Depuis _Les infiniment petits_, si spirituellement chantés par notre
grand poète national, on a tant de fois et si souvent dit que notre
époque était mesquine, étriquée; que nous perdions dans la contemplation
de petites choses, dans la discussion de petits intérêts, dans le choc
de petites ambitions, tout sentiment du grandiose et du sublime; on a
tant critiqué, et non sans raison, les petites tendances de notre
individualisme, le cercle étroit, l'horizon borné de notre politique,
qu'il y a justice à tenir compte de tout ce qui semble revêtir quelque
apparence de grandeur et de solennité.
Les chemins de fer ouvrent pour le monde une ère nouvelle. Sans demander
à l'avenir quelles relations, quelle communauté de sentiments et d'idées
ces voies de rapide communication établiront un jour entre les peuples,
considérons seulement les avantages dont ils dotent le présent. Ils
provoquent les grandes associations de capitaux, qui seules peuvent
permettre de tenter et de mener à bien aujourd'hui les grandes
entreprises. Ils transportent sous nos yeux, en un seul convoi, plus de
voyageurs que cent voitures et cinq cents chevaux des messageries
royales n'en transporteraient péniblement en un temps cinq fois plus
long, et la France a payé cet avantage par une si cruelle et si
douloureuse expérience, qu'elle doit, plus qu'aucune autre nation, y
tenir et se l'assimiler.
Les chemins de fer appellent et réunissent sur le même point des masses
de travailleurs; ils les associent dans une commune pensée, dans un but
commun, et c'est là une préparation pacifique à une sage organisation du
travail et à ces institutions des caisses de retraite appelées de tant
de voeux, et qui doivent assurer aux classes laborieuses, aux vétérans
de l'industrie, une vieillesse heureuse et honorable.
Ce sont les chemins de fer qui ont donné à notre pays le premier
spectacle des grandes solennités industrielles nationales, provoquées
par leur inauguration. Les compagnies des chemins de fer d'Orléans et de
Rouen annoncent, pour les premiers jours de mai, à l'occasion de leur
ouverture, des fêtes que l'on dit féeriques. Il ne s'agit de rien moins
que d'un banquet de 2,000 convives qu'un seul convoi transporterait à
Orléans et ramènerait à Paris au bruit des instruments et des fanfares.
_L'Illustration_ ne laissera rien perdre à ses lecteurs de ces fêtes, de
ces réunions éclatantes; mais elle leur doit compte, dès aujourd'hui,
d'un festin dont le chemin de fer de Rouen a été le prétexte, et qui
rappelle les plus fabuleux repas de l'antiquité.
Parmi les nombreux travaux d'art qu'a nécessités le chemin de fer de
Paris à Rouen, un des plus importants était celui du tunnel de
Tourville. Pour en hâter le terme, le directeur avait promis qu'à peine
le tunnel terminé, les ouvriers seraient réunis autour d'une table où un
boeuf entier serait servi tout rôti, entouré d'un monceau de pommes de
terre.
Le tunnel a été terminé même avant l'époque prescrite, et le directeur
des travaux a tenu fidèlement sa parole. Un boeuf qui, tout dépouillé,
pesait encore 150 kilogrammes, a été embroché avec une broche
monstrueuse forgée exprès pour la circonstance. La broche, suspendue à
des chaînes qu'un cabestan faisait manoeuvrer, a majestueusement tourné
son rôti gigantesque devant un fourneau immense dressé à l'aide de rails
entre lesquels brûlait plus de coke qu'il n'en aurait fallu pour faire
marcher une locomotive. A peu de distance, dans de vastes chaudières,
cuisaient les pommes de terre.
Quand tout a été prêt, un wagon, espèce de large plateforme, s'est
avancé. Avec le secours du cabestan, le boeuf y a été installé, flanqué
de dix hectolitres de patates; et le rôti, cinq grands tonneaux de
bière, les convives, tout cela est parti ensemble, remorqué par une
machine, au bruit de mille cris joyeux.
Deux cent cinquante ouvriers ont pris place autour de la table sur
laquelle s'élevait, majestueux et fumant, ce rôti homérique; quatre
officiers de bouche, vulgairement appelés garçons bouchers, ont monté
sur la table et ont découpé cette pièce monstrueuse, qui a été le plat
de résistance de ce festin improvisé. L'ingénieur du chemin de fer et
plusieurs notabilités de Rouen ont présidé cette réunion, dans laquelle
les ouvriers anglais et français ont oublié toute rivalité nationale en
présence de ce rosbif merveilleux.
On peut voir de ce fait le côté prosaïque et grossier, nous ne le
contestons pas; mais il y a autre chose: le banquet, avec son boeuf
rôti, avec ses tonneaux au lieu de bouteilles, avec ses joies brutales
si vous voulez, n'en a pas moins un caractère élevé. Ce n'est pas
seulement le travail qui a été en commun là, c'est la récompense aussi
qui a été commune; c'est une image incomplète, peu attrayante sans
doute, mais enfin c'est une image des bienfaits de l'association; et
soyons bien sûrs que rien de ce qui touche à ce grand bienfait de
l'association des travailleurs ne peut nous être indifférent
aujourd'hui.
Et tant il est vrai qu'un bon esprit anime presqiue toujours les hommes
réunis, ces braves gens, quand il n'ont plus eu devant eux que les os
disséminés du héros de la fête et les tonneaux vides et la table
dévastée, alors ils ont songé aux malheureux de la Pointe-à-Pitre, et
ils ont fait une quête dont le produit ira porter bonheur à quelque
famille ruinée.