laboureurs; ils ne se marient pas aisément avec les filles de
fermiers; on les accuse d'être libertins et gourmands.
_Krampoez hug amann a zo mad,_
_Ha nebeudig euz pep sac'had,_
_Hag ar merc'hed kempenn a-vad._
Des crêpes et du beurre, bonnes choses.--Et un brin de
chaque sac de farine;--Et les jolies filles pareillement.
Ce sont eux qui passent pour être les auteurs des chansons grivoises
et de celles qui offrent des traits piquants d'actualité. Le
meunier, dit M. de la Villemarqué, traverse les villes, les bourgs,
les villages, il visite le pauvre et le riche; il se trouve aux
foires et aux marchés; il apprend les nouvelles, il les rime et les
chante en cheminant, et sa chanson, répétée par les mendiants, les
porte bientôt d'un bout de la Bretagne à l'autre.
Les laboureurs bas-bretons interpellent souvent le meunier qui passe
et lui crient: «_Ingaler kaoc'h marc'h_, Partageur de crottin de
cheval». En Flandre on lui adresse cette formulette satirique:
_Mulder, mulder, korendief,_
_Groote zakken heeft hij lief;_
_Kleine wil hij niet malen:_
_De duivel zal hem halen._
Meunier, meunier, voleur de blé,
Il aime les grand sacs;
Il ne veut pas moudre les petits:
Le diable l'emportera.
En Belgique, le dimanche de la Quasimodo est appelé _l'joù d'monni_,
le jour aux meuniers, parce que l'on prétend que ceux-ci ne se
pressent guère de faire leurs Pâques et attendent le dernier moment
pour se mettre en règle avec leur conscience. L'ancien proverbe
français: Faire ses Pâques avec les meuniers, se disait de celui qui
ne communiait que le dernier jour du temps pascal.
Le mauvais renom des meuniers s'étendait jusqu'à leurs bêtes:
_De chaval de mouniè,_
_De porc de boulengiè_
_Et de filhos d'ostes_
_Jamai noun t'accostes._
Du cheval du meunier,--Du porc du boulanger.--Des filles de
l'aubergiste,--Ne t'approche jamais. (Provence.)
--_He has the impudence o' a miller's horse_.--Il a
l'impudence d'un cheval de meunier. (Écosse.)
Les garçons meuniers, les «menous de pouchées», avaient une
réputation plus détestable encore que leurs patrons; naguère, en
Haute-Bretagne, les jeunes filles qui tenaient à leur bonne renommée
devaient bien se garder de causer sur la route avec eux. Dans l'est
de l'Angleterre, quand on veut parler d'une promesse sujette à
caution, on dit: _The miller's boy said so._ C'est le garçon meunier
qui l'a dit. Dans le Northumberland, pour parler d'une personne qui
est en retard, on la compare au garçon meunier: _He's always
behindhand, like the miller's filler._
Autrefois, dans le Bocage normand, ceux chez qui les garçons
meuniers venaient prendre ou rapporter la moulée, leur offraient des
oeufs de Pâques. La même coutume existait dans l'Yonne. Il y a une
trentaine d'années quand ils arrivaient, grimpés sur leurs ânes,
dans la ville de Saint-Malo, ils faisaient leur tournée à travers
les rues, frappant aux portes un nombre de coups de marteau
correspondant à l'étage habité par leurs clients.
La croyance populaire attribue aux meuniers une sorte de puissance
occulte, et elle les range au nombre des corps d'état qui
fournissent des adeptes à la sorcellerie ou exercent la médecine
empirique par un privilège attaché à la profession. Il en est que
l'on va secrètement consulter pour savoir comment se rendre au
sabbat, retrouver des objets perdus ou se procurer des charmes.
D'autres peuvent jeter des sorts à ceux qui leur déplaisent et se
venger, même à distance.
