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PAUL SÉBILLOT
LÉGENDES
ET
CURIOSITÉS DES MÉTIERS
OUVRAGE ORNÉ DE 220 GRAVURES
D'APRÈS DES ESTAMPES ANCIENNES ET MODERNES OU DES DESSINS INÉDITS
[Illustration]
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS L'ODÉON
LÉGENDES
ET
CURIOSITÉS DES MÉTIERS
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
=Contes populaires de la Haute-Bretagne.=--Un volume
in-8o, de pp. XII-360 3 fr. 50
=Contes des paysans et des pêcheurs.=--Un volume
in-18, de pp. XXI-374 3 fr. 50
=Contes des marins.=--Un volume in-18, de pp.
XII-374 3 fr. 50
(_Ouvrages autorisés pour les bibliothèques populaires
et celles de la Marine._)
=Contes de terre et de mer, légendes de la
Haute-Bretagne.=--Un vol. in 8e, de pp. 250,
illustré par Léonce Petit, G. Bellenger, Sahib (_Épuisé._)
=Légendes, croyances et superstitions de la Mer.=
Première série: _La Mer et le Rivage._--Un vol.
in-18, de pp. XII-363.
Deuxième série: _Les Météores, les Vents et les
Tempêtes._--Un vol. in-18, de pp. 342.
Chaque série 3 fr. 50
=Le Blason populaire de la France.= (En collaboration
avec M. H. Gaidoz.)--1 vol. in-18,
de pp. XII-382 3 fr. 50
=Contes des provinces de France.=--1 vol. in-18,
de pp. XI-332 3 fr. 50
(_Collection de la France merveilleuse et légendaire._)
=Littérature orale de la Haute-Bretagne.=--Un vol.
in-12 elzévir, de pp. XII-404,
avec musique 5 fr.
=Traditions et superstitions de la
Haute-Bretagne.=--Deux vol. in-12 elzévir,
de pp. VII-387 et 389 10 fr.
=Coutumes populaires de la Haute-Bretagne.=--Un vol.
in-12 elzévir, de pp. VIII-376 5 fr.
=Gargantua dans les traditions populaires.=--Un vol.
in-12 elzévir, de pp. XX-342 5 fr.
(_Collection des Littératures populaires de toutes les nations._)
=Les Travaux publics et les Mines dans les traditions
et les superstitions de tous les pays.=--_Les routes,
les ponts, les chemins de fer, les digues, les canaux,
l'hydraulique, les ports et les phares, les mines et les
mineurs._--In-8o de pp. XX-620 avec 420 illustrations,
dont trois en couleur et huit planches hors texte 40 fr.
IMPRIMERIE E. FLAMMARION. 26 RUE RACINE. PARIS.
PAUL SÉBILLOT
LÉGENDES
ET
CURIOSITÉS DES MÉTIERS
LES MEUNIERS--LES BOULANGERS--LES PATISSIERS
LES BOUCHERS--LES FILEUSES
LES TISSERANDS--LES OUVRIÈRES EN GAZE--LES CORDIERS
LES TAILLEURS--LES COUTURIÈRES--LES DENTELLIÈRES
LES MODISTES--LES LAVANDIÈRES ET BLANCHISSEUSES
LES CORDONNIERS--LES CHAPELIERS
LES COIFFEURS--LES TAILLEURS DE PIERRE--LES MAÇONS
LES COUVREURS--LES CHARPENTIERS
LES MENUISIERS--LES BOISIERS ET LES SABOTIERS--LES TONNELIERS
LES CHARRONS--LES TOURNEURS
LES PEINTRES, VITRIERS ET DOREURS--LES BUCHERONS
LES CHARBONNIERS--LES FORGERONS
LES CHAUDRONNIERS--LES SERRURIERS--LES CLOUTIERS
LES IMPRIMEURS
OUVRAGE ORNÉ DE 220 GRAVURES
D'APRÈS DES ESTAMPES ANCIENNES ET MODERNES OU DES DESSINS INÉDITS
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits réservés.
TABLE
DES
MONOGRAPHIES ET DES GRAVURES[1]
[Footnote 1: Les noms placés entre parenthèses sont ceux des auteurs
des gravures ou ceux des livres dont elles sont extraites.]
LES MEUNIERS
Pages.
Fidèle comme un meunier (Lagniet) 5
Il ressemble à un homme comme un moulin à vent (Lagniet) 9
Le Moulin de la «Dissention» (XVIIe siècle) 13
Les Femmes au moulin (_Caquet des femmes_) 17
Les Enfarinez, image satirique (XVIIe siècle) 20
Le Capitaine des Enfarinez, image satirique (XVIIe siècle) 21
Le Meusnier à l'anneau, image satirique (XVIIe siècle) 25
Habit de Meusnier (G. Valck) 29
L'Ane conduisant le Meunier (_Le Monde à rebours_) 31
L'anneau, fragment de caricature (XVIIe siècle) 32
LES BOULANGERS
Opérations de boulangerie au XVIIe siècle
(Franqueville) 5
Histoire d'un Boulanger de Madrid qui a esté chastié
(XVIIe siècle) 7
Boulanger enfournant (_Jeu de l'Industrie_) 12
Image de saint Honoré (gravé pour la corporation, XVIIIe siècle) 17
Vesta, déesse des boulangers (_Magasin pittoresque_) 22
Anciennes bannières des boulangers (_Magasin pittoresque_) 24
Pierres sculptées de maisons de boulangers à Édimbourg 27
La Belle Boulangère (Binet) 29
Le Boulanger, vignette (Jauffret) 32
LES PATISSIERS
Une Rôtisserie-pâtisserie au XVIIe siècle (Guérard) 5
Crieur de petits pâtés (Brébiette) 8
Le Pâtissier (Abraham Bosse) 9
Des pâtes, talmouses (Boucher) 13
La Poire et le Pâtissier, caricature contre Louis-Philippe
(1835) 17
Pain d'épices de Reims (Poisson) 20
L'Oublieur (Guérard) 21
L'Oublieur et la Laitière (B. Picart) 25
L'Amour marchand de plaisir (Perrenot) 29
L'Aimable Caporal, vignette (1830) 31
Marchande de plaisir (Poisson) 32
LES BOUCHERS
Boucher assommant un boeuf (Jost Amman) 5
Le Boucher (Guérard) 9
Le Boucher et sa cliente (Daumier) 13
Promenade du boeuf gras, vitrail de Bar-sur-Aube (XVIe siècle) 16
Promenade du boeuf gras, placard de «l'ordre et la marche»
(1816) 17
Louis-Philippe et le boeuf gras (1835) 21
Boucher hollandais (XVIIe siècle) 25
Boucher italien (Mitelli) 29
Veau depeçant un boucher (_Le Monde à rebours_) 31
Le Boucher (_Arts et Métiers_) 32
LES FILEUSES
Les trois Parques (Bonnart) 5
La Veillée (Mariette) 9
Fille qui écoute un berger (Lagniet) 13
