Laisnel de la Salle, _Croyances du Centre_, I, 120, 129, 199.--de

Lamare, _Traité de la police_. II. 676, 692, 769.--W. Gregor, _Kilns

Mills_, 7. 18.--Communication de M. H. Macadam (Écosse).--O.

Pradère. _La Bretagne poétique_, 309.--Communication de M. P.

Lavenot (Morbihan).--Th. Wright, _Histoire de la caricature_,

124.--E. Rolland, _Rimes et jeux de l'Enfance_. 310.--Communication

de M. A. de Cock (Flandre).--E. Rolland, _Devinettes_. 137.--E.

Souvestre, _Derniers paysans_, 206.--L.-F. Sauvé, _Lavarou

Koz_.--Sauval, _Antiquités de Paris_, II. 617.--J.-F. Bladé.

_Poésies populaires de la Gascogne_, II, 267.--G. Pitre, _Proverbi

siciliani_.--E. Herpin, _La côte d'émeraude_. 110.--Paul Sébillot,

_Coutumes de la Haute-Bretagne_, 76.--Fourtier, _Dictons de

Seine-et-Marne_, 83.--A. Ledieu. _Traditions de Demuin_, 172.--P.-L.

Jacob, _Recueil de farces, sotties et moralités_, 237 et

suivantes.--_Jitté i Sloro_, V. 230.--Communication de M. T. Volkov

(Ukraine)--Communication de M. Vladimir Bugiel.--_Revue des

Traditions populaires_, V, 566; VI. 482; IX, 269, 282: X, 159.

107.--H. de la Villemarqué, _Barzaz-Breiz_, XXXIX. 457.--_Revue

celtique_. V, 487--A. Harou, _Le Folk-Lore de Godarville_,

63.--Mistral. _Trésor dou Felibrige_.--Lecoeur, _Esquisses du

Bocage normand_, II, 48, 178.--Ch. Moiset, _Croyances de l'Yonne_,

33.--E. Monseur, _Le Folk-Lore wallon_, 133.--Fouquet, _Légendes du

Morbihan_, 9.--P.-L. Jacob, _Curiosités des Croyances du moyen âge_,

97.--W. Gregor, _Folk-Lore of Scotland_, 60.--D. Dergny, _Croyances.

Usages_, etc. 263.--Richard. _Traditions de la Lorraine_,

38.--Henderson, _Folk-Lore of Northern counties_, 254.--Thorpe,

_Northern Mythology_, III. 187.--Loys Brueyre. _Contes de la

Grande-Bretagne_. 126.--_Paris ridicule et burlesque_,

235.--Bujeaud, _Chansons populaires de l'Ouest_. II. 157.--Paul

Sébillot. _Contes de la Haute-Bretagne_. I. 256.--J.-F. Bladé.

_Contes de la Gascogne_. III. 297.--_Folk-Lore Record_. II. 175.

[Illustration: Fragment d'une des estampes du Meunier à l'anneau.]

LES BOULANGERS

Autrefois le peuple n'était guère charitable pour les gens des

métiers; ceux dont il pouvait le moins se passer, qui lui rendaient

presque quotidiennement des services, et auxquels il devait donner

souvent de l'argent, étaient de sa part l'objet d'imputations de

toutes sortes. Exagérant les défauts ou les méfaits de quelques-uns,

il faisait volontiers rejaillir sur la corporation entière des

reproches qui n'étaient mérités que par un petit nombre. Les

meuniers, les tailleurs et les boulangers, placés au premier rang

des artisans auxquels chacun avait affaire dans la pratique

ordinaire de la vie, étaient aussi très particulièrement visés par

les allusions blessantes, les dictons malveillants, méprisants ou

moqueurs. Un proverbe hollandais prétend que cent boulangers, cent

meuniers et cent tailleurs font trois cents voleurs: il est

vraisemblablement ancien: au moyen âge on disait que si l'on mettait

ensemble trois personnes de métiers mal notés, la première qui en

sortirait serait à coup sur un boulanger.

