L'HABIT ET LE MOINE.

Quel est ce rayonnant mortel à la chevelure ondoyante, à la cravate

merveilleuse, au gilet fastueux, à la taille de guêpe, aux bottes

artistement glacées d'un encaustique irréprochable, qui arpente d'un air

vainqueur, la canne à pomme d'or en main, le bitume de nos

boulevards?--Eh quoi! vous ne le connaissez pas. C'est le vicomte Roger

de Cancale, un de nos dandys les plus lancés, un homme que l'on voit

partout, un type d'élégance, un lion, puisqu'il faut l'appeler par son

nom. A l'aspect de ce brillant personnage, on se demande si c'est un

secrétaire d'ambassade, un jeune membre de la chambre haute, une moitié

d'agent de change ou un courtier industriel. Les gens même qui le voient

habituellement partagent cette incertitude: sa position sociale est un

profond mystère, et nul ne pourrait dire au juste sous quelle latitude

parisienne est retiré son domicile. Ce sont là deux points délicats sur

lesquels maint questionneur indiscret a parfois cherché à le sonder:

mais toujours le noble vicomte a pris soin d'éluder ce chapitre qui ne

semble pas éveiller en lui des sensations fort agréables. Sans doute ces

demandes déplacées lui rappellent quelque fâcheux souvenir, quelque

douloureux secret de famille, qu'il voudrait à jamais bannir de sa

mémoire. Tout ce qu'on a pu savoir de lui, à ses moments d'expansion, et

par phrases incidentes négligemment jetées dans la conversation, c'est

qu'il possède une immense terre dont le revenu suffit, et au-delà, à sa

fastueuse existence.

L'emplacement de cette terre, sous les verts ombrages de laquelle nul ne

s'est jamais reposé, n'est pas non plus très nettement déterminé par le

vicomte. Parfois il lui est arrivé de dire qu'elle était située en

Normandie; mais à d'autres il a confessé qu'il possède dans le midi de

la France un antique et vaste manoir. D'autres enfin jurent leurs grands

dieux qu'il les a engagés maintes fois à venir lui rendre visite dans

ses métairies de Beauce. Est-ce distraction? Est-ce oubli? Ou bien ne

serait-il pas plus naturel de croire que le noble vicomte est à la fois

seigneur châtelain en Beauce, en Normandie et en Provence? Cette

dernière interprétation semble en effet la plus plausible; car au train

qu'il mène, un tel homme doit être au moins millionnaire. Jeune, beau,

noble, riche, élégant, répandu, cet heureux mortel offre donc dans sa

personne le résumé de toutes les félicités terrestres. La seconde des

Parques ne lui ouvre que des jours filés d'or et de soie. Emportée au

courant tumultueux de toutes les voluptés humaines, sa vie n'est qu'une

longue ivresse, un perpétuel enchantement. Il doit être l'arbitre de la

mode, l'âme du grand monde parisien, le désespoir des autres beaux et la

coqueluche des belles. Quelle destinée digne d'envie! Quelle magnifique

existence! O fortuné Cancale! O trop heureux vicomte! _O ter quarerque

beatus!..._

Voilà ce qu'il vous parait être, ô flâneurs ingénus, ô modestes passants

qui, vous croisant avec ce superbe dandy, vous retournez pour l'admirer

et le suivre d'un oeil d'envie. Apprenez maintenant qui il est.

Et d'abord, le fringant héritier du Cancale n'est pas plus vicomte que

vous et moi, bien qu'en disent les fastueuses cartes-porcelaine et son

cachet armorié. Sa vicomté est chimérique; son _de_ même est de pur

agrément, et quant au beau, nom de Cancale, c'est tout simplement celui

du célèbre rocher près duquel il a vu le jour et dont il a cru devoir

faire suivre l'appellation patronymique de ses ancêtres, marchands de

marée de leur métier. Or, si jadis nous avons eu des gentilshommes

verriers, il n'est pas à notre connaissance que jamais il ait existé des

gentilshommes pêcheurs d'huîtres. Continuons cependant de l'appeler

vicomte, puisque aussi bien nous l'avons introduit dans ce titre dont il

s'est emparé et qui dès lors lui appartient, sinon par droit de

naissance, tout au moins par droit de conquête.