Un meunier du Morbihan, qu'un paysan avait refusé de prendre dans sa
carriole, lui dit que le vendredi d'après, au même endroit, son
cheval n'avancera pas en dépit des coups de fouet: cela arriva en
effet: mais un mendiant désensorcelle le cheval en faisant une
conjuration qui atteint le meunier. Lecoeur raconte aussi dans les
_Esquisses du bocage normand_ qu'un garçon meunier, éconduit par une
jeune fille, lui «joua un tour» et que depuis elle fut forcée de
s'aliter, en proie à un mal étrange, à des cauchemars terribles, qui
finirent par la conduire au tombeau.
Au moyen âge on attribuait aux meuniers, comme aujourd'hui dans
plusieurs provinces, le pouvoir de guérir des affections spéciales.
Contre le rhumatisme, il fallait faire frapper trois coups d'un
marteau de moulin par le meunier ou la meunière en disant: _In
nomine Patris._ En Berry, celui qui est ou a été meunier de père en
fils, peut _panser de l'enchappe_ ou engorgement des glandes
axillaires au moyen de trois coups donnés sur la partie malade avec
le marteau à piquer les meules. Cette vertu leur vient de saint
Martin, patron des meuniers, qui de son vivant guérissait, à ce
qu'on assure, cette infirmité exactement de la même manière.
[Illustration: Les femmes au moulin, fragment de l'estampe du Caquet
des femmes (XVIIe siècle).]
Les meuniers n'ont pas, en général, de répugnance à travailler le
dimanche; mais, comme d'autres artisans, ils observent certains
jours, en raison de préjugés séculaires: en Belgique, ils sont
persuadés qu'il leur arriverait quelque malheur s'ils mettaient leur
usine en mouvement pendant la fête de sainte Catherine (25
novembre), la patronne des métiers où l'on fait tourner la roue; à
Liège, ils observent le jour de Sainte-Gertrude; aux environs
d'Autun, tous les moulins établis sur les cours d'eau de la ceinture
du Beuvray, s'arrêtent le 11 novembre en l'honneur de saint Martin:
Un meunier ayant laissé tourner sa roue en ce jour sacré, subit de
telles avaries que personne depuis n'a osé l'imiter.
Le moulin partageait autrefois avec le lavoir et le four le
privilège d'être un des endroits où les femmes bavardaient le plus
volontiers; on dit encore en Bretagne: «Au four, au moulin, on
apprend des nouvelles», et un proverbe gaélique constate qu'en
Écosse le moulin est l'un des endroits les plus recherchés pour les
cancans (p. 17).
--_Ceardach dutheha, muileann sgireachd, 'us tigh-osda na
tri aiteachan a's shearr air son naigheachd._--Une boutique
de forgeron de campagne, un moulin de paroisse et une
auberge, les trois meilleurs endroits pour les nouvelles.
Aux moulins se rattachent des superstitions et des coutumes dans
lesquels les meuniers jouent un rôle. En Ukraine, quand ils
installent leur meule, ils prononcent cette formule: «Taliarou,
taliarou, la pierre perforée; la fille nourrit son fils, le mari de
sa mère»; cette phrase fait allusion à la légende de la fille qui
donna à téter à son père en prison. En Écosse, la femme du meunier
invite les voisins à assister à la pose de la meule, et elle leur
sert du pain, des gâteaux et de la bière.
Dans le nord de la France, lorsqu'il arrive un décès chez un
meunier, le moulin est mis en deuil, c'est-à-dire les ailes placées
en croix, et elles restent ainsi jusqu'au moment de l'inhumation; en
Vendée, les ailes sont en croix de Saint-André; s'il s'agit d'un
mariage ou d'une naissance, un bouquet est attaché au haut; dans les
environs de Cassel, le jour de la fête patronale et de celui du
baptême d'un enfant de meunier, les ailes sont disposées de manière
à former un trifolium.
En Écosse, c'était l'usage de coucher sur la trémie la personne qui
entrait pour la première fois dans un moulin.
