boulanger est blanc, et il met

au four de l'enfer.

Les formulettes méprisantes adressées aux boulangers ne paraissent

pas avoir été bien nombreuses. En Écosse quelquefois les enfants se

mettent à crier sur leur passage:

Batchie, batchie, bow wow wow

Stop your heid in a ha' penny row.

Boulanger, boulanger, bow wow wow,--Mets ta tête dans un

pain d'un sou.

À Rome on condamna à être employés au service des boulangeries tous

ceux qui étaient accusés et convaincus de quelques fautes légères,

et afin que le nombre ne manquât pas, les juges d'Afrique devaient

envoyer tous les cinq ans à Rome tous ceux qui avaient été condamnés

à cette peine.

Les compagnons boulangers étaient, au XVIe siècle, assujettis à des

règlements de police très sévères. Une ordonnance du 13 mai 1569

nous apprend qu'ils devaient être continuellement en chemise, en

caleçon, sans haut-de-chausses, et en bonnet, dans un costume tel,

en un mot, qu'ils fussent toujours en état de travailler et jamais

de sortir, hors les dimanches et les jours de chômage réglés par les

statuts: «Et leur sont faites défenses d'eux assembler, monopoler,

porter épées, dagues et autres bâtons offensibles; de ne porter

aussi manteaux, chapeaux et hauts-de-chausses, sinon ès jours de

dimanche et autres fêtes, auxquels jours seulement leur est permis

porter chapeaux, chausses et manteaux de drap gris ou blanc et non

autre couleur, le tout sur peine de prison et de punition

corporelle, confiscation desdits manteaux, chausses et chapeaux.»

Leur condition ne paraît pas avoir été très enviable autrefois. On a

souvent réimprimé, dans la Bibliothèque bleue, un opuscule de huit

pages qui remonte au commencement du XVIIIe siècle. Il est intitulé:

_La misère des garçons boulangers de la ville et des faubourgs de

Paris_, et un ouvrier y expose, en vers alexandrins, les

inconvénients du métier; le tableau est quelque peu poussé au noir.

Campé dessus mon Four avec ma ratissoire,

J'endure autant de mal que dans un Purgatoire...

Un corps comme le mien qui n'est point fait de fer

Est par trop délicat pour un si rude enfer.

On n'a point fait pour nous l'ordre de la nature;

La nuit, temps de repos, est pour nous de torture...

On commence chez nous dès le soir les journées,

On pétrit dès le soir la pâte des fournées:

Arrive qui voudra, faut, de nécessité,

Passer toutes les nuits dans la captivité...

Entre tous les métiers j'ai bien choisi le pire,

Les autres compagnons n'ont souvent rien à faire

Qu'un ouvrage arrêté, limité d'ordinaire;

N'ayant point d'autre mal quand on arrive au soir

Qu'à se bien divertir, goguenarder, s'asseoir.

Les ouvriers boulangers et cordonniers ont été exclus du droit au

compagnonnage, parce que, disent ceux des autres corps d'état, ils

ne savent pas se servir de l'équerre et du compas. Ils ont formé

leur association en 1817; le titre de compagnon leur a été contesté,

et par dérision on ne les désigne que sous le nom de «soi-disant de

la raclette».

Cette exclusion a parfois donné lieu à des rixes sanglantes. Au mois

de mai 1845, les compagnons boulangers de la ville de Nantes voulant

célébrer leur fête patronale, résolurent de se rendre à l'église le

jour de la Saint-Honoré, revêtus pour la première fois des insignes

et des rubans du compagnonnage, dont les autres compagnons avaient

la prétention de leur interdire le port. Les compagnons des autres

professions, à l'exception des cordonniers, résolurent de s'y

opposer de vive force. Ils écrivirent dans tout le département, et

il leur vint de nombreux auxiliaires qui, pour se reconnaître,

adoptèrent pour signe de ralliement trois grosses épingles piquées

d'une manière apparente sur le revers gauche de l'habit. Le maire de

la ville avait jugé prudent de retirer momentanément aux boulangers

l'autorisation d'arborer leurs couleurs. Le jour de la solennité,

ils quittèrent paisiblement et dans le meilleur ordre le domicile de

leur mère. Des groupes nombreux, les attendaient près de là dans la

Haute Grande Rue, et lorsqu'ils y débouchèrent, quelques murmures

approbateurs de ce qu'ils ne portaient pas de rubans, furent bientôt

suivis des cris de: Ils ont des cannes! Pas de cannes! À bas les

cannes! Et comme dans le compagnonnage on a vite passé de la parole

au geste, les boulangers voient aussitôt une meute ardente fondre

sur eux pour leur arracher leurs joncs. À cette brusque attaque, ils

opposent une vive résistance; mais, accablés par le nombre, ils sont

désarmés, dispersés et forcés de chercher un refuge dans les maisons

voisines. La gendarmerie dut intervenir, et le maire défendit à tous

les compagnons de paraître sur la voie publique avec des insignes

quelconque.

