[Illustration: (Entrée extérieure du tunnel.)]
Le samedi 25 mars 1843, le tunnel de la Tamise a été enfin livré au
public. Bien que l'ouverture ne dût avoir lieu qu'à quatre heures de
l'après-midi, une foule immense de curieux s'était rendue dès le matin
sur les deux rives du fleuve, dans les environs du tunnel. A trois
heures, toutes les personnes qui avaient reçu des lettres d'invitation
pour assister à la cérémonie se trouvaient déjà rassemblées à
Rotherhithe (rive droite du fleuve). On remarquait principalement le
lord-maire, lord Dudley Stuart, sir Edward Codrington, sir Robert
Inglis, M. Hume, M. Warburton, M. Roebuck, etc., etc., et sir Isamrard
Brunel, qui a eu la gloire de commencer, de faire exécuter et d'achever
cet admirable travail. Le soleil brillait dans un ciel sans nuages,
chose rare à Londres! des drapeaux flottaient au haut des tours de
l'église voisine, dont les cloches sonnaient à grandes volées; les
fenêtres et les toits des maisons environnantes étaient garnis de
spectateurs.
A peine l'horloge de l'église eut-elle sonné quatre heures, le cortège
se mit en marche dans l'ordre suivant:
Les musiciens;--le porte-étendard;--le commis de la compagnie;--le
solicitor de la compagnie;--l'ingénieur de la compagnie;--l'inspecteur
des travaux;--l'ingénieur en chef sir Isamrard Brunel;--sir Edward
Codrington;--M. HAWES, président de la commission des directeurs;--le
lord-maire;--Benjamin Hawes, Esq.;--lord Dudley Stuart;--les
directeurs;--les trésoriers et les auditeurs;--les propriétaires;--les
invités.
[Illustration: (Grand escalier descendant au tunnel.)]
[Illustration: (Extrémité inférieure de l'escalier.)]
Ce cortège, composé de quatre mille personnes, présenta un étrange
spectacle, lorsqu'il descendit aux sons d'une musique militaire, dans le
vaste puits de 20 mètres de profondeur et de 50 mètres de circonférence
qui conduit à l'entrée du tunnel. Il disparut peu à peu sous la voûte
occidentale, parcourut dans le même ordre les 400 mètres qui séparent la
rive droite de la rive gauche du fleuve, et, après avoir été accueilli à
Wapping par une triple salve d'applaudissements, il revint à
Rotherhithe, sous la voûte orientale. Une heure après, le tunnel était
livré au public. Le prix du péage est un penny, soit 10 centimes.
Dix mille personnes passèrent d'une rive à l'autre, dans la soirée du
samedi. Le dimanche, l'affluence fut si considérable, qu'avant midi les
employés durent requérir l'assistance des agents de la police pour
repousser la foule. Le nombre des individus qui avaient traversé le
tunnel depuis six heures du matin jusqu'à six heures du soir, s'élevait,
dit-on, à 50,000.
Le samedi soir il y eut un grand dîner à la taverne de Londres.--On
porta, pendant ce long et splendide repas, un nombre infini de toasts, à
la reine, au prince Albert, au duc de Wellington, à M. Brune!, au
président, à la prospérité du tunnel, etc.--En Angleterre, tout finit
non pas par des chansons, mais par des _speeches_ (discours) et par des
toasts.
On s'occupait déjà, depuis plus de vingt années, de la construction d'un
pont sous la Tamise, entre Rotherhithe et Limehouse, un mille au-dessous
du tunnel actuel, lorsqu'en 1823, M. Brunel proposa un nouveau projet
qui obtint l'approbation de tous les savants.--En 1824, une société se
forma pour mettre ce projet à exécution, et l'année suivante les travaux
commencèrent.
Ils furent d'abord poussés avec vigueur; mais plusieurs inondations
forcèrent, à diverses reprises, les ouvriers à les suspendre. En 1828,
le fonds social étant épuisé, on les abandonna entièrement, pour ne les
reprendre qu'en 1835, époque à laquelle le gouvernement anglais se
décida à faire les avances nécessaires à leur achèvement. La dernière
inondation eut lieu le 6 mars 1838. Depuis ce jour jusqu'à l'ouverture
du tunnel, aucun accident n'a interrompu les travaux.
Tel qu'il est aujourd'hui, le tunnel coûte déjà 600,000 liv. st. (15
millions de francs), et on calcule qu'il faudra encore dépenser 50,000
liv. st. (1.500.000 fr.) pour construire les deux rampes circulaires que
devront descendre ou remonter les voitures qui traverseront le tunnel.