_Marteleys de ffeverys_

_Beluterye de boulengers_

_Mensonges de procours,_

_Desléutés de pledours,_

_Tous ceuz ne valunt un denier,_

assure un dicton du XIIIe siècle; plus tard Rabelais blasonne aussi

«les meuniers qui sont ordinairement larrons et les boulangers qui

ne valent guère mieux».

En Angleterre, on nommait _a baker's dozen_, le nombre treize, que

le vulgaire avait longtemps appelé la douzaine du diable; quand le

diable eut fait son temps, on remplaça son nom par celui du

boulanger, et le nombre treize devint la douzaine du boulanger.

Lorsque l'imprimerie commença à être répandue, on vit paraître des

pamphlets en vers et en prose qui se font l'écho du mécontentement

populaire, et traitent assez durement la profession. On a réimprimé

de nos jours deux opuscules dont le titre indique le sujet et les

tendances peu bienveillantes: _La plainte du Commun contre les

boulangers et ces brouillons taverniers et autres avec la

désespérance des usuriers; la Complainte du commun peuple à

rencontre des boulangers qui font du petit pain, et des taverniers

qui brouillent le bon vin, lesquelz seront damnez au grand diable

s'ils ne s'amendent._ La «Farce du Savetier» formulait la même

accusation:

AUDIN, savetier.

Je me plains fort des boulenjers

Qui font si petit pain.

AUDETTE

C'est pour croistre leur butin,

Et leur estat faire braguer

Et pour leurs filles marier.

Roger de Collerye, qui écrivit au commencement du XVIe siècle _La

Satyre pour les habitants d'Auxerre_, sorte de cahier de doléances

d'une ville de moyenne grandeur, parle assez longuement des

boulangers, et par la bouche d'un de ses personnages, il leur

adresse des reproches, parmi lesquels celui, qui leur a été souvent

fait depuis, d'acheter les grains pour les accaparer:

LE VIGNERON

Or, par le vray Dieu, j'ai grand fain

De voir le bled à bon marché.

J'ay regardé et remarché

La façon de nos boulangiers

Qui vont, faignant estre estrangiers,

Au devant des bledz qu'on amaine;

Que pleust à Dieu qu'en male estraine

Feussent entrez! Quant les acheptent,

Ils vont daguynant et puis guectent

S'on les regarde ou près ou loing.

Ha! par ma foy, il est besoing

Qu'on y mette bonne police...

Mais quoy c'est faulte de justice.

Tous les jours le pain appetice

Et n'est labouré bien ne beau.

PEUPLE FRANÇOIS

Il dict vray, et ne sent que l'eau,

De quoi le peuple est desplaisant.

LE VIGNERON

C'est pour le faire plus pesant.

JEMIN MA FLUSTE

Ils sont larrons comm' Escossoys

Qui vont pillotant les villaiges.

PEUPLE FRANÇOIS

Boullengiers payez de leurs gaiges

Seront, pour vray, quelque matin.

L'image populaire du _Grand diable d'argent_, qui remonte au XVIIe

siècle, et dont on réimprime encore des imitations, parle ainsi du

boulanger. On le voit:

Armé d'un terrible cordon.

Quiconque est ennuyé de vivre,

De lui peut prendre une leçon:

Il l'aura, s'il va par trop vite,

Et bientôt s'il vole toujours.

L'histoire des soulèvements populaires montre que la menace contenue

dans ces vers devenait souvent une réalité; les émeutiers manquaient

rarement d'envahir les boulangeries, en dépit des grilles de fer qui

en garnissaient la devanture, et d'en enlever les marchandises. Là

ne se bornait pas toujours leur vengeance: Monteil assure que pour

un seul échevin pendu par le peuple, on pouvait citer cent

boulangers et le double de meuniers. Au XVIIIe siècle, il y eut des

émeutes pour le prix du pain, qui furent signalées par des excès; le

14 juillet 1725, tous les boulangers du faubourg Saint-Antoine

furent pillés. Le 20 octobre 1789, la populace pendit à un réverbère

de la place de l'Hôtel-de-Ville un boulanger de la rue du

Marché-Palu, qu'une femme avait accusé d'avoir caché une partie de

sa fournée.

