M. de Lamartine disait encore à l'Académie de Mâcon:

«Nous ne sommes pas de cette école d'économistes implacables qui

retranchent les pauvres de la communion des peuples, comme des insectes

que la société secoue en les écrasant, et qui font de l'égoïsme et de la

concurrence seuls les législateurs muets et sourds de leur association

industrielle. Nous croyons, nous, et nous agissons suivant notre foi,

que la société doit pourvoir, guérir, vivifier; qu'il n'y a de richesse

légitime que celle qu'aucune misère imméritée n'accuse...

Découvrira-t-on les moyens de réaliser partout cette solidarité

secourable de tous avec tous? Quant à moi, je n'en doute pas: la société

n'a jamais manqué d'inventer ce qui lui était nécessaire. Le grand

inventeur de la société, ce n'est pas le génie! le grand inventeur de la

société, c'est l'amour!...»

Voici encore un passage remarquable d'un discours sur la manière dont il

faut, suivant l'orateur, comprendre la liberté de l'enseignement:

«Vous ne trouverez ici, disait-il à Mâcon, aucune de ces préventions

jalouses ou étroites qu'on s'efforce de répandre aujourd'hui contre

l'Université, tantôt au nom de la liberté d'enseignement, tantôt au nom

des susceptibilités religieuses. La liberté d'enseignement, nous la

voulons pour tout le monde, mais nous la voulons aussi pour l'État... Le

dernier des individus, en France, pourrait élever une maison

d'éducation, et l'État ne le pourrait pas! La présomption de dignité, de

moralité, de capacité, serait pour l'individu isolé et sans garantie! La

présomption d'indignité, d'immoralité, d'incapacité serait pour l'État!

Un ravalerait la sublime mission d'élever la jeunesse et de former

l'esprit humain jusqu'au niveau d'une vulgaire industrie! Les maîtres de

la génération future seraient des industriels en enseignement, des

industriels en science, des industriels en morale peut-être, et vous

appelleriez cela émanciper la famille et sanctifier l'enseignement!...

Nous disons, nous, que ce serait livrer la famille à la spéculation, et

mettre l'esprit humain, l'âme du peuple, au rabais. Non, l'enseignement,

quel qu'il soit, donné par des individus, par des corporations et par

l'État, ne sera jamais impunément une industrie. L'enseignement est une

fonction; c'est le dégrader que de le faire descendre de cette hauteur

jusqu'à je ne sais quel vil commerce des doctrines, des âmes et des

intelligences. Respectons-le d'avantage dans tous ceux qui s'y

consacrent; respectons-le surtout dans l'Université!»

Courrier de Paris.

LES FLÛTES ET LES VIOLONS.--LE BAL ET LA CHARITÉ.--M. PONSARD ET

LUCRÈCE.--SOIRÉE CHEZ BOCAGE.--L'EMPEREUR ET LE JOAILLIER.--LE GALOP DE

MELPOMÈNE.--SIMPLE LETTRE.

Si le bal touche à sa fin, si le violon et le cornet à piston, ces

agents provocateurs de la valse et de la contredanse, commencent à

rentrer dans leur étui, en revanche le concert se montre partout et se

multiplie. Le concert triomphe et règne sans partage au temps de la

semaine sainte et des jours de pénitence, et nous en approchons. Comme

certain demi-dieu de la mythologie, il prend toutes les formes et tous

les tons: tantôt simple romance et tantôt capricieuse cavatine; agile

concerto ou formidable symphonie, flûte, basson, violoncelle, hautbois,

piano, harpe, soprano et baryton, contralto et ténor; vous avez beau

faire, vous ne lui échapperez pas; il s'affiche au coin des rues et vous

guette au passage. Suspendu aux vitres des magasins de musique, il vous

saute aux yeux. Vous vous croyez en sûreté chez vous; allons donc! le

concert vous poursuit à domicile. Le concert se cache, vous enveloppe,

arrive par la petite poste, et abuse de la candeur de votre

portière.--Monsieur, une lettre!--Et vous prenez la lettre avec

empressement. Est-ce l'amitié qui m'écrit? Est-ce la fortune, est-ce

l'amour? Stephen s'est-il rappelé son serment? Mariana m'envoie-t-elle

le doux mot que j'espère? Faut il compter sur une joie, faut-il se

préparer à un chagrin? Le coeur bat, la main tremble; on rompt le

cachet, et l'on trouve... un billet de concert enveloppé dans un

prospectus. Damnation! comme dit M. Alexandre Dumas. Vous espériez de

douces heures illuminées d'un regard et d'un sourire, et c'est M.