Jusqu'à ce jour, et provisoirement, les piétons seuls peuvent profiter
de cette merveilleuse voie de communication entre les deux rives de la
Tamise.--Les équipages ne passent pas encore sous les vaisseaux.
Est-il nécessaire de rappeler aux lecteurs de l'_Illustration_ que M.
BRUNEL est un ingénieur FRANÇAIS?
[Illustration: (Papa, laisse-moi regarder!--Tais-toi, je vois le noyau!
En force, Observatoire...)]
Bulletin bibliographique.
_Transeundo_, poésies par EUGÈNE DE CHAMBURE. Paris, 1843, 1 vol. in-18
de 250 pages Ledoyen.
C'est en passant (_transeundo_), c'est à de longs intervalles, dans son
adolescence et dans sa première jeunesse, que M. Eugène de Chambure a
composé le recueil de poésies qu'il publie aujourd'hui quelques-unes des
impressions les plus vives du voyageur, qui avant de continuer sa route,
s'efforce d'apercevoir encore à travers les arbres, le seuil familier
d'où il s'est élancé pour ne plus revenir Si seulement il pouvait
éveiller ou prolonger la rêverie de certains esprits sympathiques, s'il
pouvait obtenir d'eux cette attention fugitive que le passant prête au
murmure voilé d'une source, à l'humble et lointaine chanson d'un pâtre
ou d'un oiseau, ce succès comblerait ses voeux et dépasserait toutes ses
espérances.
M. Eugène de Chambure est trop modeste, en vérité; il obtiendra du
public plus d'attention qu'il ne lui en demande; on ne lira pas
seulement ses poésies en passant, on s'arrêtera longtemps auprès
d'elles, on prendra plaisir à les visiter souvent; car, bien que légères
et fugitives sans doute, les charmes tout particuliers dont elles sont
douées, les feront aimer de tous ceux qui auront le bonheur de les
connaître. M. Eugène de Chambure possède un mérite bien rare
aujourd'hui: s'il imite parfois les formes préférées par certains
maîtres, ses impressions, ses passions sont réelles, ses idées lui
appartiennent en propre. Il a de plus le bon esprit de ne pas se
plaindre de ses malheurs vrais ou imaginaires: il chante l'amour, la
nature et les champs, le lever du soleil, la fraîche matinée, la fin du
jour, la moisson, la rivière qui coule dans les prés, les vergers, etc.
Que M. Eugène de Chambure persévère donc dans la voie où il marche déjà
avec tant de succès, qu'il essaie surtout de rendre, tout à la fois, son
style plus pur et plus vigoureux, et il occupera bientôt, une place
distinguée parmi les poètes vraiment originaux de notre époque.
_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet; par FENIMORE COOPER. 1 vol. in-8.
Paris, 1843. _Baudry_. 5 fr. (Non traduit.)
Il y a dix ans, l'annonce d'un roman de M. Fenimore Cooper causait une
certaine sensation dans le monde littéraire. En France comme en
Angleterre, comme aux États-Unis, on attendait avec impatience l'oeuvre
nouvelle, on la lisait avec avidité; la critique s'empressait de lui
consacrer de longs articles. Dès que les premières feuilles étaient
imprimées à Londres, on les traduisait à Paris. L'auteur de la _Prairie_
et du _Corsaire Rouge_ devint, sinon aussi estimé, du moins presque
aussi célèbre que l'illustre auteur de _Waverly_.
Aujourd'hui, le romancier américain est bien déchu de son ancienne
popularité: le nombre de ses lecteurs diminue d'année en année; bientôt
même les libraires français ne feront plus les frais d'une traduction.
Ce n'est pas que M. Fenimore Cooper ait perdu le talent qu'il possédait
autrefois, mais le public se lasse de lire perpétuellement la même
histoire. M. Cooper n'a jamais su faire qu'un roman: que la scène se
passe dans les prairies et dans les forêts de l'Amérique ou sur l'Océan;
que son héros s'appelle Bas-de-Cuir ou le Corsaire Rouge, il développe
toujours le même sujet:--une fuite,--une poursuite,--une
surprise.--Reconnaissons-le cependant, M. Cooper a une qualité bien
précieuse pour un romancier, il sait soutenir pendant longtemps
l'intérêt, alors même qu'il n'y a plus d'intérêt possible. Ainsi, dans
la vallée de _Wish-ton Wish_, le lecteur n'ignore pas que les Indiens
entourent la ferme des puritains, qu'ils vont surprendre et attaquer ses
habitants, et cependant cet événement qu'il a prévu lui cause, quand il
arrive, autant d'émotion que la péripétie la plus imprévue.
_Jack O'Lantern_, ou le Feu-Follet, n'ajoutera rien à la réputation de
M. Fenimore Cooper. Cette fois la scène se passe en mer, dans la
Méditerranée. Le héros,--un corsaire français,--s'appelle Raoul Yvard.