Ceux qui savent que les idées populaires avaient jadis une tendance

à revêtir la forme concrète du conte ou de l'exemple, qui avait,

plus que tout autre, prise sur les imaginations peu cultivées, ne

seront pas surpris des légendes qui avaient cours au sujet des

boulangers. Les saints ou Dieu lui-même intervenaient pour punir

ceux qui avaient poussé l'amour du gain jusqu'à dérober aux

malheureux une partie de leur nourriture; ils étaient métamorphosés

en oiseaux ridicules, méprisés ou moqueurs, condamnés à répéter,

comme une sorte de reproche perpétuel aux gens du métier, les

paroles que le coupable avait prononcées en commettant sa mauvaise

action.

[Illustration: Opération de boulangerie au XVIIe siècle.

Cette gravure, qui est empruntée au livre de Franqueville, _Miroir

de l'art et de la nature_ (1691), est accompagnée d'une explication

en français, en latin et en hollandais. Nous reproduisons la légende

qui explique assez bien les différentes opérations du métier:

«Le boulenger 1 sasse la farine avec le sas ou bluteau 2, et le met

dans la may (huche) 3 à pestrir: et il verse de l'eau dessus, il en

fait une paste 4. Il la pétrit avec une spatule de bois 5, puis

après il en fait des pains 6, des gâteaux 7, des miches 8, des

craquelins 9. Ensuite il les met sur la pelle 10, et il les enfourne

11 par l'embouchure du four 12: mais avant de les enfourner, on

racle le four avec un fourgon 13 la braise et les charbons qu'il

ramasse en bas 14. C'est ainsi que l'on fait cuire le pain qui a de

la crouste 15 par dehors et de la mie 16 par dedans.»]

Un boulanger du pays de Flandre, dans un moment de cherté, rognait

tant qu'il pouvait la pâte de chaque pain, sans compassion pour les

pauvres. Il ôtait ci, il ôtait là, en criant toujours: «Coucou,

coucou, bon profit!» Mais Dieu avait pitié d'eux, et il arrivait

que leur pâte s'élevait dans le four, s'améliorait et formait de

beaux pains. Loin de s'en réjouir, le méchant continuait à écorner

la pâte, toujours de plus en plus, en criant: «Coucou, coucou,

encore trop, coucou! coucou, bon profit!» Le bon Dieu s'irrita

et voilà qu'un beau jour le corps de cet homme se couvrit de plumes,

ses mains se changèrent en ailes, ses pieds en pattes et il s'envola

au bois, où dès que le printemps revient, il doit crier: Coucou,

coucou! En Allemagne, un boulanger peu scrupuleux a aussi été

métamorphosé. Il avait, à une époque de cherté, volé de la pâte aux

pauvres gens, et lorsque notre Seigneur la bénissait dans le four,

il l'en ôtait et en dérobait une partie en criant: Gukuk

(regardez)! C'est le cri que répète le coucou; la couleur pâle et

farineuse de ses ailes rappelle son origine; c'est aussi pour cela

qu'on l'appelle Beckerknecht, garçon boulanger.

D'autres traditions attribuent la métamorphose du boulanger en

oiseau ridicule, non à un vol de pâte, mais à un manque de charité.

Un jour, rapporte Grimm dans la _Mythologie allemande_, le Christ

passant devant la boutique d'un boulanger, sentit le pain frais; il

envoya un de ses disciples pour en demander un morceau; le boulanger

le lui refusa; mais sa femme et ses filles, plus compatissantes, lui

donnèrent en cachette du pain. Le boulanger fut changé en coucou; sa

femme et ses filles allèrent au ciel, où elles devinrent sept

étoiles qui sont les Pléiades. Une autre boulangère, héroïne d'un

conte grec, donne à une pauvresse la moitié d'un pain et celle-ci

lui dit:

Un roi tu épouseras,

Et reine tu seras.

Après une suite d'aventures, elle devient en effet reine.