Krokausen, première guimbarde de S. A. S. le prince

Linck-Kolh-Sickingen-Selbitz, qui vous invite à venir l'entendre. Vous

croyez au souvenir d'un ami absent et regretté, et c'est l'annonce de

l'arrivée à Paris de mademoiselle

Inès-Faral-Badajoz-y-Ségovia-y-Caraguez, première castagnette de S. M.

Catholique, accompagnée d'il signor

Paolo-Dolcè-Pulicenella-Roucoulantini, premier mirliton de la chapelle

du roi de Naples.

Ainsi les concerts nous inondent, ou plutôt nous dévorent. Ils pullulent

comme les Maringouins dans les nuits de Venise, et nous n'avons pas de

moustiquaires! Paris est envahi, assiégé, occupé par une innombrable

armée d'instruments à cordes et d'instruments à vent. On n'imagine pas

combien d'archets courent en ce moment de la première à la quatrième

corde; combien de bouches souillent dans le cuivre dans l'ébene, dans

l'ivoire; combien de mains gambadent et caracolent sur les touches du

piano sonore; combien de gosiers roucoulent depuis _ut_ jusqu'à _si_.

Pendant un mois, nous allons ressembler à une nation de musiciens et de

chanteurs. C'est la saison où les fidèles vont en pèlerinage aux maisons

Pleyel, Herz et Erard. O musique! voix mélodieuse, céleste harmonie, tu

mérites en effet ce culte et ces autels. C'est toi, fille d'Orphée et

d'Amphion, qui touches les âmes les plus dures et adoucis les esprits

les plus sauvages. Oui, tu es divine et toute-puissante quand tu parles

par la voix de Mozart et de Beethoven, dans ces magnifiques concerts où

l'archet d'Habeneck commande; oui, tu es délicieuse et adorable quand tu

t'appelles Malibran ou Rubini, Thalberg ou Bériot. Mais qui te délivrera

de tous ces gosiers faux, de tous ces maigres violons, de tous ces

pianos assommants, de toutes ces flûtes aigrelettes, de tous ces

hautbois criards, de toutes ces clarinettes clapissantes, qui te

compromettent et t'outragent, sous le prétexte qu'ils ont fait

l'admiration du schah de Perse et charmé le Grand Mogol?

D'ici à Pâques, il n'y aura plus que les concerts et les sermons où il

sera de bon ton de se faire voir: le matin, à l'église, pour entendre

l'abbé Coeur ou l'abbé de Ravignan; le soir, chez Erard ou chez Herz,

pour savourer quelque duo mondain ou quelque quatuor amoureux. Vivent

les jours de sainteté! Qu'irait-on faire ailleurs? Les théâtres sont

fermés ou soumis à un régime qui sent le jeûne et les Quatre-Temps. Ils

ne servent plus à l'appétit public que de maigres vaudevilles, des

opéras de pénitents et des drames en retraite; les théâtres ont trop

d'habileté et de savoir-vivre pour hasarder les pièces opulentes, les

pièces curieuses, entre le dimanche de la _Passion_ et le dimanche des

_Rameaux_. D'ailleurs, nos jolies femmes, nos femmes élégantes, nos

_lionnes_, sont ingénieuses et ne manquent jamais de moyens d'occuper

leurs heures et de se distraire. Vous les croyez désoeuvrées, se mirant

nonchalamment dans leur miroir, d'un petit air ennuyé ou boudeur, point

du tout; elles ont mille affaires en tête; c'est une grave dissertation

sur la couleur d'un chapeau et une quête pour les orphelins de

l'arrondissement; c'est une souscription pour un père de famille qui a

éprouvé des malheurs et un nouvel attelage bai-brun. Et puis n'ont-elles

pas la catastrophe de la Guadeloupe? La Guadeloupe est d'un grand

à-propos pour occuper ces dames. Il faut les voir! Quel zèle ravissant!

quelle humanité charmante! quel délicieuse sensibilité! Les plus jolis

sourires excitent et éveillent la bienfaisance endormie; les plus

blanches et les plus nobles mains tendent la sébile pour le soulagement

de cette grande infortune. On dresse des listes de dames patronnesses; on

organise des loteries philanthropiques; on médite des matinées musicales

pour contrarier le tremblement de terre et relever les ruines qu'il a

faites; on brode de la tapisserie, de la soie et du velours; on tresse

des bourses et des pantoufles; on prodigue le dessin au crayon noir ou

rouge et l'aquarelle... contre l'incendie.

