C'était une grande solennité pour les artiste, que le démembrement de la
riche collection formée par M. Aguado, marquis de Las Marismas. Tous
connaissent, tous avaient admiré cette galerie, la seule qui possédait
des échantillons de toutes les écoles, la première qui nous eut mis à
même d'apprécier les maîtres de Castille et d'Andalousie. La nouvelle de
la vente avait mis en émoi non-seulement les amateurs parisiens, mais
ceux de Vienne et de Florence, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Les
gouvernements du Nord et du Midi avaient des représentants dans le
_grand salon_ du musée Aguado. Du 20 au 28 mars, une foule considérable
s'y est amoncelée, et a suivi avec une avide curiosité les péripéties des
enchères.
Les premières vacations ont été froides. Vous savez la méthode usitée
dans les ventes de tableaux: on débute par les toiles médiocres, pour
arriver progressivement aux chef-d'oeuvre. Les copies, les compositions
équivoques ou mal venues sont en quelque sorte envoyée en tirailleurs;
puis, quand les amateurs se sont animés au feu des escarmouches
préliminaires, on lance sur eux la réserve des originaux et des
peintures capitales. Aussi, les premiers jours, des tableaux de Claudio
Coello, Procaccini, Biscaino, Llanno, ont-ils été adjugés aux prix
modiques de 200, 76, 10 et 22 fr. On a même vu vendre _un portrait_ du
Tintoret, 316 fr.; un _saint François d'Assise_, d'Augustin Carrache,
505 fr.; un _Christ mort_, de Carlo Dolci, 43 fr., et l'_Espérance_, de
Vélasquez. 29 fr.
Ce rabais n'a rien de singulier: la galerie Aguado s'était recrutée à la
hâte, et le propriétaire avait réuni le bon grain et l'ivraie, sauf à
les séparer ensuite. Il avait eu parfois le bonheur d'accaparer des
toiles de premier ordre; d'autres fois aussi, il avait été induit en
erreur par des spéculateurs de mauvaise foi. Enlevé inopinément, il n'a
pas en le temps d'achever le triage de ses tableaux. Les différences
qu'on remarque entre le catalogue de 1839 et celui de 1843 constatent
d'ailleurs qu'il s'était occupé de l'épuration de sa galerie. Diverses
compositions, que la première rédaction assignait audacieusement au
Corrège, au Dominiquin, etc., sont indiquées postérieurement comme
l'ouvrage de leurs élèves: l'une d'elles le _Génie de l'architecture_, a
été adjugée à 175 fr. Le _Jésus remettant à saint Pierre les clefs du
Paradis_, donné en 1839 pour un Murillo, est devenu un Alonzo Cano en
1843, comme il a été vendu 535 fr., il est permis de supposer qu'il
n'était ni l'un ni l'autre.
La marche qu'a suivie la vente fait honneur au discernement des
acheteurs. Leur légitime méfiance ne les a point empêchés de rendre
justice aux qualités incontestables de certaines oeuvres; le patronage
des grands noms ne leur a pas fermé les yeux sur la médiocrité réelle de
certaines autres. Ils ont su se garantir à la fois de l'engouement et de
la crédulité; et l'on peut, sauf quelques, exceptions, juger du mérite
des tableaux par le prix d'adjudication.
Né en Espagne, M. Aguado avait accordé une place importante aux peintres
de sa patrie. On ne comptait pas dans sa collection, moins de
cinquante-neuf Murillo, parmi lesquels la _Mort de sainte Claire_, la
plus belle conception de ce maître: la sainte est étendue sur un grabat,
entourée de religieux vêtus de bure, au fond d'une cellule sombre et
nue; Jésus-Christ et la Vierge s'avancent pour recevoir son âme,
escortés d'une procession de vierges radieuses. Là sont les souffrances
terrestres, les ténèbres, les privations, les misères fatales ou
volontaires; ici resplendissent les joies célestes, le calme éternel, la
glorieuse indemnité. Ce tableau, qui, par le sujet et les dimensions, ne
pouvait convenir qu'à un musée, est resté aux héritiers de M. Aguado au
prix de 19,000 fr.