D'après de Lancre, les moulins pouvaient être ensorcelés, comme la
plupart, du reste, des objets. Richard, dans les _Traditions de la
Lorraine_, donne un texte où est constatée cette croyance, qui n'a
pas peut-être entièrement disparu: «Simon Robert, meunier à Cleurie,
remontra en toute révérence, dans une requête adressée à mesdames de
l'abbaye de Remiremont, que, pendant l'année 1691, il n'a pu faire
aucun profit des moulins qu'il tient à bail du monastère, d'autant
que par un accident à lui non cognu, quoique lesdits moulins
tournassent, ils ne produisoient aucune farine et les grains en
sortoient presque comme il les mettoient dans la trémoire, ainsi
qu'il pourra le faire congnoistre par une visite qu'il a été obligé
de faire faire par la justice de la mairie de Celles, quoiqu'il eût
fait son possible, et qu'il ne manque rien auxdits moulins, et s'il
n'avoit eu recours à la prière et ne les eût fait bénir, il croit
qu'ils auroient été perdus pour jamais; cependant par la grace de
Dieu, depuis la bénédiction donnée sur iceux, ils ont commencé à se
remettre en estat au moyen du travail qu'il y a fait faire.»
En Écosse, on croyait qu'en jetant dans le canal de la terre
empruntée à un cimetière on pouvait arrêter les roues.
[Illustration: Caricature contre l'usage de la farine, milieu du
XVIIe siècle.]
Dans le même pays, on raconte que les fairies viennent la nuit se
servir des moulins; pour les empêcher, on a soin d'enlever quelques
pièces ou bien d'attacher un caillou rond sur l'essieu. Mais on ne
prenait pas toujours ces précautions, parce que les meuniers étaient
parsuadés que la plus petite quantité de la farine des fairies leur
portait chance; si la nuit, ils les entendaient moudre, ils ne
manquaient pas le matin de ramasser la farine qu'elles avaient
laissée. Un meunier, après avoir pris des mesures pour empêcher le
moulin de tourner, se mit en observation. À minuit, les fairies
arrivèrent, et ne purent réussir à moudre. Le meunier, voyant
qu'elles s'en allaient, sortit de sa cachette et mit la machine en
mouvement. Quand elles eurent moulu, elles lui donnèrent un peu de
farine, en lui disant de la placer aux quatre coins du coffre, et
que de longtemps il ne serait vide.
[Illustration]
Les moulins du nord de l'Angleterre sont fréquentés par une sorte de
lutin appelé Killmoulis; il n'a pas de bouche, mais est pourvu d'un
grand nez; il porte le plus grand intérêt aux moulins et aux
meuniers; quand un malheur les menace, il pleure comme un enfant; il
est très friand de viande de porc, et on lui adresse cette petite
formulette: «Approche, mon vieux Killmoulis! Où étais-tu hier quand
je tuais le cochon? Si tu étais venu, je t'en aurais donné de quoi
te remplir le ventre.»
En Hollande, les moulins ont un autre esprit, le Kaboutermannekin,
dont le caractère est bienveillant; lorsque la meule était avariée,
le meunier n'avait qu'à la placer la nuit devant le moulin, en ayant
soin de mettre à côté un morceau de pain, du beurre et un verre de
bière; le lendemain, il était certain de la trouver bien réparée.
Dans le nord de l'Écosse, le Kelpie ou cheval d'eau lutin hantait
aussi les moulins; un meunier, ennuyé des visites de l'un d'eux,
enferma la nuit son cochon dans le moulin; quand celui-ci vit le
Kelpie, il se précipita sur lui et lui fit peur. La nuit suivante,
le lutin frappa à la fenêtre du meunier et lui demanda s'il y aurait
encore quelqu'un au moulin.--Oui, répondit le meunier, et il y sera
toujours. Le Kelpie ne revint plus. Le Brollachan était un monstre
qui avait deux yeux et une bouche et ne pouvait dire que deux mots:
Moi et toi; un jour qu'il était étendu le long du feu, le garçon du
moulin y jeta un morceau de tourbe fraîche qui brûla le lutin. Il se
mit à gémir, et sa mère arriva en lui demandant: Qui est-ce qui t'a
brûlé? Le Brollachan ne sut que répondre: Moi. Sa mère répondit: Si
c'était un autre, je me serais vengée. Le garçon de moulin renversa
sur lui le vase à mesurer la farine et se blottit de façon à
ressembler le plus possible à un sac. Il n'eut aucun mal, et le
lutin et sa mère quittèrent le moulin.