Le vicomte donc est employé dans une petite administration parisienne,

aux modiques appointements de 1,200 fr. par an. Cette place, qui

consiste à tenir des registres, est juste à la hauteur de sa capacité et

représente à elle toute seule les nombreuses terres ou métairies qui

sont censées fournir au luxe de notre jeune gentleman.

Dévoré au sein de sa profonde obscurité par l'incurable manie de

briller, et ne se sentant pas la force de volonté ni d'intelligence

nécessaire pour s'élancer hors de sa sphère infime et forcer les regards

de la foule, notre homme a pris un grand parti: il s'est voué corps et

âme à la satisfaction de sa puérile vanité. Il a retourné le proverbe et

s'est dit: «L'habit fait le moine. Être n'est rien, paraître est tout.»

Dès lors il a tendu toutes ses minces facultés vers ce grand but:

_Paraître._

Mais, me direz-vous, comment faire pour briller avec 1,200 fr., un peu

moins que ce qu'avec de l'ordre il faut pour ne pas mourir de faim?

Notre vicomte va vous l'apprendre.

Insinuant, souple, obséquieux, possédant le jargon du monde, doué d'un

aplomb imperturbable, Cancale a su s'introduire dans plusieurs grandes

maisons de Paris. Il y a réussi avec d'autant moins de peine que, dans

l'état actuel de notre société, les salons, sauf quelques bien rares

exceptions, sont littéralement ouverts à tous venants. Là, il n'a pas

tardé à faire la connaissance de quelques jeunes gens riches et titrés

dont il s'est fait le complaisant, et qui, en récompense, l'ont admis

auprès d'eux dans une sorte d'intimité, assez semblable à celle qui

existe entre le caniche et le maître. Mais il est de bonne composition

sur tous les petits échecs d'amour-propre qu'il lui faut souvent essuyer

pour en arriver à ses fins, et se plie merveilleusement au précepte de

l'Évangile; il s'abaisse pour être élevé. A l'aide de ce patronage, il

achève de se lancer et d'en imposer au vulgaire. Peu lui importe d'être

considéré et traité par ses nobles amis comme un être sans conséquence,

une façon d'_homme de compagnie_. Être n'est rien, paraître est tout: il

est fidèle à sa devise.

D'ailleurs ses relations aristocratiques lui valent plus d'un

revenant-bon. Il leur doit d'être admis à des parties de plaisir dont

l'état piteux de sa bourse devait naturellement l'exclure. Il trouve de

temps en temps place dans quelques loges, et fait communément une ou

deux fois par mois une promenade au bois de Boulogne, monté sur un

cheval d'emprunt. C'est dans ces bienheureuses occasions qu'il triomphe

et que son visage rayonnant, tout bouffi de rose et d'arrogance, semble

dire à la foule ébahie: «Regardez-moi; je suis le vicomte de Cancale,

l'homme le plus brillant de Paris!»

Un privilège encore plus précieux que tous ceux-là et qu'il doit

également à ses relations, consiste dans les nombreuses invitations à

dîner qui embellissent son existence. En un mot, plante parasite dans

toute l'acception du terme, il se fait supporter à cause de son

feuillage verdoyant.

Les jours où il n'est pas invité à dîner, il s'achemine, couvert de sa

peau de lion, vers quelqu'une de ces ruelles désertes voisines du

Palais-Royal, et là il se glisse, entre chien et loup, dans une

guinguette souterraine où, à raison de dix-huit sous, il savoure trois

plats au choix, un potage, le dessert et la demi-bouteille de vin. Après

avoir achevé ce repas clandestin, il court au boulevard de Gand,

s'installer, le cure-dents aux lèvres, sur le perron du café de Paris,

qu'il feint ensuite de descendre en chancelant légèrement, comme un

homme qui s'est ingurgité un peu trop d'ai et de bourgogne. Cependant

les passants se disent, en contemplant sa démarche un peu titubante:

«Voilà un de ces heureux du jour, un de ces hommes qui passent leur vie

dans de scandaleuses orgies, qui consomment à leur dîner la substance de

vingt familles! Avec les miettes de sa table, que de pauvres on

nourrirait!»