Les dissidents du compagnonnage sont appelés les Rendurcis. À

l'époque actuelle, les compagnons boulangers portent des anneaux

auxquels est suspendue une raclette.

Voici comment, vers 1850, avait lieu l'enterrement d'un compagnon

boulanger. Les hommes, dit Agricol Perdiguier, sont proprement

vêtus, parés de rubans rouges, verts, blancs, de quelques insignes

noirs, portent en main une haute canne, défilent deux à deux et

forment une longue suite. Les pas battent en marchant, les cannes

résonnent sur le pavé, les couleurs flottent au vent, tout est grave

et silencieux. Ils entrent dans le cimetière, se dirigent vers une

fosse fraîchement creusée. Arrivés là ils se forment en cercle. Le

cercueil est déposé au centre. Deux compagnons s'en approchent, se

mettent vis-à-vis l'un de l'autre, le pied gauche en avant, le droit

en arrière; ils ne sont séparés que par le cadavre et le bois qui le

renferme. Ils se regardent, se fixent avec des yeux mélancoliques.

Ils ont chacun une grande canne, qu'ils tiennent de la main droite,

près de la pomme, de la gauche, vers son milieu. Ils la penchent

contre terre, puis il la relèvent lentement, lui font d'écrire une

courbe, jusqu'à ce que son extrémité inférieure pointe vers le ciel.

Ce mouvement est accompagné de cris plaintifs de la part des deux

compagnons. Le mouvement des bras, des cannes et des cris

recommence. Tout à coup chacun d'eux se frappe la poitrine de sa

main gauche; ils se penchent à la fois l'un vers l'autre, forment

au-dessus du cercueil une sorte d'arc, une espèce d'ogive et se

parlent à l'oreille. Ils se redressent, recommencent leurs

mouvements de bras, leurs cris et se parlent encore à l'oreille.

Tout cela se répète et se répète encore. Ce dialogue

incompréhensible dure assez longtemps. On descend le cercueil dans

la fosse. Un compagnon se place à côté. On prend un grand drap noir

à fleur de tête qui dérobe à tous les regards le vivant et le mort.

À ce moment, il sort de la terre un profond gémissement. Aussitôt

tous les compagnons qui s'en sont rapprochés répondent ensemble par

un cri long et lugubre. Enfin les cris finissent, la terre tombe

avec un bruit sourd sur le cercueil, la fosse est comblée, les

compagnons se retirent.

[Illustration: Vesta, déesse des Boulangers.]

À Rome, Vesta, en sa qualité de déesse du feu, était la patronne des

boulangers; son image, que nous reproduisons d'après le _Magasin

pittoresque_, la représente assise et ayant à côté d'elle une sorte

d'autel entouré d'épis de blé, sur lequel a été déposé un pain rond;

à la fête des Vestalies, le 8 juin, qui était celle des boulangers,

on promenait dans les rues des ânes couronnés de fleurs et portant

des colliers de petits pains.

Les Romains avaient surnommé Jupiter Pistor, c'est-à-dire Boulanger,

en mémoire de ce que lors de l'assaut du Capitole, il avait inspiré

aux assiégés de jeter du pain dans le camp des Gaulois, pour leur

faire croire que la place était bien approvisionnée.