L'_Annonciation_, de Murillo, s'est vendue 27,000 fr.; la _Madone dans
sa gloire_, 17,900 fr.: le _saint François d'Assise en prière_, figure
d'un coloris vigoureux et d'un admirable effet, a été adjugé au prix de
13,100 fr.; deux toiles moins importantes, la _Jeune fille aux poissons_
et l'_Enfant à la tourte_, ont monté à 6,900 et 3,250 fr. Les autres
peintures attribuées à Murillo étaient d'une origine trop suspecte pour
atteindre un prix élevé. Un _portrait d'homme_, signé _Bertholomeus
Estebanus Murillo fecit_, 1652, a été payé 315 fr.
Des dix-sept Vélasquez de la galerie, un seul portrait connu sous le nom
de _la Dame à l'éventail_, a été vivement disputé et vendu 12,750 fr.;
les autres, bien qu'on y reconnût parfois la touche large et énergique
du maître, ont été adjugés à des prix très-inférieurs: la _Jeune femme
et le Nègre_, à l,200 fr.; le _portrait de la comtesse de Neubourg_ à
900 fr.; un _portrait d'Infante_, à 1,080 fr.; le _portrait en pied d'un
Corregidor_, à 1,600 fr.
Les Zurbaran ont été en baisse: le plus remarquable _Saint Hugues
changeant le repas des Chartreux_, n'a pu dépasser 1,725 fr. La
bizarrerie du sujet discréditait cette belle peinture. Saint Hugues,
évêque de Lincoln, visitant des moines au réfectoire, imagine de
transformer en tortues le gibier qui leur est servi. Saint Hugues eut pu
mieux employer le don des miracles, et Zurbaran ses pinceaux.
La _Descente de croix_, de Ribéra, peinture d'un effet saisissant, mais
qui avait malheureusement poussé au noir, a été vendue 3,050 fr.; la
_Vierge et l'Enfant Jésus_, du même peintre, tableau d'un ton clair,
traité dans la manière du Corrège, a été adjugé à 3,000 fr.: deux
_chefs-d'oeuvre_, suivant le catalogue, _Pythagore_ et le _Philosophe
cynique_, ont atteint, non sans peine, les prix de 160 et 380 fr. Les
Alonzo Cano ont eu peu de succès. Le plus beau, l'_Atelier de saint
Joseph,_ n'a monté qu'à 800 fr., et quelques-uns sont descendus jusqu'à
430, 182 et 95 fr.
L'école italienne était la partie la plus faible de la galerie; les noms
illustres affluaient sur le catalogue; mais en procédant à la
vérification, on était surpris de la faiblesse des compositions.
L'_Archange saint Michel terrassant le démon_, présenté comme le frère
jumeau de celui du Louvre, a été adjugé pour la somme de 3,500 fr. Un
Raphaël de petite dimension, provenant de la galerie du Palais-Royal, la
_Vierge et l'Enfant Jésus_, a été mis sur table à 10,000 fr., et les
enchères, montant par 100 et 500 fr., se sont élevées jusqu'à 27,250 fr.
Parmi les autres tableaux de l'école italienne, nous citerons une
charmante _Vue de Venise_, de Canaletti, 2,200 fr.; la _Vierge, l'Enfant
Jésus et saint Jean_ du Guide, 5,880 fr.; une _Madone_ du Corrège, 1,600
fr.; _l'Enlèvement d'un berger par une déesse_, de l'Albane, 2,550 fr.;
_les Génies de la Musique_, du Dominiquin, 1,105 fr.; _Andromède_, du
Guerchin, 3,050 fr.; _Deux enfants_, de Léonard de Vinci; 4,000 fr.
Peu de Flamands figuraient dans la collection. Van Dick avait une
_Déposition de croix_, tableau dont nous avons vu, en Belgique et en
Flandre, plusieurs répétitions, qui toutes aspirent au titre d'original.