Le vicomte s'aperçoit de l'effet qu'il produit et ne contribue pas peu à

l'accroître en saluant avec un empressement affecté tous les équipages

qui passent. Il entre ensuite au débit de tabac et achète avec grand

fracas un cigare de 15 centimes, qu'il paie en tirant de sa poche, parmi

nombre de gros et de petits sous, une unique pièce d'or qu'il tourne et

retourne entre ses doigts de manière à la bien montrer aux gobe-mouches

qui l'entourent: telle est l'unique destination de cette pièce

inaliénable. Plutôt que d'y toucher, il se résignerait aux plus dures

privations; elle fait partie de son costume, ni plus ni moins que son

épingle, sa cravate, ses bottes vernies et sa chaîne d'or de chrysocale.

Arrive la sortie de l'Opéra, ou celle des Italiens. Le vicomte court se

poster sous le péristyle du théâtre, pour faire croire qu'il vient

d'assister au spectacle, et se promène de long en large comme un homme

qui attend ses gens. A l'en croire, il ne manque pas une seule

représentation de quelque importance aux théâtres lyriques ni ailleurs.

Cette prétention l'expose parfois à de rudes mystifications.

Dernièrement il arrive, entre onze heures et minuit, dans une nombreuse

réunion.

--Comme vous venez tard! lui dit obligeamment la maîtresse de la maison.

--Je sors des Bouffons, répondit-il en se dandinant avec une grâce

nonchalante.

--La Grisi a-t-elle été belle?

--Adorable!

--Et Lablache?

--Admirable!

--Et Mario?

--Délectable!

--Je crois que vous avez été content?

--Dites enthousiasmé, ému, galvanisé. Quelle soirée délicieuse!

Comme il en était là, arrive un véritable habitué du Théâtre-Italien,

qui annonce que la représentation annoncée a été remise pour cause

d'indisposition.

Il va sans dire que le vicomte fréquente assidûment les courses de

chevaux, où il étonne tous ses voisins par ses connaissances profondes

en matière de _turf_ et de _sport_. Il se faufile parmi les membres du

jockey-club et parie six cents louis sur la tête de _Tandem_ contre

_Arabella_ ou _Farguhar_. Il perd ou gagne sans sourciller, et a de

bonnes raisons pour cela. La perte ne l'appauvrira pas plus que le gain

ne l'enrichira; le tenant est un sien compère, autre lion de même acabit

et de même crinière, qui le soir lui jouera mille louis, s'il est

besoin, en une partie d'écarté. C'est ainsi qu'à peu de frais le vicomte

joint le renom de grand et magnifique joueur à celui de viveur prodigue,

de merveilleux par excellence et de gastronome distingué.

Parlerons-nous de son costume? Cette seule partie de sa monographie

comporterait un long poème. Les ressources de Quinola et de Jonathas

réunies n'approchent pas de celles que le vicomte déploie en ce qui

touche cette portion si essentielle de son être. Il a pour tailleur un

portier qui lui fait des habits d'Human à raison de 60 fr. pièce, et des

pantalons de Roolf, sur le pied de 18 fr. l'un. Il prend les bottes de

Sakoski chez un cordonnier en vieux qui fait le neuf par occasion, et

ses gants de Boivin chez la mercière. Ainsi du reste. Il sait au juste

dans quel quartier, dans quelle rue, dans quelle boutique il trouvera

des bretelles, une cravate, des manchettes, des faux-cols, à vingt pour

cent de réduction. Il fera au besoin tout Paris pour réaliser sur chacun

de ces articles importants une économie de 50 centimes. Nul mieux que

lui n'est au courant de toutes les ventes au rabais et ne sait exploiter

les bonnes occasions avec plus de sagacité et une plus rare prévoyance.

C'est lui qui a inventé les faux-cols en papier et les plastrons de

toile de Hollande adaptés à de grosses chemises d'un horrible madapolam.