Mais toutes les femmes n'étaient pas aussi charitables, surtout les

vieilles, dont l'âge a endurci le coeur, et elles sont punies de

leur avarice. On raconte, en Norvège, que lorsque Notre-Seigneur et

saint Pierre voyageaient sur terre, ils arrivèrent, après avoir fait

une longue route et ayant grand'faim, chez une vieille femme qui

était à boulanger. Notre-Seigneur lui demanda de lui faire un petit

pain. Elle y consentit, prit un morceau de pâte et se mit à le

façonner; mais à mesure qu'elle y touchait, il grossissait et il

finit par couvrir tout le moule. Elle dit alors qu'il était trop

gros pour eux; elle en prit un second qui grossit également, puis un

troisième, et plus la pâte augmentait, plus devenait grande sa

cupidité. Elle finit par ne plus vouloir rien leur donner. Alors

Notre-Seigneur la changea en pivert et lui dit: «Désormais, tu

chercheras ta nourriture entre l'écorce et le bois, et tu ne boiras

que quand il pleuvra.» En Danemark, une vieille femme que Jésus

enfant avait trouvée occupée à boulanger, et qui s'était montrée

aussi peu charitable, bien que la pâte se fût multipliée sous ses

doigts, est métamorphosée en vanneau. Les Bohémiens racontent aussi

qu'un jour que Jésus-Christ, n'ayant rien mangé depuis longtemps,

traversait un village, une femme se cacha pour ne pas lui donner du

pain; quand il fut passé, elle mit la tête à la fenêtre et cria:

«Coucou!» mais aussitôt elle fut changée en oiseau et condamnée à

répéter, par pénitence, le cri qu'elle avait poussé par moquerie.

La législation d'autrefois était particulièrement sévère pour les

boulangers. Le _Livre des Métiers_ énumère longuement leurs devoirs;

une grande partie du second volume du _Traité de la police_ de de

Lamare, est consacré à détailler les nombreuses contraventions

auxquelles les exposait la moindre infraction aux obligations

multiples imposées à l'exercice de la profession, et à relater les

jugements rendus contre ceux qui s'en écartaient.

En 1577 Henri III arrête en son conseil un règlement très développé

qui, entre autres prescriptions, ordonnait à tous les boulangers de

tenir en leurs fenêtres, ouvroirs ou charrettes, des balances et

poids légitimes afin que chaque acheteur pût peser par lui-même le

pain; il leur était en outre prescrit d'imprimer dessus leurs

marques particulières, afin de discerner les pains que feraient les

uns et les autres pour en répondre. Au milieu du XVIIIe siècle, le

_Code de police_ ajoutait que les balances devaient être «suspendues

à une hauteur suffisante pour que les bassins ne reçoivent point de

la table des contre-coups ménagés au profit du vendeur, par une

adresse frauduleuse».

[Illustration: _Histoire d'un Boulanger de Madrid qui a esté chastié

pour avoir vendu son pain trop cher_]

Les peines qui frappaient les contrevenants étaient fort sévères:

elles emportaient la confiscation de la marchandise, la démolition

des fours ou l'ordre de les murer pendant un temps déterminé,

l'amende pécuniaire, l'amende honorable, la perte du métier, et, au

moyen âge, la flagellation publique. Les condamnations sont très

nombreuses à Paris au XVIe et au XVIIe siècle. En 1491, trois

boulangers appelèrent de la sentence du prévôt qui les avait

condamnés «à être battus avec des verges par les carrefours de

Paris», pour avoir contrevenu aux ordonnances. En 1521, quatre

boulangers furent condamnés par sentence du prévôt, que confirma un

arrêt du Parlement, «à estre menez par aucuns sergents depuis le

Châtelet jusques au parvis Notre-Dame, lesdits hommes nuds testes,

tenans chacun un cierge de cire du poids de deux livres, allumé, et

illec requerir pardon et merci à Dieu, au Roy et à la justice,

desdites fautes et offenses par eux commises; et ce fait, estre

menez en ladite église et illec présenter et offrir lesdits cierges

pour y demeurer jusqu'à ce qu'ils fussent bruslez et consumez. Et en

outre auroit esté ordonné estre crié à son de trompe, par cri

public, par tous les carrefours de cette ville de Paris que tous

boulangers eussent à faire leurs pains du poids, blancheur et

qualité suivant l'Ordonnance, sur peine d'estre battus et fustigez

par les carrefours de Paris et autrement plus grièvement punis à la

volonté de justice». En 1541, un boulanger de Paris, chez lequel on

avait trouvé des pains ayant six onces de moins que le poids légal,

est condamné à faire amende honorable devant le portail de l'église

Notre-Dame, tenant un cierge d'une livre de cire, à demander pardon

à Dieu et à la justice, à payer une amende de huit livres parisis,

et à subir un emprisonnement. En 1739, le boulanger chargé de la

fourniture du grand et du petit Châtelet est condamné à deux mille

livres d'amende pour avoir altéré le pain des prisonniers. En 1757,

à un moment de disette, on intima l'ordre aux boulangers du Havre de

cuire et d'être toujours nantis de pain à peine de trois jours de

carcan, trois heures chaque jour, à l'effet de quoi il en fut planté

un sur la place de la mairie.

À Augsbourg, en Allemagne, le boulanger pouvait, en certains cas,

être mis dans un panier au bout d'une perche et plongé dans un étang

d'eau bourbeuse. À Constantinople, au IXe siècle, le boulanger qui

enfreignait les ordonnances concernant sa profession, était,

suivant la gravité de la contravention, fouetté, avait la barbe et

les cheveux rasés, et était promené lentement «en triomphe», à

travers la ville, c'est-à-dire monté sur un âne ou sur un chameau,

et quand il avait subi les huées et les outrages de la foule, il

était banni à perpétuité.

Il est vraisemblable que la ridicule promenade sur l'âne fut

appliquée au moyen âge dans une grande partie de l'Europe aux

boulangers coupables. Je n'en ai pas trouvé la constatation en

France: mais un placard du XVIIe siècle, reproduit page 9, qui fait

partie de ma collection, montre qu'à cette époque il était encore eu

usage en Espagne.

Si le peuple faisait des boulangers une sorte de bouc émissaire et

leur reprochait des faits qui, souvent, tenaient à des causes

économiques dont ils étaient les premiers à souffrir, s'il les

accusait d'accaparer les grains, de donner peu de pain pour beaucoup

d'argent, il était loin au fond de mépriser la profession; il la

regardait au contraire comme l'une de celles qui donnaient le plus

de profit à ceux qui l'exerçaient.

D'après une légende anglaise, lorsque le bon roi Alfred voulut

établir un roi des métiers, il n'oublia pas de convoquer les

boulangers. Dans le _Dict des Boulenguiers_, la boulangerie est

comparée à tous les autres états, et l'on montre sa supériorité en

disant que c'est elle qui nourrit le genre humain et fait gagner le

ciel par l'aumône.

Un des personnages de la _Moralité des Enfants de Maintenant_, en

fait aussi l'éloge:

INSTRUCTION

Dictes moy de quel mestier

Si fut leur père en son temps

Dont a nourris ses beaulx enfans

Et jusques cy gaigné sa vie.

MIGNOTTE

Puis que voulez que je le die,

Il s'est vescu de boulanger.

INSTRUCTION

C'est ung bon mestier pour gaigner

Et décent à vie humaine;

La science n'est pas villaine.

Vos enfants y povez bien mettre.

Ils apprendront bien ceste lettre

Ou aultre mestier pour bien vivre;

Bon faict ses parens ensuyvre.

Des proverbes, dans lesquels se glissent parfois des traits de

malice, constatent que le métier est bon: _Three dear years will

raise a baker's daughter to a portion_. Trois années de cherté font

une dot à la fille du boulanger. Un autre dicton du même pays

d'Angleterre n'était pas moins favorable:

_A baker's wife my bite of a bun_

_A brewer's wife my drink of a tun,_

_A fisher manger's wife my feed a conger:_

_But a serving-man's wife my stawe for the hunger._

La femme du boulanger peut goûter au pain,--Celle du

brasseur peut boire au tonneau,--Celle du pêcheur se

nourrir de congre,--Mais la femme d'un domestique doit

attendre pour apaiser sa faim.