Pour toutes ces choses-là, Paris est la ville adorable, la ville sans

pareille. Visitez l'Europe, faites le tour du monde, passez sous tous

les degrés de latitude, nulle part vous ne verrez pratiquer la

philanthropie avec autant de grâce et de légèreté, et faire une bonne

action en même temps que goûter un plaisir. Les femmes de Paris

excellent à exercer ce cumul. J'en sais une, des plus spirituelles et

des plus adorées: il y a quelques semaines, un peu avant l'épouvantable

chute de nos frères de la Pointe-à-Pitre, je lui reprochais son air

triste et son regard ennuyé. «Que voulez-vous, dit-elle; je suis lasse

de vos valses et de vos fêtes; il me faudrait un petit malheur pour me

distraire.» Quinze jours après, je la revis; son teint s'était animé,

son oeil avait toute sa flamme, sa bouche souriait agréablement. «Eh

bien! me dit-elle, vous allez souscrire pour cette pauvre Guadeloupe!

Vous m'apporterez cela demain, au bal de madame d'Harv...» J'appris

bientôt la cause de cette résurrection de son teint et de son humeur:

depuis quinze jours, elle se trouvait à la tête de douze bals et d'un

tremblement de terre, de trois veuves et d'un cachemire vert, de quatre

orphelins et d'une chasse au courre, d'une course au clocher et de cinq

vieillards aveugles; c'était la femme la plus heureuse du monde.

Il y a deux mois qu'on le dit, qu'on le raconte et qu'on l'imprime, les

uns tout bas et d'un style mystérieux, les autres à haute voix et à

coups de trompette. Il est venu! Il se révèle! Nous l'avons enfin

trouvé.--Quoi donc?--Le poète que nous attendions.--Quoi donc

encore?--Le chef-d'oeuvre qui doit remettre le dix-neuvième siècle dans

sa véritable voie poétique. Le chef-d'oeuvre s'appelle _Lucrèce_, le

poète se nomme Ponsard.--Voilà le bruit qui courait par toute la ville.

Et déjà avant d'être né, avant d'avoir vu le jour, avant d'avoir dit un

mot, M. Ponsard et Lucrèce étaient livrés aux éloges et aux railleries,

à l'adoration et à l'insulte.

Brutus a eu l'idée spirituelle de mettre fin à ces disputes anticipées

sur une tragédie dont tout le monde parlait sans la connaître: Brutus

s'est donc engagé à montrer chez lui la fameuse Lucrèce, ou plutôt à la

faire entendre. Or, Brutus, c'est Bocage; l'acteur original et hardi que

M. Ponsard a chargé de punir le crime de Sextus et de chasser les

Tarquins. Lundi dernier, le champ clos s'est ouvert dans un vaste et

élégant appartement de la rue des Marais; plus de cent auditeurs avaient

été conviés, sans distinction d'opinions ni de bannières. Tel journal,

admirateur prématuré de _Lucrèce_, se trouvait assis à côté du

_Charivari_, qui ne lui a pas épargné les épigrammes; la chambre

élective s'incarnait dans la personne de cinq ou six honorables: la

pairie avait M. Viennet pour échantillon; le ministère de l'Instruction

publique se montrait sous l'habit de M. Nisard; Samson était

l'ambassadeur du Théâtre-Français; l'Académie souriait du sourire

bienveillant et paternel que lui prêtait M. Tissot; la poésie, le roman,

le premier-Paris, le feuilleton, émaillaient les fauteuils et les

banquettes du salon. Un jeune homme placé derrière Bocage, attirait

l'attention par son air distingué, doux, modeste et réfléchi; c'était M.

Ponsard.

Bocage a récité, de sa voix animée, les cinq actes de la tragédie déjà

fameuse. Nous n'imiterons pas l'exemple des indiscrets qui trahissent le

mystère des oeuvres lues à huis-clos, et se hâtent de colporter partout

et de souiller la fleur de leur virginité. Laissons à d'antres ce rôle

de Sextus; c'est au second Théâtre-Français, c'est à la représentation

publique, qu'il appartient de dévoiler les beautés de _Lucrèce_ et ses

charmes encore cachés. Du moins annoncerons-nous le succès complet de la

lecture; les amis étaient transportés, les railleurs se sentaient

désarmés et remettaient l'épigramme au fourreau; la Chambre des Députés

approuvait: la pairie battait des mains; le ministère de l'Instruction

publique donnait son approbation magistrale; le roman était ému; la

poésie ne se sentait pas d'aise; le fait-Paris paraissait heureux

d'échapper un instant à la question des sucres, par des routes si

harmonieuses et si pures; la Comédie-Française se mordait les lèvres

d'avoir laissé échapper cette Lucrèce; le feuilleton oubliait de prendre

son air sévère et caustique; et l'Académie félicitait M. Ponsard de la

pureté de son style, de la netteté de ses idées, et du parfum grec et

romain exhalé de son oeuvre et partout répandu.