Amoureux d'une jeune fille qui se trouve accidentellement à
Porto-Ferrajo, il vient, en 17888, jeter l'ancre avec son lougre, _le
Feu-Follet_, dans le port de cette ville. Est-il Français, est-il
Anglais? allié ou ennemi? les autorités de l'île d'Elbe ne peuvent pas
résoudre ce difficile problème. Sur ces entrefaites arrive une frégate
anglaise, _la Proserpine_. Dès lors le roman ne se compose plus que du
_duel_ de la frégate et du lougre, de l'Angleterre et de la France. Les
incidents de la lutte sont nombreux, mais peu variés. Le lougre
s'enfuit, la frégate le poursuit; les deux adversaires cherchent à se
surprendre et à se détruire par tous les moyens possibles. Enfin la
France succombe, l'Angleterre triomphe, le lougre est coulé à fond:
Raoul Yard, blessé mortellement, expire en regardant une étoile, et sa
maîtresse, désolée, attend la mort d'un vieil oncle pour se retirer dans
un couvent, où elle pourra implorer le ciel jusqu'à son dernier jour en
faveur de l'âme de son bien-aimé. Ajoutons, pour dernier renseignement,
que chacun des trente chapitres de ce roman contient une conversation
aussi ennuyeuse qu'inutile.
_Histoire de France;_ par HENRI MARTIN. Tome X. Paris, 1843. (_Furne_,
libraire-éditeur.)
M. Henri Martin continue, avec un succès toujours croissant, l'important
travail qu'il a eu le courage d'entreprendre, et qu'il aura, nous n'en
doutons pas, la gloire de terminer bientôt. Les neuf premiers volumes de
son _Histoire de France_ s'étendaient depuis les origines de la Gaule
primitive jusqu'au milieu du seizième siècle. D'abord M. Henri Martin
avait raconté en deux volumes les fastes de la Gaule Indépendante, de la
Gaule romaine et des deux dynasties frankes, la formation de la nation
française et de la monarchie féodale des Capétiens. Les tomes III et IV
renfermaient toute l'ère féodale, qui commence avec l'avènement de
Hugues Capet et qui finit à la mort de saint Louis. Une intéressante
étude des arts, de la littérature et des idées du moyen-âge, ajoutée au
récit des faits historiques proprement dits, avait, à l'époque de la
publication de ces deux volumes, valu à son auteur les éloges les plus
flatteurs et les plus mérités. Les tomes V, VI et VII étaient consacrés
à la période intermédiaire, au début de laquelle se dresse de toute sa
hauteur la sombre figure de Philippe-le-Bel, le destructeur du Temple,
le vainqueur des papes, le roi des juristes et des gabeleurs, et que
remplit presque entièrement la vaste épopée des guerres anglaises. M.
Henri Martin nous semble avoir admirablement compris l'importance et le
vrai caractère de Jeanne d'Arc, «la plus sublime apparition qui se soit
montrée sur la terre depuis le Christ.» Le moyen-âge unissait avec le
tome VIII. Enfin les règnes de Louis XI, de François Ier, de son fils,
les guerres d'Italie, l'histoire des découvertes de l'imprimerie et de
l'Amérique, les grandes luttes intellectuelles de la Réforme et de la
Renaissance, un tableau animé et pittoresque de la révolution littéraire
et artistique qu'on appelle la _Renaissance_, tels étaient les nombreux
sujets dont traitait le tome IX.
Le tome X. qui vient de paraître, est le premier des deux volumes que M.
Henri Martin doit consacrer aux guerres de religion. Il commence à la
conjuration d'Amboise, et se termine au traité de Nemours, par lequel
Henri III se met à la discrétion de la Ligue. L'auteur, qui avait déjà
caractérisé le calvinisme dans le tome IX, le suit à l'oeuvre dans le
tome X. Il montre la France hésitant entre le calvinisme, soutenu par
les Anglais et les Allemands, d'une part, et le jésuitisme espagnol et
italien de l'autre, tiraillée entre deux tendances également étrangères
à son génie et à ses destinées nationales, luttant péniblement avec
l'Hôpital pour rester dans la justice et dans la vérité, puis
s'abandonnant honteusement avec Catherine de Médicis, à une sorte
d'éclectisme sanguinaire et parjure. Il distingue toutefois, chez
Catherine, le but des moyens, et tâche d'expliquer la politique de cette
reine qu'on a souvent mal comprise, et qui visait à abattre les
huguenots sans se soumettre à l'influence de Rome et de l'Escurial.