Et un proverbe allemand disait que les animaux domestiques eux-mêmes

des boulangers n'étaient pas malheureux. _Für Müllers Henne, Bäckers

Schwein und der Wittfrau Knecht soll man nicht sorgen._ Il est

inutile de s'inquiéter de la poule du meunier, du porc du boulanger

et du valet de ferme de la veuve.

[Illustration: _Boulanger mettant le pain au four_

Gravure tirée du _Jeu universel de l'Industrie_ (vers 1830).]

Lorsqu'un boulanger devenait riche par son industrie, ses achats

intelligents et son assiduité au travail, le peuple ne voulait pas

croire que sa fortune eût été acquise par des moyens honnêtes: Un

boulanger de Bordeaux, nommé Guilhem Demus, passait pour posséder

une main de gloire, à l'aide de laquelle il s'était enrichi.

Lorsqu'on taxa les habitants aisés pour payer la rançon de François

Ier, on l'imposa à cinquante écus. Il en mit trois cents dans son

tablier et vint lui-même les offrir au roi, en lui disant qu'il en

avait encore d'autres à son service. Celui-ci demanda à ceux qui

l'entouraient qui était ce brave sujet. On lui apprit que cet homme

devait sa fortune à un sortilège et que son offre n'avait rien

d'étonnant, puisqu'il possédait la _man de gorre_, grâce à laquelle

il pouvait se procurer des trésors. On prétend, maître, lui dit

alors François Ier, que vous avez une main de gloire?--Sire,

répartit Demus, man de gorre sé lèbe matin et se couche tard.

* * * * *

La boulangerie est un des seuls métiers dont il soit parlé avec

quelque détail dans l'_Histoire naturelle_ de Pline. Jusqu'à

l'expédition des Romains contre Philippe, les citoyens fabriquaient

eux-mêmes leur pain, et c'était un ouvrage que faisaient les femmes

romaines, comme naguère encore en province bien des dames

françaises. Les premiers boulangers que l'on vit à Rome furent

ramenés de Grèce par les vainqueurs. À ces étrangers on adjoignit,

dit de Lamare, plusieurs naturels du pays, presque tous du nombre

des affranchis, qui embrassèrent volontairement ou par contrainte,

un emploi si utile au pays. L'on en forma un collège, auquel ceux

qui le composaient étaient nécessairement attachés, sans le pouvoir

quitter sous quelque prétexte que ce pût être. Leurs enfants

n'étaient pas libres de s'en séparer pour embrasser une autre

profession, et ceux qui épousaient leurs filles étaient contraints

de suivre la même loi. Aussitôt qu'il était né un fils à un

boulanger, il était réputé du corps, mais il n'était obligé aux

travaux qu'à l'âge de vingt ans accomplis. Les esclaves ne pouvaient

entrer dans la corporation. On élevait à la dignité de sénateurs

quelques-uns des principaux boulangers, principalement de ceux qui

avaient servi l'État avec le plus grand zèle, surtout dans les temps

de disette. Ils furent déchargés des tutelles, curatelles et toutes

autres charges qui auraient pu les distraire de leur emploi. Ce fut

encore pour la même raison qu'il n'y avait point de vacances pour

eux, et que dans les temps où les tribunaux étaient fermés à tous

les particuliers, les boulangers seuls partageaient avec le fisc le

privilège d'y être admis pour la discussion de leurs affaires.

En France, jusque vers l'époque de Charlemagne, on ne constate guère

l'existence de boulangeries publiques; d'après la préface de

l'édition du _Livre des Métiers_ (1889), leur corporation, ainsi que

toutes celles de France, s'est formée, et avant toutes les autres,

par une sorte de confrérie ou société religieuse, et, sous le nom de

talmeliers qu'ils portaient alors, on trouve la trace de leurs

statuts avant le temps de saint Louis. Mais les plus anciens

règlements que nous possédions sont ceux qui nous ont été conservés

par le prévôt des marchands Estienne Boileau, au début des Registres

des Métiers, recueillis vers l'an 1260. La partie qui concerne la

boulangerie est la plus développée de toutes celles du _Livre_.