Pendant la période révolutionnaire, l'imagerie qui fit tant
d'allusions aux divers métiers, s'occupa peu de la meunerie. Je ne
vois guère à citer que «la Marche du don Quichotte moderne pour la
défense du moulin des abus», qui vise le prince de Condé et ses
partisans; de nos jours les caricaturistes ne s'en préoccupent
guère, et la dernière satire dessinée qui ait trait aux meuniers est
peut-être le placard d'Épinal, intitulé le _Moulin merveilleux_; les
maris y viennent en foule amener leur femmes pour qu'après avoir été
moulues, elles deviennent meilleures. Voici le premier couplet de
l'inscription qui l'accompagne:
Approchez, jeunes et vieux,
Dont les femmes laides, jolies,
Au caractère vicieux,
Ont besoin d'être repolies.
Femme qui, du soir au matin
Se bat, boit, jure et caquette.
Amenez-la dans mon moulin.
Et je vous la rendrai parfaite.
Il est vraisemblable que si le meunier tient si peu de place dans la
satire moderne, c'est qu'il a cessé, dans les villes tout au moins,
d'être en contact direct avec les consommateurs, et qu'on ne
comprendrait plus facilement comme autrefois, les allusions qui
seraient faites à la meunerie.
Jadis, au contraire, on voyait les meuniers venir dans les villes
chercher le blé des particuliers et leur rapporter la farine. À
Paris même, ils figuraient parmi les personnages connus de tout le
monde: dans la première moitié du XVIIe siècle, aucun métier n'est
l'objet d'autant d'images allégoriques ou satiriques. C'est alors
que paraissent des gravures dirigées contre les protestants, comme
celle de la page 5, où le meunier se moque d'eux, ou bien le Moulin
de la Dissension (p. 17), celles contre l'usage de la farine pour
poudrer les cheveux ou le visage (20-21), où le meunier joue un rôle
en compagnie de son âne, dont il est aussi inséparable que saint
Antoine de son cochon. Une autre série de charges, celle-là dirigée
contre la profession elle-même, est celle du «meunier à l'anneau»,
dont la popularité est attestée par de nombreuses variantes. Suivant
quelques auteurs, elle aurait dû son origine à une aventure, que
Tallemant des Réaux a racontée: «Il y a dix ans environ, un meunier,
à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui sont attachés
au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le milieu du
ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés. Le fer s'échauffa,
c'était en été: il brûlait: il fallut l'arroser, tandis qu'on limait
l'anneau, et on n'osa le limer sans la permission du prévôt des
marchands. Tout cela fut si long qu'il fallut un confesseur. On en
fit des tailles-douces aux almanachs, et, un an durant, dès qu'on
voyait un meunier, on criait: «À l'anneau, à l'anneau, meunier!»
Le bibliophile Jacob, dans une note de _Paris ridicule_, pense que
ce cri «Meusnier à l'anneau», que les meuniers regardaient comme une
grave injure, n'avait pas l'origine que lui attribuent Colletet,
dans les _Tracas de Paris_, et Tallemant des Réaux, et que l'on
devait plutôt y voir une allusion au châtiment que les meuniers de
Paris encouraient quand ils avaient retenu à leur profit une
certaine quantité de farine sur le blé qu'on leur donnait à moudre;
car ils étaient alors condamnés à la peine du pilori; or le patient
que l'on piloriait se voyait exposé en public, la tête et les mains
enfermés dans une espèce d'anneau ou de carcan mobile.
[Illustration: Le Mvsnier a l'anneav]
Un arrêt du Parlement défendit ces huées; mais un passage des
_Tracas de Paris_ (1663), où est aussi relatée l'anecdote du meunier
pris à l'anneau, montre qu'il n'était guère observé:
Ce sont meusniers, sans dire gare.
À cheval dessus leurs mulets,
Qui viennent desus vingt colets,
Canons, manteaux, chemises, bottes.
De faire rejaillir des crottes;
Ils enragent dans leur peau
Que l'on dit: Meusnier à l'anneau!
De grands malheurs, par cy par là.