Enfin M. Henri Martin a étudié consciencieusement le problème de la
Saint-Barthélemi; il a tâché de définir les rôles si différents qu'y
jouèrent Catherine et Charles IX.
Le tome XI renfermera la grande guerre de la Ligue et la fondation de la
monarchie des Bourbons.
_La Science de la Vie_, ou Principes de conduite religieuse, morale et
politique, extraits et traduits d'auteurs italiens, par M. VALÉRY. 1
vol. in-8 de vingt-une feuilles trois quarts. Paris, 1842. (_Amyot_,
éd.) 5 fr.
Malgré l'esprit et le sentiment chrétiens qui animent son livre, M.
Valéry le destine «aux lettrés et aux gens du monde, à cette classe qui
s'appelait, sous Louis XIV, les honnêtes gens.» Son but est de les
attirer à la porte du temple, mais il ne veut point passer pour un
prédicateur, car il n'a pu admettre certains scrupules respectables,
sans doute, avec lesquels on ne produirait que des oeuvres sans vie,
sans couleur et sans vérité.
Le premier titre de cette nouvelle publication de l'auteur des _Voyages
artistiques et littéraires en Italie_ a le grand tort d'être trop
ambitieux. Malheureusement pour ses lecteurs, M. Valéry ne leur apprend
pas ce qu'est réellement la _Science de la vie_. Au lieu d'exprimer une
opinion quelconque sur ce grave problème, il se contente d'analyser ou
de traduire, en y ajoutant des notices biographiques: 1° _le Miroir de
la vraie Pénitence_ (Specchio della vera Penitenza), de JACQUES
PASSAVANTI:--2º _la Vie sobre_ (la Vita sobna), de LOUIS CORNARO:--3°
_la Vie civile_ (la Vita civile), de MATTHIEU PALMIERI.--4º _le
Gouvernement de la Famille_ (il Governo della Famiglia) de
PANDOLFINI.--5º _le Courtisan_ (il Cortegiano) du comte BALTHAZAR
CASTIGLIONE;--6° _les Oeuvres diverses de Monsignor Jean della
Casa_;--7° _le Dialogue du Père de Famille_, du TASSE. Ces sept Traités
réunis doivent former une espèce de Manuel pour la conduite de la vie,
car ils concernent: le premier, l'âme et le salut; le second, le corps
et l'hygiène; le troisième et le quatrième, le gouvernement de l'État,
la famille et le ménage; le cinquième et le sixième, les manières et
l'usage.
_Îles Marquises_ ou _Nouka-Riva_, histoire, géographie, moeurs et
considérations générales, d'après les relations des navigateurs et les
documents recueillis sur les lieux, par MM. VINCENDON-DUMOULIN et
DESGRAZ. 4 vol. in-8 de 25 feuilles 1/2, plan et cartes. Paris, 1843,
Arthus-Bertrand. Prix: 7 fr.
Au moment où la France apprit que ses marins venaient de prendre
possession des îles Marquises, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz
s'empressèrent de réunir, dans un seul Volume, les documents recueillis
jusqu'à ce jour sur cet archipel par les navigateurs de toutes les
nations. Cette compilation, faite à la hâte, mais avec intelligence et
avec goût, se divise en quatre parties. Dans la première, les auteurs
racontent l'histoire des Marquises depuis leur découverte, en 1595, par
l'adelantade Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à la prise de possession, au
nom de la France, par le contre-amiral Dupetit-Thouars, au mois de juin
1842. Les second et troisième chapitres sont consacrés à la géographie
de l'archipel des Marquises et à la description des moeurs et des
coutumes de ses habitants. Dans la quatrième partie, intitulée:
_Considérations générales_, MM. Vincendon-Dumoulin et Desgraz examinent
l'utilité que peut avoir pour la France cette nouvelle conquête. Selon
eux, la colonie des Marquises n'a aucune importance comme colonie
agricole; comme établissement commercial, ses ressources seront celles
de tous les points de relâche où les vivres frais abondent: mais, comme
station militaire, elle leur parait utile et avantageuse. MM.
Vincendon-Dumoulin et Desgraz faisaient partie de l'expédition de
_l'Astrolabe_ et de la _Zélée_, et si, pour asseoir leur opinion, ils
ont cherché à s'éclairer de tous les documents transmis par leurs
prédécesseurs, ils ont, toutefois, jugé d'après leurs propres
sensations, en s'aidant, ainsi qu'ils le déclarent eux-mêmes, de leurs
notes particulières et de leurs souvenirs.
_A Memoir of Ireland, native and Saxon_, by O'CONNELL. Vol. 1.
1172-1660. Dublin, 1843.--Histoire de l'Irlande primitive et saxonne, par
O'CONNELL. Vol. 1er (non traduite).