Les trois fileuses fantômes, d'après une ballade alsacienne
(Klein) 16
Les Vierges sages (Brueghel) 17
La Belle fileuse (Jaubert) 21
La Fileuse (Mérian) 25
Le Lutin et la Fille du meunier (J-E. Ford) 29
L'étrange visite (D. Batten) 31
La Truie qui file (_Enseignes de Rouen_) 32
LES TISSERANDS
Les trois voleurs (Tisserand, Meunier, Tailleur) sortant du sac
(Lagniet) 5
Atelier de tisserand (XVIe siècle) (Jost Amman) 13
Les Vierges sages (Crispin de Passe) 17
Tisseuse au XVIe siècle (_Éloge de la folie_) (Holbein) 21
LES OUVRIÈRES EN GAZE
Les Ouvrières en gaze (Binet) 24
LES CORDIERS
Le Cordier (Lagniet) 29
Cordiers à l'ouvrage (XVIe siècle) (Jost Amman) 31
Ange rallumant la lampe de sainte Gudule (Stalle de Saint-Loup,
à Troyes) 32
LES TAILLEURS
Boutique de tailleur hollandais (XVIIe siècle) 5
Tailleur cousant (Van de Venne) 9
Atelier de tailleur au XVIIe siècle (Franqueville) 12
Atelier de tailleur allemand (Chodowiecki) 13
Tailleur cousant (_Jeu universel_) 15
Habit de tailleur (G. Valck) 17
Tailleurs bretons cousant (Perrin) 25
Tailleur breton enseignant le cathéchisme (Perrin) 29
Tailleur (Jauffert) 32
LES COUTURIÈRES
Les Couturières (Binet) 5
Femmes cousant (Chodowiecki) 9
Fileuses et Couturières, gravure hollandaise (XVIIe siècle) 12
LES DENTELLIÈRES
Dentellières (_Encyclopédie_) 16
L'ouvrière en dentelles (Jaubert) 17
Dentellière hollandaise (Mieris) 20
LES MODISTES
Boutique de modiste en province (Crafty) 24
Les Filles de modes au XVIIIe siècle (Binet) 25
Madame et sa modiste, singerie (1825) 28
Boutique de modiste (Gavarni) 29
La Modiste, travestissement (Bouchot) 31
La Modiste (_Fleurs professionnelles_) 32
LES LAVANDIÈRES ET LES BLANCHISSEUSES
La Blanchisseuse et le Batelier (Cochin) 5
Laveuses au bord de la Seine (Henry Monnier) 9
Le Maçon et la Blanchisseuse (Saint-Aubin) 13
Lavandières de nuit en Berry (Maurice Sand) 17
Le bavardage au lavoir (_Caquet des femmes_) 21
Petite blanchisseuse (Gavarni) 24
La vieille blanchisseuse (Traviés) 25
La Repasseuse (Lanté) 29
La Blanchisseuse (_Arts et Métiers_) 31
Vieille blanchisseuse (Daumier) 32
LES CORDONNIERS
Boutique de cordonnier (Jost Amman) 5
Saint Lundi, image populaire (Dembour) 9
Le Juif-Errant, image populaire (Musée de Quimper) 12
Boutique de cordonnier (_Encyclopédie_) 13
Un Savetier (A. van Ostade) 16
Le Savetier, image révolutionnaire (1790?) 17
Au Diable à quatre (_Jeu de Paris en miniature_) 20
Le Cordonnier et la Servante (_Magasin pittoresque_)
(XVIIe siècle) 21
Le Cordonnier (XVIIe siècle) (Leroux) 25
Ulenspiegel, apprenti cordonnier (Lagniet) 29
Le Savetier (Bouchardon) 32
Le Nouvelliste (Grenier) 33
Arrivée d'un compagnon (Bois de la bibliothèque bleue de Troyes) 36
Le Savetier (Ciarte) 37
Saint Crépin (Bois de la bibliothèque bleue de Troyes) 40
Archi-confrérie de Saint-Crépin, image patronale (XVIIIe siècle) 41
Marchand de souliers italien (Mitelli) 45
La Méchante cordonnière, d'après l'_Album de la Mère l'oye_
(Hollande) 48
Le Cordonnier et les nains (_Vieux contes Allemands_) 49
Gnafron (Randon) 49
Le Savetier (_Arts et Métiers_) 50
LES CHAPELIERS
Habit de chapelier (G. Valck) 52
Le Chapelier, réclame américaine (1872?) 53
Boutique de chapelier (XVIIIe siècle) 57
Le Chapelier à la queue, caricature (XVIIe siècle) 61
Dancré, flamand, adresse de chapelier (XVIIIe siècle) 63
Charles, ses chapeaux (Réclame moderne) 64
Ne pesant pas l'once (Réclame moderne) 64
LES COIFFEURS
Absalon pendu, enseigne de coiffeur (_Jeu de Paris_) 4
Mademoiselle des Faveurs, caricature (XVIIIe siècle) 5
Le Barbier patriote (Image révolutionnaire) 8
Boutique de perruquier (Cochin) 9
L'édifice de coiffure, caricature (XVIIIe siècle) 12
Il faut souffrir pour être belle, caricature (_Journal des
Modes_, 1810) 13
Le Barbier politique (Pigal) 17
Boutique de barbier, image anglaise (XVIIIe siècle) 20
Le fer trop chaud (Marillier) 21
La toilette du clerc (Carle Vernet) 25
Le Jour de barbe, singerie 29
Boutique de perruquier (Duplessi-Bertaux) 32
LES TAILLEURS DE PIERRE
Tailleur de pierre (Jost Amman) 5
Tailleur de pierre (Bouchardon) 8
LES MAÇONS
Maçons et tailleurs de pierre, miniature italienne (XVe siècle) 13
Maçon italien (Mitelli) 17
Qui bâtit ment (Lagniet) 21
Maçons à l'ouvrage (XVIIIe siècle) 25
LES COUVREURS
Couvreurs sur un toit (Duplessi-Bertaux) 29
À bas couvreur (_Embarras de Paris_) 31
Couvreurs sur un toit (Couché) 32
LES CHARPENTIERS
Charpentiers au XVIe siècle (Jost Amman) 5
Saint Joseph et l'enfant Jésus (XVIe siècle) 8
Sainte Famille (XVIe siècle) 9
Le Raboteux (Carrache) 12
Compagnon charpentier (Jules Noel) 17
LES MENUISIERS
Intérieur de menuisier (Larmessin) 20
Menuisier coffretier (Jost Amman) 24
Petits génies menuisiers (Peinture pompéienne) 25
Amours menuisiers (Cochin) 29
Figure de menuisier, image populaire (Dembour) 31
Le Menuisier (Couche) 32
LES BOISIERS ET LES SABOTIERS
La Chasse fantastique (Maurice Sand) 5
Figures humaines en bois (Paul Sébillot) 9
Marchand de balais (Poisson) 12
Balais! Balais! (Boucher) 13
Atelier de sabotier (_Encyclopédie_) 17
Marchande de balais (_Cris de Paris_) 22
LES TONNELIERS
Tonnelier encavant (Mérian) 24
Tonneliers à l'ouvrage (Gravure hollandaise, XVIIe siècle) 25