Sont arrivez de tout cela.
Car les meusniers, dans leur colère,
Joüoient tous les jours à pis faire:
Dès qu'un enfant les appelloit.
Monsieur le Meusnier le sangloit:
Puis se sauvoit de ruë en ruë.
En courant à bride abattuë.
Le père de l'enfant sanglé
Sortoit assez souvent, troublé.
Et sa femme, toute en furie
En vouloit faire boucherie...
Eux aussi par juste vengeance
Faisoient souvent jeuner la panse.
Retenoient d'un esprit malin
La farine un mois au moulin.
Ou prenoient la double mesure
Pour paiement de leur mouture.
Celuy-ci s'excusoit souvent
Qu'il ne faisoit pas assez vent:
Et cet autre en faisant grimace
Que la rivière estoit trop basse.
Pour finir tous ces accidents
Nos Conseillers et Presidens
Renouvellerent leurs défenses
Contre de telles insolences;
Et ce n'est plus que rarement
Qu'on leur fait ce compliment.
Dont mesme ils ne font plus que rire
Quand on s'avise de leur dire,
Car le temps, qui met tout à bout,
Leur a fait bien oublier tout.
Les chansons populaires dans lesquelles figurent les meuniers sont
très nombreuses; plusieurs d'entre elles ont un refrain qui
reproduit, avec plus ou moins de bonheur, le bruit que fait le
tic-tac du moulin. Voici celui de la chanson du _Joli meunier_,
populaire en Haute-Bretagne:
J'aurai l'âne et le bat, et le sac et le blé.
J'aurai le traintrin du joli meunier.
_Ha! ma meil a drei,_
_Diga-diga-di,_
_Ha ma meil a ia,_
_Diga-diga-da._
Ah! mon moulin tournera,--Dig,--Ah! mon moulin va.
(Basse-Bretagne.)
Parmi ces chansons, il en est peu qui soient véritablement
satiriques et qui reprochent aux meuniers, comme les dictons et les
proverbes, les larcins professionnels. Elles les représentent plutôt
comme des gens libertins, capables, comme le meunier de Pontaro de
la ballade bretonne, d'enlever les filles et de les retenir au
moulin, ou bien d'essayer par ruse de les mettre à mal, comme le
meunier d'Arleux, héros d'un ancien fabliau. Plus généralement elles
parlent de leur galanterie: la plus répandue en France est celle où,
pendant que «le meunier Marion caressait», le loup mange l'âne
laissé à la porte du moulin, à laquelle fait peut-être allusion la
gravure de Valck (p. 29). Pour éviter que la fille ne soit grondée,
le meunier lui donne de quoi en acheter un autre. Les meunières de
la chanson populaire sont robustes, hautes en couleur, assez jolies
pour mériter le nom de «belles meunières», et pas trop cruelles aux
amoureux. C'est peut-être cette réputation qui donna l'idée aux
ennemis du duc d'Aiguillon de l'accuser de s'être couvert de plus de
farine que de gloire, en courtisant la meunière du moulin d'Anne,
pendant que ses troupes battaient les Anglais à Saint-Cast (1758).
La chanson qui suit a été recueillie dans le Bas-Poitou par Bujeaud;
c'est la légende, versifiée par quelque poète rustique d'une
meunière, qui avait fait de son moulin une sorte de tour de Nesle:
En r'venant de Saint-Jean-d'Mont.
On passe par un village,
Qui avait un moulin à vent
Qui faisait farine à tout vent.
Dedans ce moulin l'y avait
Une tant jolie meunière
Qui appelait les passants:
Entrez dans mon moulin à vent.
Un jour un messieu passa,
Un messieu à belle mine,
Qui dit s'appeler Satan,
Entre dans le moulin à vent.
Depuis ce jour on voyait
Le moulin tourner sans cesse:
La farine et le froment
Abondaient au moulin à vent.
Puis un beau jour on vit r'passer
Le messieu à belle mine,
Et tôt un grand coup de vent
Emporta le moulin à vent.