Celui de M. Aguado, authentique ou douteux, s'est vendu 5,000 fr. Un
joli tableau du même maître, représentant des enfants qui agacent une
lice et ses petits, a été payé 4,000 fr.
Le ministère de l'Intérieur a fait l'acquisition, moyennant 7,400 fr.,
du _Repos de Diane_, de Rubens. Sans être entièrement de sa main, ce
tableau sort évidemment de son atelier: les chairs se distinguent par la
transparence et la vigueur du coloris, et les accessoires que le livret
attribue à Sneyders, sont d'une admirable exécution.
_L'Enfant Jésus jouant avec saint Jean, une jeune fille et un ange_,
portait l'empreinte du talent de Rubens, qui semblait cette fois s'être
inspiré de la manière de Murillo. Ce tableau a été adjugé à 3.000 fr. Le
_Jason vainqueur du dragon_, et l'Ulysse abordant à l'île des
Phéaciens, paysages d'un style grandiose, placés sous l'invocation de
Rubens, étaient dignes de l'émulation des enchérisseurs, et les sommes
de 1,520 fr. et 1,000 fr. ne nous paraissent pas proportionnées au
mérite de ces riches compositions.
Un Téniers, le seul de la galerie, a eu une plus favorable destinée. Il
représente la _Délivrance de saint Pierre par un ange_; mais l'apôtre et
son libérateur sont relégués au fond du tableau, tandis qu'au premier
plan, des soldats revêtus de l'uniforme du dix-septième siècle, jouent
aux dés et boivent de la bière en fumant. Téniers se souciait peu de la
vérité historique, mais en revanche il reproduisait la nature avec une
merveilleuse dextérité. On a payé sa _Délivrance de saint Pierre_ trois
fois plus cher que la _Déposition de croix_ de Van Dick: 15,300 fr.
Les Rembrandt de la collection étaient apocryphes au premier chef; aussi
ont-ils été vendus: _une tête de Vieillard_, 1,300 fr.; _portrait de
deux Enfants_, 1,010 fr.; _deux Mendiants endormis_, 1,310 fr.
[Illustration: (Vente de la galerie Aguado.)]
La dernière vacation a été consacrée aux statues. L'affluence était
nombreuse pour assister à la vente de la _Nymphe couchée_ et de la
_Madeleine_, de Canova. La première de ces statues, d'un dessin pur et
d'un beau travail, n'a été payée que 1,000 fr. La seconde jouit d'une
réputation populaire, et a été souvent reproduite par le moulage; mais
les artistes ne sont pas d'accord avec le public sur la valeur de ce
_chef-d'oeuvre_. C'est sans doute un marbre travaillé avec une rare
habileté de praticien; toutefois la tête manque de grandeur; l'attitude
générale exprime l'abattement physique, et non le repentir et la piété;
le corps appartient moins à une femme belle et forte, amaigrie par les
austérités, qu'à une jeune fille chétive et phthisique. Malgré ces
défauts, la _Madeleine_ est devenue célèbre chez M. de Sommariva, qui
avait su l'exposer dans un jour favorable, entourée de draperies dont
les reflets fauves lui communiquaient une animation factice. Après la
mort du premier acquéreur, qui l'avait payée 6,000 fr., elle avait été
achetée par M. Aguado au prix de 63,000 fr., et vient d'être revendue
59,500 fr. à un noble génois, le duc de Sarraglia.
En 1839, lorsqu'il faisait assurer sa galerie par la compagnie du
Phénix, il estimait 3,039,950 fr. les 383 tableaux qu'il possédait
alors; qu'on juge de ses illusions par le résultat de la vente actuelle:
École espagnole (230 tableaux). 255,192 fr. 50 c.
École italienne (128 tableaux). 236,006 50
Écoles flamandes (35 tableaux). 54,638 50
Marbres (50) 88,999 50