Le Tonnelier (Bouchardon) 29
Tonneliers à l'ouvrage (Jost Amman) 31
Tonneliers (_Charivari_) 32
LES CHARRONS
Charron au XVIe siècle (Jost Amman) 5
LES TOURNEURS
Tourneur au XVIe siècle (Jost Amman) 8
Le Tourneur dans sa boutique au XVIIe siècle (Lagniet) 9
LES PEINTRES VITRIERS ET DOREURS
Peintre en bâtiment italien (Mitelli) 13
Le poète Pope nettoyant une façade, caricature anglaise (V.-H.) 17
La Déroute de la Céruse (1852) 21
Vitrier assujettissant un vitrage en plomb (Lagniet) 24
Le Vitrier et le Cordonnier (Pruche) 25
Le Doreur, caricature (XVIIe siècle) 29
Amour tourneur (frontispice de l'_Art de tourner_) 32
LES BÛCHERONS
Le Casseu d'bois (Maurice Sand) 5
Porteur de fagots (Abraham Bosse) 9
Mouleur de bois (Caffiery) 13
L'Arbre et le Bûcheron (_Fables_ du sieur Le Noble)
(XVIIe siècle) 16
LES CHARBONNIERS
Le Fendeur de bois (Bonnart) 21
Le Meunier et le Charbonnier (Lagniet) 24
La Charbonnière (Cochin) 25
La Vendeuse de mottes (Bonnart) 29
Boutique de charbonnier (Félix Régamen) 31
Noir comme charbonnier (_Ombres chinoises_, 1845) 32
LES FORGERONS
Le Taillandier, image satirique (Larmessin) 5
Servante ferrant la mule, caricature (XVIIe siècle) 8
Le Forgeron (Franqueville) 13
La Destruction de Lustucru, caricature (XVIIe siècle) 17
La Forge merveilleuse, image populaire (Dembour) 25
Intérieur de forge hollandaise (De Venne) 28
Forgerons travaillant en mesure (XVIIIe siècle) (Chodowiecki) 29
Serruriers et Forgerons (_Jeu de l'industrie_) 32
LES CHAUDRONNIERS
Le Chaudronnier (Bonnart) 5
Chaudronnier ambulant (Guérard) 9
Chaudronnier (Poisson) 12
Chaudronnier (XVIIe siècle) (Brébiette) 13
Apprentis chaudronniers (Madou) 17
Étameur ambulant, d'après une eau-forte (1845) 21
LES SERRURIERS ET LES CLOUTIERS
Almanach des maîtres serruriers, frontispice (XVIIIe siècle) 24
Habit de serrurier (G. Valck) 25
Le Serrurier galant (Pigal) 28
Atelier de serrurerie (Jost Amman) 31
Étameur ambulant (_Jeu des Enseignes_) 32
LES IMPRIMEURS
Imprimerie au XVIe siècle (Stradan) 5
Imprimerie au XVIe siècle (Josse Badius) 9
L'Apprenti imprimeur (A.-de Saillet) 13
Habit d'imprimeur en lettres (G. Valck) 17
L'Imprimerie, allégorie (Bonnart) 21
L'Imprimerie, allégorie (Gravelot) 25
Printer devil, apprenti imprimeur (_Les Anglais peints
par eux-mêmes_) 29
Le Singe (caricature américaine) 31
_Vitam mortuis reddo_ (B. Picart) 32
[Illustration]
IMPRIMERIE E. FLAMMARION, 26, RUE RACINE, PARIS.
PRÉFACE
On s'est beaucoup occupé des métiers au point de vue technique,
économique, social ou historique: on a reproduit avec détail les
règlements qui les régissaient sous le régime des corporations: mais
on n'a guère parlé, si ce n'est très incidemment, de ce qu'on
pourrait appeler leur histoire familière.
Au cours de mes études sur les traditions populaires, j'avais été
frappé du petit nombre de renseignements que les divers auteurs me
fournissaient à ce sujet. Les traditionnistes de notre temps, qui
ont recueilli tant d'observations curieuses sur les paysans, parfois
sur les marins, ont rarement étudié les ouvriers. Nulle enquête
n'était pourtant plus urgente, parce que le nivellement de moeurs,
d'usages et d'idées que produit la civilisation moderne se fait
surtout sentir dans les villes, où réside le plus grand nombre des
gens de métier, et que tout ce qu'ils ont pu conserver d'original
est condamné à une disparition prochaine. Il y a plus de dix ans,
j'avais esquissé dans la revue _L'Homme_, un programme de recherches
sur les artisans, et à plusieurs reprises j'ai essayé d'appeler sur
eux l'attention de mes collaborateurs de la _Revue des Traditions
populaires_; mais alors que j'obtenais tant de faits sur la vie, les
moeurs et les superstitions de la campagne, je constatais que bien
peu s'intéressaient aux gens qui travaillent à des métiers, sans
doute parce que l'observation était plus difficile, ou bien parce
que l'on croyait qu'elle fournirait une maigre récolte. Les très
nombreux livres de _Folk Lore_ publiés depuis quinze ans, si riches
en détails sur les paysans, n'en consignaient qu'un bien petit
nombre sur les ouvriers. Je continuais cependant à glaner des notes,
et c'est en réunissant quelques-unes d'entre elles que j'écrivis la
petite monographie intitulée _Traditions et Superstitions de la
Boulangerie_ (1890). Elle parut curieuse à quelques-uns de ceux qui
l'avaient lue, et plusieurs me demandèrent si je ne pourrais traiter
les divers autres métiers en les envisageant au même point de vue.
Si l'entreprise n'était pas facile à exécuter, elle était de celles
qui sont faites pour tenter un amateur de recherches. Je me mis à
étudier le sujet plus à fond, et je fus amené peu à peu à modifier,
et surtout à élargir, le plan que j'avais d'abord adopté. Au lieu de
me borner, comme je l'avais fait dans mon premier ouvrage, à
enregistrer les superstitions, les contes et les proverbes qui
s'attachent à chaque métier, je pensai qu'il convenait d'y ajouter
les coutumes, les fêtes, les traits de moeurs, parfois même les
anecdotes typiques, et que la mise en oeuvre de ces divers
éléments pourrait former une sorte d'histoire intime des métiers.