En général les meuniers qui ont affaire au diable s'en tirent à
meilleur compte. Dans un récit de la Haute-Bretagne, le diable, qui
a fait marché avec des meuniers pour la fourniture de la farine de
l'enfer, vient à un des moulins: le meunier, Pierre-le-Drôle, lui
dit que ses meules auraient besoin d'être réparées. Pendant que le
diable est fourré dessous et occupé à les repiquer, le meunier
laisse tomber la meule sur lui, et ne le délivre qu'après lui avoir
fait signer un écrit par lequel il renonce au pacte conclu
auparavant. Quand Pierre-le-Drôle est mort, il se présente à la
porte de l'enfer, et le diable ne veut pas le recevoir, de peur
d'être encore moulu, disant qu'au surplus il y a en enfer assez de
gens de son métier.
[Illustration: Habit de Meusnier
Gravure de C. Walck (XVIIe siècle).]
Les meuniers sont, au reste, au premier rang des artisans qui, grâce
à leur esprit ingénieux, viennent à bout d'entreprises que ne
peuvent mener à bien des gens de condition plus relevée. Les contes
les représentent comme plus subtils que les prêtres eux-mêmes. L'un
d'eux, dont la donnée se retrouve dans un fabliau du moyen âge,
l'évêque meunier, se raconte encore dans beaucoup de pays de France:
dans le sud-ouest, c'est lui qui doit répondre aux questions que lui
posera son évêque, résoudre des énigmes, et aller le voir ni à pied
ni à cheval, ni même vêtu. Un meunier vient à son secours, bâte son
mulet, se met tout nu et s'enveloppe dans un filet, de sorte qu'il
remplit ces conditions imposées; il résout ensuite les questions, et
lorsque l'évêque lui demande finalement de lui dire ce qu'il pense,
il répond: Vous pensez au curé et non pas au meunier qui vous parle.
L'évêque est si ravi, qu'il fait du meunier un curé. En Bretagne,
l'abbé de Sans-Souci, qui devait résoudre, sous peine de vie, des
énigmes posées par le roi, est tiré d'affaire par un de ses
meuniers, auquel il promet la propriété de son moulin. Le meunier
prit l'habit de Sans-Souci et vint trouver le roi, qui lui demanda
combien pesait la terre.--Sire, ôtez les pierres qui sont dessus, et
je vous le dirai.--Dis-moi ce que je vaux?--Le bon Dieu a été vendu
30 deniers, en vous mettant à 29, je ne vous fais pas tort.--Dis-moi
ce que je pense?--Vous pensez parler à l'abbé Sans-Souci, et vous
parlez à l'un de ses meuniers.
C'est aussi un meunier qui est le héros d'un conte anglais, qui
présente plusieurs points de ressemblance avec la célèbre dispute
entre Panurge et l'Écossais. Voyant un écolier embarrassé pour
répondre à un professeur étranger qui devait lui faire subir son
examen par signes, il lui propose de changer d'habits et d'aller à
sa place. L'étranger tire une pomme de sa poche et la tient à la
main en l'étendant vers le meunier; celui-ci prend une croûte de
pain dans sa poche et la présente de la même manière; alors le
professeur remet la pomme dans sa poche et étend un doigt vers le
meunier; celui-ci lui en montre deux; le professeur étend trois
doigts et le meunier lui présente son poing fermé. Le professeur
donne le prix au meunier, et il explique à l'assistance que ses
questions ont parfaitement été résolues par le candidat.
Près de Vufflens-la-Ville (Suisse romande), sur les bords de la
Venosge, se trouve un moulin qu'on appelle le Moulin d'Amour.
Autrefois, le fils du seigneur de Cossonay, petite ville des
environs, tomba amoureux de la fille de son meunier et demanda à son
père la permission de l'épouser. Le seigneur de Cossonay fit une
réponse négative et irrévocable. Alors, le jeune homme quitta le
château, renonça à son titre, et se fit meunier pour épouser sa
belle. Il l'épousa en effet, et vécut longtemps heureux avec elle
dans le moulin appelé depuis Moulin d'Amour.
[Illustration: L'âne conduisant le meunier, caricature du _Monde à
rebours_.]
SOURCES