Celui qui voulait passer maître devait faire une sorte de stage de

quatre années, pendant lequel il payait 25 deniers de coutume en

plus, à Noël. À chaque paiement, il se faisait marquer, sur son

bâton, une coche par l'officier receveur de la coutume; quand il

avait ses quatre coches, il était en règle et l'on pouvait alors

procéder à son installation. Le bâton des nouveaux talmeliers

n'était pas celui de la confrérie; mais la cérémonie avait quelque

analogie avec celle-là, en ce sens que le bâton était déposé chez le

talmelier et que le candidat le présentait, comme garantie

d'apprentissage, au moment de la réception. Les auteurs de la

préface du _Livre des Métiers_ se demandent, avec assez de

vraisemblance, si le bâton à coches n'offrait pas un emblème de la

maîtrise, un signe quelconque d'autorité? En tout cas ce bâton ou

échantillon avait une grande importance, car le talmelier qui le

perdait subissait une amende de douze deniers.

Lorsque l'apprentissage était terminé, et que la redevance avait été

payée au roi ou au grand panetier, son représentant, qui était un

des grands officiers de la couronne, le nouveau talmelier qu'il

s'agissait de recevoir à l'état de maître ou ancien talmelier, se

rendait à la maison du maître des talmeliers, où les gens du métier

devaient se trouver présents. Ils attendaient tous à la porte de la

maison. Le récipiendaire présentait au Maître un pot rempli de noix

et de nieules (oublies) et son bâton marqué de quatre coches, en

disant: «Maître, j'ai fait mes quatre années.» L'officier de la

coutume donnait son approbation, puis le Maître rendait au nouveau

talmelier son pot et ses noix. Celui-ci les jetait contre le mur de

la maison, puis il entrait, suivi de ses compagnons, dans une salle

où tous prenaient part au feu et au vin fourni par le Maître, au nom

de la communauté, et les assistants buvaient ensemble à la

prospérité de leur jeune confrère. Cette cérémonie avait lieu,

chaque année, le premier dimanche de janvier. Les membres de la

communauté ne pouvaient se dispenser d'y assister qu'en envoyant un

denier pour les frais du repas. Faute de s'acquitter de cette

obligation, ils s'exposaient à être interdits pendant quelques

jours.

La mention d'une cérémonie semblable ne se trouve point dans

d'autres métiers. Dès cette époque, on avait perdu l'idée

respectueuse attachée aux emblèmes de la cérémonie décrite dans les

règlements. Ce pot rempli de noix et d'oublies que le talmelier

brisait contre le mur en signe d'émancipation, constituait un

symbole dont on ne se rendait déjà plus compte. C'était un souvenir

ancien d'une sorte d'hommage fait au grand panetier, dont la

maîtrise pouvait être considérée comme un fief personnel et _sine

gleba_, où les talmeliers se trouvaient ses vassaux; cérémonie

curieuse, qui se rattache ainsi aux droits nombreux et bizarres que

les seigneurs exigeaient en diverses circonstances de leurs vassaux.

Cette coutume, déjà vieille au XIIIe siècle, montre que les

talmeliers tenaient beaucoup à leurs anciens usages. Quand ils

revinrent à leurs premiers statuts, dans le courant du XVIIe siècle,

ils tentèrent encore de la faire revivre, en la modifiant, mais la

société n'était plus assez simple pour respecter ces usages

primitifs, et la description resta dans les textes sans que la

cérémonie fût célébrée.

Il n'est pas parlé de chef-d'oeuvre dans le _Livre des Métiers_,

où pourtant les statuts de la corporation sont très détaillés: mais

on le trouve mentionné dans les règlements du XVIIe siècle. Pendant

longtemps le chef-d'oeuvre fut un des pains de chapitre dont Henri

Estienne disait: «S'il est question de parler d'un pain ayant toutes

les qualités d'un bon et friand pain, ne faut-il pas en venir au

pain de chapitre».

[Illustration: Image de saint Honoré, gravée aux frais des

boulangers (1720).]

Légendes et curiosités des métiers · 第 3 / 38 段