Les moeurs et les coutumes des artisans avaient préoccupé le
savant A.-A. Monteil; mais l'auteur de l'_Histoire des Français des
divers états_ s'était placé à un point de vue plus général que le
mien; ses indications, souvent fort intéressantes, s'appliquent
surtout au XVIe siècle, et ses deux derniers volumes n'en
fournissent qu'un petit nombre qui touchent à mon sujet. Les auteurs
du _Livre d'Or des Métiers_ avaient procédé, ainsi que je le fais,
par monographies; mais il n'en parut que sept, fort inégales comme
étendue et comme mérite. Pas plus que Monteil ils n'avaient attaché
d'importance aux dictons et surtout aux contes et aux légendes; mais
Paul Lacroix et Édouard Fournier connaissaient trop bien les
écrivains comiques ou satiriques, l'ancien théâtre et les livrets
populaires, dont on leur doit tant de rééditions, pour ne pas avoir
pressenti le parti que l'on peut en tirer pour l'histoire des
moeurs et des coutumes.
Ces diverses productions, oeuvres d'écrivains dont souvent le
talent est médiocre, fournissent à celui qui a le courage de les
lire des renseignements d'autant plus précieux qu'ils se rencontrent
tout naturellement sous leur plume, alors qu'ils ne pensent pas à
donner un document, mais simplement à consigner quelque anecdote
plaisante ou singulière. Il en est qui jettent sur certaines
pratiques, sur certaines coutumes, sur des préjugés, une lumière
souvent inattendue et qui a toute la saveur d'une étude d'après
nature. On rencontre assez fréquemment de ces traits chez les
conteurs, ou chez les auteurs de facéties dans le genre de celles
qu'on a mises sous le nom de Tabarin.
Avant le milieu du XVIIe siècle, l'ancien théâtre choisissait
parfois ses personnages parmi les ouvriers les plus populaires: on y
voit des chaudronniers, des forgerons, des tailleurs, des meuniers,
des gagne-petit de la rue, et plusieurs passages visent les moeurs
ou les ridicules de divers autres artisans. Quand, sous l'influence
des grands classiques, la comédie devient plus régulière et
s'attache à peindre des caractères, les gens de métier y figurent
plus rarement; les parades même de la Foire, bien que destinées
surtout à l'amusement du peuple, ne les mettent qu'assez rarement à
la scène, et ils n'y reparaissent, d'une façon quelque peu suivie,
que vers la fin du siècle dernier. De nos jours on a vu au théâtre
beaucoup de pièces dont le héros était un ouvrier; mais ce n'était
souvent qu'une étiquette, et rarement les moeurs ou les ridicules
particuliers à chaque état y étaient décrits avec fidélité.
Dans les anciens romans et dans les recueils de nouvelles, on ne
rencontre guère, jusqu'à Restif de la Bretonne, que des traits
épars, quelques personnages épisodiques, et les romanciers
contemporains n'ont pas toujours assez connu les ouvriers, pour que
l'on puisse considérer comme très exacts les détails qu'ils donnent
sur leurs moeurs, leurs habitudes, sur leurs préjugés; en dépit de
leur prétention au document, le portrait qu'ils peignent est le plus
souvent ou poussé à la charge ou flatté jusqu'à l'idéalisation.
Rares aux époques où la noblesse est beaucoup, la bourgeoisie
quelque chose et les artisans bien peu, les renseignements sur la
partie du peuple qui travaille manuellement deviennent plus
abondants à mesure que le commerce et l'industrie se développent.
Mais toujours ils sont très dispersés, et l'on trouverait à peine
avant notre siècle deux ou trois ouvrages de quelque valeur où l'on
se soit occupé de la vie intime des ouvriers.
Sous le règne de Louis-Philippe, on s'y intéresse davantage; on voit
paraître les _Physiologies_ de beaucoup de métiers, ou des ouvrages
dans lesquels ils sont, suivant une expression qui avait fait école,
«peints par eux-mêmes». Mais si parmi les écrivains qui ont écrit
ces diverses monographies, il en est qui avaient observé exactement
et sans parti pris, un grand nombre, sous l'influence romantique,
avaient voulu créer des types, donné à leurs personnages un relief
exagéré, et leur avaient prêté des mots et des idées qu'ils ne
pouvaient pas avoir. Le pittoresque à la mode faisait tort à la
vérité, qui souvent paraissait secondaire à des écrivains qui
visaient avant tout à l'amusement des lecteurs; de là, suivant que
le sujet prêtait à l'éloge ou à la satire, des travestissements,
parfois étranges, de corps de métiers qui n'avaient mérité
Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Dans les monographies qui composent ce volume, j'ai mis en oeuvre
les documents empruntés à ces diverses sources; il en est, surtout
pour les périodes anciennes, qui me semblent présenter le caractère
d'une incontestable véracité; malgré leur exagération évidente, je
n'ai pas écarté certains autres, mais j'ai eu soin de les citer à
peu près _in extenso_, ou de mettre, par quelques lignes, le lecteur
en garde. Je n'ai pas non plus négligé les statuts des métiers, les
ordonnances ou les traités de police, dans lesquels il m'est arrivé
de rencontrer des traits de coutumes ou de moeurs qui rentraient
directement dans mon sujet.
À côté de faits empruntés à des livres, il en est un bon nombre qui
proviennent d'une enquête que j'ai faite personnellement, ou en
m'adressant à des correspondants qui m'avaient déjà fourni des
matériaux pour mes ouvrages précédents. Afin de provoquer de
nouvelles recherches, je les ai insérés dans la _Revue des
traditions populaires_: parmi les autres communications, qui
paraissent ici pour la première fois, plusieurs me sont venues de
personnes qui avaient lu les livraisons que j'ai publiées au
commencement de cette année.
En écrivant le mot _Légendes_ sur la première ligne du titre de ce
livre, je n'ai pas été seulement guidé par le désir de plaire au
lecteur en reproduisant des récits touchants, curieux ou comiques.
Souvent la littérature orale reflète exactement les idées
populaires, et forme un complément utile aux faits constatés par les
écrivains. En ce qui concerne les contes et les légendes, on
remarque que les ouvriers des divers états y tiennent une bien
petite place, si on la compare à celle des laboureurs, des marins et
des bergers, quoique ces humbles personnages figurent moins souvent
dans le merveilleux royaume de: «Il était une fois», que les rois et
les reines, les princes et les princesses. Parfois le métier exercé
par le héros n'est pas en rapport direct et nécessaire avec le
récit, et, suivant les pays, la profession qui lui est attribuée
peut changer. Mais si le rôle est de ceux qui demandent de la
finesse, de la ruse plutôt que de la force, on peut être à peu près
certain qu'il sera tenu par un cordonnier, un tailleur ou un
meunier, alors que les gens forts ou orgueilleux sont des forgerons
ou des charpentiers.