La confrérie des boulangers de Paris eut d'abord pour patron saint

Pierre aux Liens, que le livre des Métiers appelle saint Pierre _en

goule Aoust_; cette fête avait peut-être été choisie parce qu'elle

arrive le premier jour du mois où l'on fait la principale récolte

des blés. Ils eurent encore une dévotion particulière et fort

ancienne à saint Lazare, fondée sur le danger de devenir lépreux

auquel les boulangers à cause du feu étaient plus exposés que les

autres. Ils secoururent dans un temps de disette la maladrerie de

saint Lazare et s'obligèrent à lui fournir pour chacune de leurs

boutiques un petit pain, dit pain de fenêtre, par semaine. À cause

de ce don les boulangers lépreux y étaient reçus quel que fût leur

pays d'origine. Vers le commencement du XVIIe siècle, ce pain fut

remplacé par une redevance en argent, qui fut d'abord un denier

parisis, dit denier de saint Lazare, payé chaque semaine, puis par

une somme annuelle, que chaque boulanger payait le jour de la

Saint-Jean. Ils avaient une chapelle en l'église Saint-Lazare, où

ils avaient fondé une messe basse tous les vendredis de l'année à

perpétuité, et un service solennel le dernier dimanche du mois

d'août, où tous les boulangers se trouvaient et rendaient le pain

bénit.

Mais leur principal patron était et est encore saint Honoré, évêque

d'Amiens au VIIe siècle, dont la fête est célébrée le 16 mai, et

leur confrérie était depuis longtemps établie dans l'église

Saint-Honoré, lorsqu'ils obtinrent de Charles VII des lettres de

confirmation en 1439. C'est l'image de ce saint qui figure le plus

souvent sur les méreaux ou les bannières; il est en costume d'évêque

et tient à la main droite une pelle de four sur laquelle sont trois

pains. La bannière des boulangers d'Arras était _d'azur à un saint

Honoré mitré d'or, tenant à dextre une pelle d'argent chargée de

trois pains de même et une crosse aussi d'or_. Elle fut adoptée par

les boulangers de Paris dont l'ancienne bannière portait deux pelles

en croix sur le pellon de chacune desquelles étaient trois pains

ronds.

On voit, au Cabinet des estampes, plusieurs images de la confrérie

de Saint-Honoré; celle que nous reproduisons, un peu réduite, a été

gravée aux frais de la corporation, en 1720.

[Illustration: Bannière des Boulangers d'Arras. Bannière ancienne

des Boulangers de Paris.]

En Belgique, les boulangers ont adopté pour patron saint Albert,

évêque de Liège, vers 1192; il est représenté debout, en costume

épiscopal, tenant, comme saint Honoré, une pelle à four et trois

pains fixés dessus. Saint Albert, dit la légende, était un

personnage de noble origine, qui pour mieux se livrer à l'oraison,

s'était retiré sur une montagne, où il exerçait l'état de boulanger.

Son âne portait à la ville, sans être guidé, les pains que le maître

avait cuits, les vendant à prix fait et rapportant l'argent dans une

bourse attachée à son col.

À Paris, les maîtres boulangers et les compagnons font leur fête à

part. Voici comment, il y a une quinzaine d'années, était célébrée

celle des maîtres. Le jour de la Saint-Honoré, la corporation se

réunit à son siège social pour se rendre à l'église de la Trinité où

doit être chantée une grand'messe. En tête marchent quatre tambours

précédant une musique; puis viennent les chefs de la corporation

précédés d'une bannière; derrière sont portées des brioches qui sont

offertes en guise de pain bénit. Les maîtres sont entourés de jeunes

filles en blanc. Derrière eux marchent les garçons boulangers en

habit de fête, ayant à la boutonnière le ruban vert brodé d'épis

d'or, insigne de la corporation.

En 1863, Vinçard décrivait ainsi la fête des compagnons: Dès le

matin de la fête, les compagnons et les aspirants se rendent chez la

mère. Le cortège, musique en tête, part ensuite en bon ordre; les

compagnons parés de rubans et précédés d'un énorme gâteau porté par

quelques-uns d'entre eux, se rendent à l'église Saint-Roch, où ils

font célébrer une messe. Le service fini, ils vont chez le

restaurateur faire leur banquet auquel, sauf la mère, aucun étranger

ne peut assister. Après le repas, ils donnent un bal, pour lequel de

nombreuses invitations ont été envoyées, et où se trouvent réunies

différentes députations des autres corps de métiers. Sur les billets

d'invitation sont représentés les outils professionnels: une paire

de balances, une étoile lumineuse placée au-dessus de deux mains

entrelacées. Un tablier est au bas, avec des épis de blé, et des

feuilles de laurier. À chaque coin et au milieu du dessin sont

tracées des lettres symboliques se rapportant au compagnonnage. Le

tout est surmonté d'une devise qui fut d'abord: _Honneur et gloire

aux enfants de Maître Jacques_, et a été, depuis 1861, remplacée par

celle-ci: _Respect au devoir; Honneur et gloire au travail_. Le bal

donné par les boulangers est surtout remarquable par la tenue, la

convenance et l'urbanité de ceux qui y prennent part.