On a fini par de la musique et de la danse; Collatin a dansé avec

Tullie, et Sextus avec Lucrèce; j'ai vu Tarquin et Brutus se faire

vis-à-vis et se donner la main à la chaîne des dames. Soirée charmante,

soirée toute parfumée de poésie, soirée qui m'a donné des songes

harmonieux. Bocage en a fait les honneurs avec une rare courtoisie et

une franchise pleine de bon ton. Ceux qui, se rappelant les terribles

drames et les noires tragédies où bocage a joué tant de jeux sombres et

féroces, étaient venus, croyant descendre dans quelque souterrain décoré

de têtes de morts, et tout au plus éclairé d'une lampe sépulcrale;

ceux-là ont souri en voyant un riche appartement splendidement illuminé,

dont l'hôte gracieux et prévenant exerçait avec politesse une

hospitalité accompagnée de sourires au lieu de coups de poignards;

tandis que les sorbets, le punch et le Champagne tenaient la place de la

lame de Tolède et du poison des Borgia.

M. Biennais est mort; j'entends dire: Qu'est-ce que M. Biennais? M.

Biennais appartient à l'histoire de l'Empire. Son nom ne figure ni sur

la liste des maréchaux ni sur l'état des grands officiers de S. M.

l'Empereur et roi; M. Biennais n'était pas général et n'était pas

chambellan; M. Biennais n'a fréquenté ni la cour ni le champ de

bataille. Qu'était-il donc, encore un coup? Joaillier de Napoléon. C'est

lui qui a préparé la couronne de diamants pour ce vaste front impérial:

que dis-je? M. Biennais fit crédit de la couronne à César. Ce fut à

l'avènement du consulat: le jeune général était pauvre; il n'avait pour

richesse que sa gloire et ses lauriers d'Italie. Shylock et Eléazar

n'auraient pas prêté un denier sur de tels gages; Biennais donna l'or et

l'argent ciselés. Le héros orna magnifiquement sa maison, grâce à cette

confiance de Biennais. On sait que plus tard le consul fit de belles

affaires, et que l'Empereur remboursa largement le joaillier; mais il ne

lui en garda pas moins un souvenir reconnaissant. «Biennais m'a fait

crédit, disait-il, dans un temps où les banqueroutes politiques étaient

fréquentes; le consulat pouvait être obligé de déposer son bilan tout

comme un autre.»

Ces jeunes et nobles fronts que Biennais avait parés d'or, de perles,

d'améthystes et de saphirs, fronts hardis de héros et d'empereurs,

fronts souriants d'impératrices et de reines, fronts où la victoire

posait sa couronne, où l'amour tressait sa guirlande, tout est mort

depuis longtemps; il ne restait plus que le joaillier, qui vient de

rejoindre sa clientèle, aujourd'hui livide et découronnée.

Un des comédiens les plus amusants et les plus burlesques de Paris a

donné un bal, il y a trois jours. En homme qui sait vivre, X... a convié

tous ses camarades chantants, dansants, déclamants, sans distinction

d'entrechats ni de poignards, depuis le théâtre de la Gaieté jusqu'à

l'Opéra, et du Vaudeville au Théâtre-Français. Une des jeunes gloires de

la tragédie classique figurait en tête de la liste; X... lui avait écrit

particulièrement un billet respectueux, comme il convient; une queue

rouge aux prises avec une Hermione, ou quelque princesse de la même

maison. La jeune héroïne était bien tentée d'aller goûter un peu de

cette danse, car, pour être Melpomène, on n'en aime pas moins le galop:

cela délasse des soucis de la grandeur. Malheureusement, un certain

comte qui compose à lui seul, en ce moment, le conseil privé de la

princesse, opposa un refus formel, sous prétexte que; la dignité de

Melpomène serait compromise. Il fallut donc renoncer au galop qu'on se

promettait. Le jour même X... reçut les mots suivants, tracés par la

main tragique:

«Mon cher X..., le comte ne veut pas que j'aille ce soir à ton bal; je

n'irai donc pas à cause de lui, mais je le préviens que dans quinze

jours tu pourras en donner un autre.

«Ton affectionné camarade,

...

L'Illustration, No. 0005, 1er Avril 1843 · 第 6 / 26 题