D'autres récits appartiennent à la série des moralités: des
boulangers ou des lavandières sont punis de leur mauvais coeur,
tandis que des sabotiers ou des bûcherons compatissants reçoivent
des récompenses. Il en est qui servent à expliquer ou à justifier
des prohibitions, ou qui montrent comment sont traités ceux qui
n'ont pas respecté le bien d'autrui. À tout prendre, ces contes
forment une école de morale qui en vaut bien d'autres à visées plus
ambitieuses.
Les sentiments du peuple qui achète, à l'égard du métier qui
produit, se manifestent surtout dans les proverbes, les dictons, les
formulettes et les sobriquets. Ils en mettent en relief les
qualités, plus souvent les défauts réels ou supposés, et se montrent
particulièrement agressifs sur le chapitre de la probité. Je ne
prétends pas, loin de là, qu'ils soient tous justifiés par les
faits, même anciens. Actuellement il en est beaucoup qui sont de
simples survivances, et qui, s'ils ont eu une réelle raison d'être,
s'appliquent à un état de choses qui n'existe plus. De ce nombre
sont la plus grande partie de ceux qui visent certains larcins
professionnels. Quoi qu'on ait pu dire, dans la plupart des métiers,
la moralité générale a grandement progressé, et le temps n'est plus
où le consommateur voyait nécessairement un voleur dans le fabricant
qui lui livrait un objet ou le marchand qui le lui vendait. Cela
tient en partie à ce que l'ouvrier ne travaille plus guère sur des
matériaux appartenant aux particuliers, et qu'il n'a plus la
tentation de s'en approprier une partie. En outre, les commerces
étant devenus libres, la concurrence empêche de rechercher de petits
gains illicites qui, bientôt découverts, feraient le client déserter
la boutique où se serait produite la fraude, pour s'adresser au
voisin.
Les dires populaires constatent aussi une sorte de réprobation qui
s'attachait à tout un corps de métier, non pas cette fois en raison
de fraudes ou de vol, mais à cause du métier lui-même, et parce
qu'il avait été exercé à une certaine époque par des races
méprisées. Il y avait naguère encore, dans plusieurs pays de France,
de véritables parias, tenus à l'écart par les populations au milieu
desquelles ils vivaient, qui étaient à chaque instant exposés à des
avanies et à des injures, et qui étaient, pour ainsi dire, condamnés
à ne se marier jamais qu'entre eux. Ces préjugés, fort heureusement,
vont s'effaçant tous les jours, et le temps n'est peut-être pas très
loin où ceux qui étaient les plus vivaces au commencement de ce
siècle, auront entièrement disparu.
Les artisans d'autrefois avaient bien des usages particuliers, bien
des fêtes dont le caractère, souvent presque rituel, remontait à des
époques lointaines; des cérémonies spéciales avaient lieu à des
époques déterminées de l'année, lorsque l'apprenti devenait
compagnon, quand l'ouvrier passait contremaître. Quelques-unes
n'existent plus qu'à l'état de souvenir: d'autres sont en train de
mourir. S'il en est qui ne sont pas à regretter, il y en avait
certaines qui entretenaient une sorte de lien entre les diverses
catégories du métier, depuis le patron jusqu'au petit garçon qui
commençait son apprentissage. Ceux qui rêvent de creuser un fossé
entre deux éléments, qui sont aussi nécessaires l'un que l'autre,
pourront se réjouir de voir cesser ces rapports; il n'en sera pas de
même de ceux qui pensent que
Quand les boeufs vont deux par deux
Le labourage en va mieux.
J'ai donné un assez large développement à l'illustration
documentaire, puisqu'elle comprend 220 gravures. Elle est empruntée
à des sources très variées. La plupart du temps elle est en relation
directe avec le texte, que souvent elle complète ou éclaircit. C'est
surtout le cas de celle qui représente des scènes de moeurs.
D'autres images reproduisent des costumes d'autrefois, d'anciens
modes de travail, des intérieurs d'ateliers ou de boutiques, qui
permettent, mieux qu'une longue description, de se figurer le milieu
dans lequel vivait ou travaillait l'ouvrier aux siècles derniers.
Depuis les vieux bois si pittoresques et si exacts de Jost Amman
jusqu'aux belles planches de l'_Encyclopédie méthodique_, les
métiers n'ont pas été regardés comme de simples thèmes à images
agréables, que l'on pouvait traiter par à peu près. Le cadre dans
lequel les artistes ont placé les personnages est très bien choisi
et bien rendu, avec ses détails particuliers; il est certaines
estampes traitées avec un tel souci de la vérité qu'elles permettent
de reconstituer le métier avec les ustensiles qui servaient à
l'exercer, et ses produits à divers états d'avancement. Les
anciennes caricatures elles-mêmes révèlent une observation très
attentive, et tout en étant comiques ou satiriques, elles nous
conservent bien des détails de costume, d'attitudes ou d'accessoires
qui ne sont pas mis là par amour du pittoresque, mais parce qu'ils
existaient réellement, et que les dessinateurs d'alors jugeaient
qu'ils étaient utiles au sujet qu'ils voulaient représenter. À ce
point de vue, elles sont très supérieures à celles de l'époque
moderne, faites plus hâtivement, et dont les auteurs se sont du
reste placés à un point de vue différent.
Les images de métiers sont assez nombreuses, moins pourtant qu'on ne
serait tenté de le croire, et souvent elles visent plus la technique
que les moeurs ou les coutumes des artisans. Les artistes se sont
plutôt occupés des ouvriers qui parcouraient les rues, des marchands
ou des revendeurs qui annonçaient leur présence par des cris, que
des producteurs. On doit faire une exception pour les gravures et
pour les images populaires qui ont paru depuis le règne de Henri IV
jusqu'au milieu de celui de Louis XIV: Abraham Bosse, Lagniet,
Guérard, les Bonnart, les uns comme auteurs, les autres comme
éditeurs d'estampes, font aux artisans une assez large place, et
leurs planches constituent des documents de premier ordre pour
l'histoire intime des métiers: pour en retrouver l'équivalent, sinon
comme mérite, du moins comme abondance, il faut arriver à la période
révolutionnaire.
C'est à la première de ces époques et au XVIIIe siècle que j'ai fait
les plus larges emprunts. J'ai donné moins de place aux estampes
modernes, parce que la lithographie, qui est le procédé le plus
employé pendant la première moitié de ce siècle, est d'une
reproduction moins facile que la gravure, et aussi parce que leurs
auteurs, presque tous des humoristes, ont laissé de côté nombre de
métiers qui, se prêtant autrefois à une satire que tout le monde
comprenait à demi mot, avaient cessé de fournir des sujets
populaires à la plaisanterie. J'ai encore moins pris à l'imagerie
contemporaine; la plupart du temps, elle n'a fait que reprendre
quelques-uns des thèmes des siècles passés, avec un art plus
médiocre, et sans y ajouter des traits bien caractéristiques.