En 1890, les compagnons et aspirants boulangers du Devoir du Tour de

France, décorés aux couleurs nationales et musique en tête,

partirent à deux heures de chez la mère pour se rendre à l'Élysée

Ménilmontant, où ils avaient organisé une fête, suivie d'un bal qui

ne se termina que fort tard dans la nuit, au milieu des chants

joyeux de la boulangère.

À Lille, au moment de la fête annuelle, les valets des corporations

ou des sociétés offrent aux sociétaires des images appelées blasons,

où figurent généralement les saints sous le patronage desquels ces

associations sont placées; celle des boulangers représente saint

Honoré.

[Illustration: Image de saint Honoré, offerte à Lille par les valets

de la corporation.]

Les boulangers jouaient un rôle à part dans certaines fêtes

publiques auxquelles ils assistaient en corps. Une estampe

reproduite dans Lacroix, _Institutions et costumes an XVIIIe

siècle_, représente les boulangers de Strasbourg qui, dans le défilé

des corporations devant le roi Louis XV, le 9 octobre 1744, ils

exécutent des jeux, des danses et des exercices avec épées; l'un

d'eux est monté sur une sorte de pavois formé par les épées.

À Béziers, lors de la fête de la Caritach, les boulangers, montés

sur un des chariots des corps de métiers, jetaient de petits pains

aux spectateurs qui tendaient leurs chapeaux.

Il est d'usage en certains pays que les boulangers fassent, au début

de l'année, un cadeau à leurs pratiques. En Bourgogne, si le

boulanger a apporté son offrande au client avant qu'on lui ait donné

quelque autre chose, c'est un signe de chance pour la maison.

En France, tout au moins à notre époque, les enseignes des

boulangeries n'ont guère d'emblèmes présentant quelque originalité:

le plus commun est une gerbe de blé de petite dimension. Voici

quelques sculptures avec des inscriptions pieuses relevées sur

d'anciens moulins d'Edimbourg qui appartenaient aux boulangers de

cette ville. Ils figuraient sur le programme de la fête de

l'Association écossaise des maîtres boulangers d'Edimbourg (1894).

[Illustration: Tu mangeras ton pain À la sueur de ton front.

Dieu bénisse les boulangers d'Edimbourg qui ont fait bâtir cette

maison.

Béni soit Dieu pour tous ses dons.]

Les récits populaires que nous avons rapportés appartiennent à un

genre très à la mode au moyen âge, celui des exemples ou moralités:

les boulangers cupides et les vieilles femmes avares y sont punis

par des métamorphoses. Deux légendes siciliennes sur l'origine des

taches de la lune se rattachent aussi à la boulangerie. Jadis la

Lune était la fille d'un boulanger; un jour qu'elle importunait sa

mère, occupée à une fournée, pour avoir un gâteau, celle-ci

impatientée, la frappa de son écouvillon, c'est pour cela que la

lune a la figure barbouillée; suivant un autre récit, le coup fut

frappé par la mère un jour d'été que sa fille ne s'occupait que de

sa toilette au lieu de lui aider à nettoyer le four.

On raconte, en Haute-Bretagne, qu'un jour Lucifer vint sur terre

pour faire marché avec divers ouvriers; quand il arrive chez le

boulanger, celui-ci l'invite à entrer dans son four sous prétexte de

le visiter; dès qu'il y est, il asperge le four d'eau bénite, et ne

consent à laisser le diable s'en aller qu'après lui avoir fait

signer un écrit dans lequel il renonce à tout pouvoir sur lui. Quand

le boulanger meurt, il est repoussé par le portier du Paradis: mais

saint Yves, gardien du Purgatoire, l'y recueille dans un coin en lui

disant: «C'est singulier que vous n'ayez pas trouvé de place en

Paradis, ordinairement les fourniers n'ont pas mauvaise réputation».

Un conte des environs de Saint-Malo met en scène un matelot, un

perruquier et un boulanger, tous les trois amoureux d'une fille que

la mère veut marier à celui qui aura les mains les plus blanches:

comme le récit est fait par un marin, c'est le matelot qui triomphe,

parce que dans sa main goudronnée il a mis une pièce d'argent, plus

blanche que la poudre du perruquier et que la pâte de la main du

boulanger.