De quels soins minutieux il entoure chaque partie de son costume! Une

mère ne veille pas sur son enfant au berceau avec une plus tendre

anxiété, une plus inquiète sollicitude, que le vicomte sur le moindre

accessoire de sa parure. Il ne marche jamais que les coudes; saillants

et les bras détachés du corps, pour ne point user son habit par un

frottement intempestif. A force d'égards, de ménagement, de coups de fer

donnés à propos, il conduit à âge de Burgrave son chapeau de peluche à

longues soies qui joue le castor à s'y méprendre, tout en lui conservant

une certaine fraîcheur, un certain lustre décevant. Il brosse lui-même

ses vêtements et vernit ses bottes pour plusieurs motifs, dont le

premier est que, comme le héros de la chanson de Piis, il est à la fois

sa femme de ménage, son domestique et son portier, ce qui ne l'empêche

pas de déclamer sans cesse contre l'incurie de _ses gens_, en annonçant

qu'au premier jour il prendra le violent parti de les mettre tous à la

porte. C'est dire, à mots couverts, qu'il se voit menacé de coucher à la

belle étoile.

Ce malheur pourra bien lui arriver en effet, pour peu que son

propriétaire se lasse d'attendre les trois termes qui lui sont dus par

le vicomte. C'est rue Jean-Pain-Mollet, ou Jean-Pain-Mollet-_Street_,

comme il dit lui-même pour rehausser cette appellation triviale d'un

léger parfum exotique, qu'est située la demeure grandiose de cet

imposant personnage. A l'inspection de son logis, on ne lui reprochera

certes pas d'être un lion de bas étage; car il habite un cabinet humide

et noir sur le derrière, au cinquième au-dessus de l'entre-sol. On ne

peut pas dire non plus qu'il soit logé en garni; car la mansarde ou

_tabatière_ où il a élu son domicile n'est pas même décorée des meubles

délicats qui ornaient la Chartreuse de Gresset. On n'y voit pour tout

ameublement qu'un lit de sangle recouvert d'une paillasse délabrée et

d'un matelas qui a l'air d'avoir passé au laminoir, une chaise de

cuisine qui réclame instamment le ministère du rempailleur, et une table

boiteuse qui est à la fois buffet, console, guéridon, table de nuit,

table de jeu, table à manger et secrétaire. A la place qu'occuperait la

cheminée, s'il y en avait une, on voit un petit poêle en fonte, pur

objet de luxe; car jamais personne n'a pu découvrir, et pour cause, de

quel bois se chauffe le vicomte. Un miroir à barbe fêlé lui tient lieu

d'armoire à glace. Sur le mur blanchi à la chaux on voit, pour toute

panoplie, deux pipes de terre en sautoir.

C'est dans cet élégant boudoir que le vicomte vient chaque soir se

reposer de son existence tumultueuse de la journée. Triste conclusion,

bien digne de l'exorde! Là, comme Phoebus achevant sa diurne carrière,

il dépouille ses brillants atours et se couvre d'une vieille

souquenille, à moins qu'il ne préfère, attendu la saison, demeurer en

bras de chemise. Qui reconnaîtrait dans ce pauvre hère, à l'aspect

misérable, mélancoliquement assis près d'un grabat, le superbe, le

triomphant, l'insolent dandy de la soirée? Souvent il grelotte, il a

faim; car le dîner en ville a manqué ce jour-la, et il a consacré sa

dernière pièce blanche à l'achat d'une paire de gants-paille. Alors il

prend sa pipe, la bourre convulsivement et s'étourdit, en aspirant les

fumées de l'âcre _caporal_, sur les misères de la vie. C'est là ce qu'il

appelle «fumer le latakié dans un marghilé de cristal.» Cette opération

terminée, il se couche et s'efforce de s'endormir, afin de dîner en se

répétant, pour étouffer ses tiraillements d'estomac: qu'être n'est rien,

paraître est tout, et qu'en somme tout n'est que vanité.

Ainsi vit et mourra cet homme, esclave et éternelle victime du plus sot

de tous les amours-propres. Aussi stupide que frivole, il ne respire que

pour autrui; il n'a qu'une seule idée en tête, celle d'égaler ses

supérieurs et d'humilier ses égaux. Double type de crétinisme et de

servile imitation, il est à la fois l'âne et le singe affublés de la

peau du lion. On ne nous saura point mauvais gré, nous l'espérons,

d'avoir montré l'oreille de l'un et la grotesque face de l'autre.

L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 · 第 20 / 26 题