[Illustration]
LES MEUNIERS
Suivant une légende du Berry, le diable, après avoir examiné quel
pouvait être de tous les métiers d'ici-bas celui qui rapportait le
plus et celui où il était le plus facile, pour quelqu'un de peu
scrupuleux, de faire fortune, ne tarda pas à être convaincu que
c'était celui de meunier. Il établit sur la rivière de l'Igneraie un
moulin tout en fer, dont les diverses pièces avaient été forgées
dans les ateliers de l'enfer. Les _meulants_ vinrent de tous côtés à
la nouvelle usine, dont la vogue devint si grande, que tous les
meuniers des environs, dont on avait du reste à se plaindre, furent
réduits à un chômage complet. Quand le diable eut accaparé toute la
clientèle, il traita si mal ses pratiques, que celles-ci crièrent
plus que jamais misère. Saint Martin, qui passa par là, résolut de
venir en aide à ces pauvres gens. On était en hiver, et il
construisit, en amont de celui du diable, un moulin tout en glace.
De toutes parts on y vint moudre, et chacun s'en retourna si content
de la quantité et de la qualité de la farine qui lui avait été
livrée par le nouveau meunier, que le diable se trouva à son tour
sans pratiques. Alors il vint proposer à saint Martin d'échanger son
moulin contre le sien. Le saint y consentit, mais il demanda en
retour mille pistoles: c'était exactement le chiffre du gain
illicite que le diable avait fait depuis qu'il était meunier.
Pendant huit jours, celui-ci fut satisfait de son marché, mais alors
il vint du dégel: les meules commencèrent à suer, et au lieu de la
farine sèche qu'elles donnaient auparavant, elles ne laissèrent plus
échapper que de la pâte.
Le commencement de ce récit, qui a été recueilli par Laisnel de la
Salle, reflète assez exactement les anciennes préventions populaires
à l'égard des meuniers. Leur mauvaise réputation, assez justifiée
autrefois, tenait surtout à ce que, au lieu de recevoir un salaire,
ils exerçaient un prélèvement en nature sur les grains qui leur
étaient confiés. Il en était résulté des abus que constatent, en
termes très sévères pour les meuniers, plusieurs ordonnances qui
avaient essayé d'y mettre fin: elles défendaient de prendre la
mouture en grains, mais seulement en argent, à raison de douze
deniers par setier, et recommandaient de rendre les farines en même
poids que le blé, à deux livres près, pour le déchet. Au cas où
celui qui faisait moudre aurait préféré ne pas payer en argent, le
droit de mouture était fixé à un boisseau par setier. Les
contraventions étaient punies par l'amende ou par le pilori. Ces
pénalités, dont la dernière avait un caractère infamant, n'avaient
pas complètement réussi à empêcher certains meuniers de «tirer d'un
sac double mouture», comme dit un proverbe, qui doit probablement
son origine à leur manière de procéder. «Chaque meunier a son
setier», disait-on aussi en parlant de quelqu'un dont on avait
besoin, et qui abusait de la situation. Cette façon de mesurer était
générale en Europe, et elle avait aussi donné lieu au dicton
anglais: _Every honnest miller has a thumb of gold_: tout honnête
meunier a un pouce d'or; en Écosse, on dit d'une personne peu
délicate qu'elle a un pouce de meunier: _He hiz a miller's thun_. Un
proverbe satirique de la Basse-Bretagne semble aussi en relation
avec ce pouce, aussi voleur que celui que les marins attribuent au
commis aux vivres:
_Ar miliner, laer ar bleud_
_A vo daoned beteg e veud,_
_Hag e vend, ann daoneta,_
_A ia er zac'h da genta._
Le meunier voleur de farine.--Sera damné jusqu'au
pouce,--Et son pouce, le plus damné.--Va le premier dans le
sac.
En Béarn, on dit aussi: _Lou moulié biu de la pugnero_: le meunier
vit de la poignée ou prélèvement fait en nature; et en Basse-Écosse:
_The miller aye taks the best muter wi's ain hand_: la meilleure
mouture du meunier est sa propre main.
Ainsi que d'autres industriels, auxquels on pouvait reprocher
d'avoir gardé plus que leur dû, les meuniers avaient imaginé une
réponse équivoque qui ne les empêchait pas de voler, mais leur
évitait, à ce qu'ils croyaient, un mensonge: «Les meusniers, dit
Tabourot, ont une mesme façon de parler que les cousturiers,
appelant leur asne le grand Diable et leur sac Raison; et rapportant
la farine à ceux ausquels elle appartient, si on leur demande s'ils
n'en ont point pris plus qu'ils ne leur en faut, répondent: Le grand
diable m'emporte si j'ay pris que par raison. Mais pour tout cela
ils disent qu'ils ne dérobent rien, car on leur donne.» Ils avaient
trouvé une autre manière d'expliquer les quantités qui manquaient.
Dans un petit poème français du XIIIe siècle sur les boulangers, les
vols des meuniers sur le grain qu'on leur donnait à moudre sont mis
sur le compte des rats qui dévalisent le grenier de nuit, et les
poules qui le mettent à contribution le jour. Un dicton de la
Corrèze semble prouver que cette excuse n'est pas tombée en
désuétude:
_Moulinié, farinié,_
_Traouquo chatso, pano bla_
_Et peï dit que coï lou rat._
Meunier farinier.--Perce le sac, vole le blé.--Et qui dit
que c'est le rat.
Plusieurs articles de coutumes locales constatent qu'à l'intérieur
du moulin des dispositions ingénieuses avaient pour but de favoriser
un bénéfice illicite: au lieu d'environner les meules d'un cercle
d'ais en rond, certains meuniers lui avaient donné une forme carrée,
en sorte que la farine qui remplissait les quatre angles de ce
carré, n'étant plus poussée par le mouvement de la meule, y restait
en repos, et y demeurait contre les intérêts des particuliers dont
ils faisaient moudre le blé. D'autres faisaient plusieurs ouvertures
au cercle d'ais, par où la farine tombait en d'autres lieux que la
huche où elle devait être reçue par le propriétaire du blé. Un
article des coutumes avait ordonné aux seigneurs ou à leurs meuniers
de renoncer à ces modes de construction frauduleuse.
On comprend que ces pratiques aient valu aux meuniers d'autrefois
une détestable réputation; le poète anglais John Lydgate disait
qu'ils avaient tous les droits possibles au pilori; dans les dictons
injurieux, ils étaient associés aux tailleurs et aux boulangers, et
formaient avec eux la trinité industrielle la plus blasonnée au
moyen âge; on en trouve l'écho dans les dictons populaires et dans
les farces: «Si vous aviez enclos dans un grand sac un sergeant, un
musnier, un tailleur et un procureur, qui est-ce de ces quatre qui
sortiroit le premier, si on luy faisoit ouverte? demande Tabarin,
qui répond: le premier qui sortiroit du sac c'est un larron, mon
maistre. Il n'y a rien de plus asseuré que ce je dis.»