Dans les récits populaires assez nombreux, où il est parlé des

boulangers, ils n'y figurent en général que comme personnages

secondaires, ou bien leur rôle a si peu de lien avec la boulangerie

que dans des variantes, souvent du même pays, ils sont remplacés par

des gens exerçant un métier différent.

L'aînée des «Soeurs jalouses de leur cadette» souhaite d'avoir

pour mari le boulanger du sultan, afin, dit le conte des _Mille et

une nuits_, de pouvoir manger à discrétion de ce pain si délicat

qu'on appelle le pain du sultan; la plus jeune des «Trois filles du

boulanger», héroïne du conte breton qui appartient aussi au cycle

des soeurs méchantes et jalouses, souhaite de devenir la femme du

roi, et elle l'épouse en effet. En Portugal, le fils paresseux d'un

boulanger réussit, à l'aide d'animaux auxquels il a rendu service, à

devenir le gendre du roi, mais ses aventures n'ont aucun rapport

avec la boulangerie.

[Illustration: La Belle Boulangère, gravure de Binet.]

La gravure ci-dessus de Binet, qui représente une boulangère

implorant le pardon de son mari qu'elle a trompé, est placée au

commencement d'une nouvelle de Restif de la Bretonne qui a pour

titre: «La Belle boulangère». À la fin de l'historiette, Restif

parle aussi d'autres aventures galantes de boulangères, et il semble

croire, comme la chanson, que «les écus ne leur coûtent guère.»

Autrefois, les boulangères passaient d'ailleurs pour être jolies et

coquettes: une ronde de Ballard (1724) commence ainsi:

C'est la jeune boulangère

Du bout du pont saint Miché;

Ell' s'en va en pèl'rinage:

Son mari est trépassé.

Dans la suite elle rencontre un garçon pâtissier qui lui dit, avec

quelque vraisemblance, qu'elle revient du pèlerinage de Cythère.

La ronde de «La Boulangère a des écus» sert de prétexte à un jeu

mimé et assez compliqué, dont les manuels de jeux donnent la

description.

La plupart des devinettes sur les boulangers sont à double sens,

elles rentrent un peu, avec moins de délicatesse de forme, dans

l'esprit du couplet:

Je pétrirai, le jour venu,

Notre pâte légère,

Et la nuit, au four assidu,

J'enfournerai, ma chère.

Une chromolithographie distribuée en réclame par le magasin de

nouveautés _À la Ville de Lutèce_ (1893), représentait un petit

boulanger qui enfournait un pain, avec cette inscription: Qu'est-ce

qui cuit plus qu'une brûlure? Au verso se lisait l'explication:

C'est un boulanger.

PROVERBES

--Tant vaut le mitron, tant vaut la miche. (Haute-Bretagne.)

--Un bon boulanger ne laisse jamais sa pâte à moitié travaillée.

(Perse.)

--Celui qui craint le feu ne se fait pas boulanger. (Allemand.)

--Lorsque le beurre vous pousse à la tête, il ne faut pas se faire

boulanger. (Hollandais.)

--Mauvais boulanger qui a la tête beurrée. (Danois.)

--Il fait comme le boulanger qui fait entrer son pain dans le four,

et n'y entre pas lui-même. (Hollandais.)

--Feves et forniers (forgerons et fourniers) boivent voluntiers. XVe

siècle.

_Biada di mugniao, vin di prete e pan di fornaio non fare a

miccino._

Blé de meunier, vin de prêtre et pain de fournier ne font pas

grand'chose. (Italie.)

--_Coscenza di fornai coscenza d'osti._

Conscience de fournier, conscience d'hôte.

--Il vaut mieux aller au boulanger qu'au médecin.

--Où le brasseur entre, le boulanger n'entre pas. (Pays wallon.)

--Plaider avec le boulanger, c'est avoir faim, n'avoir point de

pain. (XVIIe siècle.)

--_Take all and pay the baker._

Prends tout et paie le boulanger. (Anglais.)

--C'est celui qui a oublié de payer sa taille qui traite le

boulanger de voleur. (Proverbe wallon.)

SOURCES

Légendes et curiosités des métiers · 第 4 / 38 段