--_Een voekeraar, een molenaar, een wisselaar, een tollenaer,_
_Zijn de vier evangelisten van Lucifaar._
--Un usurier, un meunier, un changeur et un péager sont
quatre évangélistes pour Lucifer. (Prov. flamand.)
[Illustration: Gravure satirique de Lagniet contre les protestants
et les meuniers.]
Il y avait des blasons injurieux qui leur étaient spéciaux: ainsi
dans les _Adevineaux amoureux_, publiés au XVe siècle; la réponse à
la question: Qui est le plus privé larron qui soit? est: c'est un
mounier. Le même recueil contient une autre demande: Pourquoy ne
pugnist on point les mouniers de larrechin? Parce que rien ne
prendent s'on ne leur porte. Tabarin pose à son maître plusieurs
questions sur les meuniers: Quelle est la chose la plus hardie du
monde? C'est la chemise d'un meunier, parce qu'elle prend tous les
jours au matin un larron à la gorge, et ce dicton est encore vivant
en Bretagne.
_Na euz ket hardissoc'h eget roched eur miliner_
_Rag bep mintin e pak eul laer._
Naguère on disait que ce qu'il y a de plus infatigable, c'est la
cravate d'un meunier, parce qu'elle peut sans se lasser tenir
toujours un coquin à la gorge.
D'après les _Fantaisies_ de Tabarin, l'animal le plus hardi qui soit
sur la terre, c'est l'âne des meuniers, parce qu'il est tous les
jours au milieu des larrons, et toutefois il n'a aucune peur.
Aujourd'hui, les habitants des villes n'ont guère affaire
directement aux meuniers, et ce n'est plus qu'à la campagne que les
consommateurs sont en rapport avec eux: il n'en était pas ainsi
jadis. Vers le milieu du XVIIe siècle, le meunier est, à Paris même,
le personnage aux dépens duquel s'égayent le plus les auteurs
d'images satiriques et les farceurs populaires.
Parmi les _Facéties tabariniques_ figure «le Procez, plaintes et
informations d'un moulin à vent de la porte Sainct-Anthoine contre
le sieur Tabarin touchant son habillement de toille neufve intenté
par devant Messieurs les Meusniers du faux-bourg Sainct-Martin avec
l'arret desdits Meusniers, prononcé en jaquette blanche (1622). Ce
moulin comparaît devant Messieurs les Meusniers, en la cour
d'Attrape, et ayant été mis hors de cause, il ne voyoit que trois
personnes devant qui il pouvoit demander son renvoy; car de tout
temps il a ses causes commises en la court des Larrons, sçavoir est
les meusniers, les cousturiers et les autres. Il voulut donc sçavoir
son renvoy par devant les cousturiers; mais on trouva qu'ils
estoient aussi larrons que les meusniers.»
L'_Almanach prophétique_ du sieur Tabarin pour l'année 1623 enjoint
«aux meusniers d'avoir un certain recoin en leur meule pour attraper
de la farine, et de prendre double mouture.» Sauval dit que le
peuple de Paris leur attribuait un singulier patron: «Les six corps
des Marchands et tous les corps des Métiers ont chacun divers saints
et saintes pour des raisons plaisantes, car je n'oserois dire
ridicules, de peur de profaner comme eux les choses les plus
saintes. Les Meuniers ont le bon Larron, comme s'ils reconnoissoient
eux-mêmes qu'ils sont larrons, mais qu'à la fin ils pourront
s'amender».
On disait, au XVIe siècle, d'un voleur, qu'il était «fidèle comme un
meunier» (p. 3). Maintenant encore, la malice populaire s'exerce
souvent à son égard:
_Na pa rafe ar vilin nemet eun dro krenn,_
_Ar miliner 'zo sur d'oc'h he grampoezenn._
Le moulin, ne donnât-il qu'un tour de roue.--D'avoir sa
crêpe le meunier est certain. (Basse-Bretagne.)
_Quant lou mouliè ba hè mole._
_Trico traco, dab la molo._
_Dou bèt blat, dou fin blat,_
_Quauque coupet de coustat._
Quand le meunier va faire moudre,--Tric trac, avec sa
meule.--Du beau blé, du fin blé,--Il met quelque mesure de
côté. (Gascogne.)
--_Waar vindt men een molenaarshaan, die nooit een gestolen
graantje gepikt heeft?_--Où trouve-t-on un coq de meunier
qui n'a jamais picoté un grain de blé volé? (Flandre).
--_Als de muis in den meelzak zit, denkt zij, dat ze de
molenaar zelf is._--Quand la souris est dans le sac à
farine elle se croit le meunier lui-même. (Flandre.)
--_Quannu li mulinara gridanu curri à la trimogna._--Quand
le meunier crie, cours à la trémie. (Sicile.)
À Saint-Malo, on dit aux petits enfants, en les faisant sauter sur
les genoux:
Dansez, p'tite pouchée,
Le blé perd à la mouture,
Dansez, p'tite pouchée,
Le blé perd chez le meunier.
Les meuniers sont des larrons,
Tant du Naye que du Sillon.
En Haute-Bretagne, la formulette qui suit est populaire:
Meunier larron,
Voleur de blé.
C'est ton métier.
La corde au cou,
Comme un coucou.
Le fer aux pieds,
Comme un damné.
Quat' diabl' à t'entourer.
Qui t'emport'ront dans l'fond d'la mé (mer).
On dit en Seine-et-Marne:
Meunier larron.
Voleur de son pour son cochon:
Voleur de blé.
C'est son métier.
Lair! lair er meliner!
Ur sahad bled do hé rair.
Voleur! voleur meunier!--Un sac de farine sur le dos.
(Morbihan.)
Le moulin lui-même prenait une voix pour conseiller le vol. En
Forez, le baritet ou tamis dit au meunier: «Prends par te, par me,
par l'anon.»
Un petit conte picard, aussi irrévérencieux qu'un fabliau et peu
charitable pour les meuniers, semble dire que c'est en vertu d'une
autorisation divine qu'ils auraient constamment prélevé plus que
leur dû sur les manées de leurs clients: le jour de l'Ascension,
Jésus-Christ se dirigea vers un moulin à vent: comme ce moulin était
arrêté, il se mit en devoir de gravir les échelons de l'une des
ailes, afin de prendre son élan pour monter au ciel. Le meunier, qui
regardait à l'une des fenêtres de son moulin, lui cria: Où
allez-vous?--Je vais au ciel, répondit Jésus.--Dans ce cas,
attendez-moi donc, j'y vais avec vous, répliqua le meunier, qui
sortit aussitôt et s'accrocha aux pans de la robe du Christ.--Non,
non, dit Jésus, en le repoussant doucement: je vole en haut, toi
vole en bas.
[Illustration: Gravure satirique de Lagniet (1637)]
Dans les farces et les récits populaires les meuniers figurent parmi
les gens qu'on ne voit pas en paradis. La farce du _Meunyer de qui
le diable emporte l'âme en enfer_ (1496), représente un meunier qui,
sur le point de mourir, fait sa confession:
... le long de l'année,
J'ay ma volunté ordonnée,
Comme sçavez, à mon moulin,
Où plus que nul de mère née,
J'ay souvent la trousse donnée
À Gaultier, Guillaume et Colin.
Et ne sçay de chanvre ou de lin,
De bled valant plus d'un carlin,
Pour la doubte des adventures.
Ostant ung petit picotin,
Je pris de soir et de matin;
Tousjours d'un sac doubles moutures.
Somme de toutes créatures
Pour suporter mes forfaictures.
Tout m'estoit bon: bran et farine.
Malgré ces aveux, sa contrition étant assez douteuse, le meunier
aurait été en enfer si Lucifer n'avait envoyé, pour prendre son âme,
un diable inexpérimenté qui croit qu'elle sort par le fondement;
c'est là qu'il se poste, tenant un sac ouvert, et dès qu'il y tombe
quelque chose il se hâte de l'emporter. Ce que c'était, on le
devine; Lucifer se bouche le nez et se met fort en colère contre le
diable maladroit.
Tous les meuniers n'avaient pas la même chance. Quand la sainte
Vierge descendit aux enfers elle vit, d'après la légende de
l'Ukraine, des barres en fer installées au-dessus du feu et beaucoup
d'âmes coupables qui étaient suspendues par les jambes à ces barres,
et avaient de grandes meules attachées à leur cou, et les diables
attisaient le feu au-dessous d'eux avec des soufflets. Et la sainte
Vierge dit: «Instruis-moi, saint archange Michel, qui sont ces
pécheurs?» Michel dit: «Sainte Vierge, ce sont les meuniers
malfaiteurs qui ont volé les grains et la farine d'autrui».
On raconte chez les Petits-Russiens que l'aubergiste et le meunier
se rencontrèrent en enfer: «Pourquoi es-tu ici, frère? dit le
premier; je suis pécheur, car je ne remplissais jamais entièrement
le verre, mais toi?--Oh! mon cher, moi, quand je mesurais, la mesure
était non seulement toute pleine, toute pleine, mais trop pleine, et
encore je pressais alors dessus.
Il y avait toutefois des meuniers si pleins de ressources qu'ils
arrivaient par ruse à entrer en Paradis, bien qu'ils ne l'eussent
guère mérité. On raconte, en Haute-Bretagne, que jadis l'un d'eux
mourut, et vint frapper à la porte du séjour des bienheureux. Saint
Pierre lui ouvrit et dès qu'il vit son bonnet couvert de farine, il
lui dit: «Comment, c'est toi qui oses frapper à cette porte? Ne
sais-tu pas que jamais meunier n'est entré ni n'entrera en
Paradis?--Ah! saint Pierre, je ne suis pas venu pour cela, mais
seulement pour regarder, et voir comme c'est beau. Laissez-moi voir
un peu et je m'en irai sans faire de bruit». Saint Pierre ouvrit la
porte pour que le meunier pût regarder; mais celui-ci, qui avait son
quart sous le bras, le lança entre les jambes du portier, qui tomba,
et, avant qu'il eût eu le temps de se relever, il se précipita dans
le Paradis, et s'assit sur son quart. On voulut le faire déguerpir;
mais il assura qu'il était sur son bien et qu'il ne s'en irait pas.
Le meunier la Guerliche, dont les _Contes d'un buveur de bière_
relatent les plaisantes aventures, est repoussé par saint Pierre,
puis par d'autres saints, qui lui reprochent ses vols; mais il
rappelle à chacun d'eux que pendant leur vie terrestre ils ont
commis d'aussi gros péchés que lui. On finit par lui dépêcher les
saints Innocents, et il leur dit: «C'est justement pour vous que je
viens! Est-ce qu'on ne m'accuse point d'avoir escamoté la farine de
mes pratiques! Ce que je faisais c'était tout simplement pour vous
apporter un bon paquet de gaufres sucrées». Les saints Innocents
ouvrirent la porte et se précipitèrent en foule, les mains tendues,
vers la Guerliche, qui entra librement en distribuant des gaufres à
droite et à gauche.
Si les meuniers ne devenaient pas de petits saints, dignes d'entrer
au ciel sans passer par le purgatoire, ce n'était pas la faute des
avertissements d'en haut. Parfois le diable en emportait un, et en
leur qualité de protégés de saint Martin, ils avaient seuls le
privilège de voir leurs prédécesseurs accomplir leur pénitence
posthume. En Berry, deux longues files de fantômes, à genoux, la
torche au poing et revêtus de sacs enfarinés surgissent soudainement
à droite et à gauche du sentier que suit le passant, et
l'accompagnent silencieusement jusqu'aux dernières limites de la
plaine, en se traînant sur les genoux et en lui jetant sans cesse au
visage une farine âcre et caustique. Les riverains de l'Igneraie
prétendent que ce sont les âmes pénitentes de tous les meuniers
malversants qui, depuis l'invention des moulins, ont exercé leur
industrie sur les bords de cette petite rivière.
Le curieux récit qui suit, inséré par Restif de la Bretonne dans ses
_Contemporaines_, rentre dans le même ordre d'idées: «Il y avait une
fois un moulin dont la meunière n'avait pas de conscience; elle
prenait deux ou trois fois la mouture au pauvre monde pendant qu'on
était endormi. Elle vint à mourir à la fin, et on dit que ce fut le
diable qui lui tordit le cou. Voilà que le soir on l'ensevelit, et
il resta deux femmes pour la garder. Mais au milieu de la nuit,
elles sortirent du moulin en criant et courant. Les gens qui les
rencontrèrent leur demandèrent ce qu'elles avaient. Et elles dirent
qu'ayant entendu un certain bruit sur le lit de la meunière morte,
dont les rideaux étaient fermés, elles les avaient ouverts et,
qu'ayant regardé, c'étaient deux gros béliers, dont un tout noir et
l'autre blanc, qui se battaient sur le corps, et que le noir avait
dit au blanc: «C'est moi qui ai l'âme, je veux aussi avoir le
corps». Et tout le monde fut avertir le curé, qui vint avec le
_Grimoire_, où il n'y a que les prêtres qui puissent lire, et qui
fait venir le diable quand on le veut: mais ils le renvoient de
même; et il entra au moulin. Et dès qu'il vit le bélier noir il lui
dit: «Que veux-tu?» Lequel répondit: «J'ai l'âme, je veux le
corps.--Non, dit le prêtre, en faisant trois signes de croix, car il
a reçu les saintes huiles». Et aussitôt le bélier noir s'en alla en
fumée noire et épaisse; au lieu que le blanc monta en l'air comme
une petite étoile claire.»
[Illustration: Le Moulin de la Dissension, caricature contre les
Huguenots (vers 1630).]