Né à Mâcon, le 21 octobre 1790, M. A. de Lamartine est maintenant dans
sa cinquante-troisième année, et le chantre des _Méditations_, qui, aux
applaudissements unanimes de la France, se révélait, en 1820 comme un
génie plein de mélodieuse rêverie, est devenu un des orateurs les plus
brillants de la tribune politique. Nous essaierons de caractériser en
quelques mots ces deux phases de la vie de M. de Lamartine dans
lesquelles il a été assez heureusement doué du ciel pour obtenir à peu
près une égale renommée.
Les _Méditations_ et les _Harmonies_, que le poète publia de 1820 à
1829, et qui marquent son premier pas dans la carrière, sont peut-être
celles de ses oeuvres, qui, après avoir été le plus goûtées par les
contemporains, obtiendront aussi au plus haut degré, devant le tribunal
sans appel, la prédilection de la postérité. Cela tient à plusieurs
causes: d'abord, ces odes et ces élégies sont, pour ainsi parler, une
nouvelle corde ajoutée à la lyre française, et dont l'inventeur a tiré
tous les sons qu'elle peut rendre. Les imitateurs qui viendront après,
auraient-ils même une valeur égale à celle de leur modèle, ne
parviendront jamais à faire vibrer avec un égal bonheur cette harpe
éolienne aux sons fugitifs, un peu monotones, et qui, pleine de charmes
et de fraîcheur dans la nouveauté, ne tarderait pas à se fatiguer
elle-même en fatiguant ses auditeurs. Nous ne sommes pas un peuple
rêveur: nonobstant ce défaut ou cette qualité du génie national, M. de
Lamartine nous a dotés d'une poésie admirablement rêveuse; il a su nous
imposer et imposer à la langue son propre génie; ce sera là sa gloire,
et d'autant plus solide qu'elle ne pourra pas avoir d'héritiers. En
outre, les travaux lyriques de M. de Lamartine sont ce qu'il a produit
de plus achevé sous le rapport du style, et, on ne peut trop le répéter
aux poètes, il n'y à qu'une chose qui fasse vivre leurs vers, c'est la
perfection de la forme. Dans les _Méditations_, surtout dans les
secondes de 1823, et dans les _Harmonies_, si la phrase n'atteint pas
complètement à cette précision, à ce nerf, à ce naturel et à cette
splendide clarté qui sont le cachet indélébile des maîtres français,
poètes ou prosateurs, et quelle que soit la différence des sujets qu'ils
traitent, il ne faut s'en prendre qu'à la nature même du génie du poète
lyrique, et qu'à ce crépuscule de la pensée qui est chez lui un attrait
de plus. Mais, malgré ces nuages dans lesquels le sylphe aime à
envelopper son vol, la phrase est pleine, sonore, arrêtée; elle a un
corps et un beau corps. Le temps peut passer sur ce marbre, il ne
l'altérera pas sensiblement. Au contraire, dans les publications
postérieures de M. de Lamartine, dans _Joceleyn_, qui parut, comme on
sait, en 1835, et surtout dans _la Chute d'un Ange_, publiée trois ans
après, l'imagination est toujours aussi élevée; elle a pris peut-être
même plus d'étendue, de force et de grandiose, mais le vers se relâche,
s'amollit, se déforme. L'opinion publique n'a pas adopté _la Chute d'un
Ange_, où l'on a vu généralement une infidélité de l'auteur à la pureté
spiritualiste: il est toutefois peu de poèmes dont l'inspiration soit
aussi vaste que celle de cet ouvrage ressuscitant pour nous les temps
anté-historiques et la civilisation gigantesque de l'Orient. Mais
précisément parce qu'on importait dans notre génie, si l'on peut
s'exprimer de la sorte, une conception digne du génie oriental, si
antipathique au nôtre, il fallait avec d'autant plus de soin travailler
notre langage et respecter ses lois. Rien n'est plus difficile que ces
sortes de mélanges, que ces traités d'échange entre deux natures
ennemies, quoiqu'ils aient été familiers à tous nos maîtres, et que la
langue du XVIIe siècle s'en soit formée, mais pour qu'ils s'opèrent avec
bonheur, il faut toujours que le caractère propre de la langue qu'on
tente d'enrichir soit respecté, et on ne doit jamais, sous prétexte de
lui donner des qualités nouvelles, détruire celles dont elle brille
naturellement. Cette prescription d'une rigoureuse observance est le
plus souvent oubliée dans la _Chute d'un Ange_. Tout y flotte, aucun
contour ne s'y arrête, le vers y coule comme une nappe d'eau uniforme,
et c'est ce qui fait que, faute d'art dans l'écrivain, une des plus
grandes conceptions du poète est pour ainsi dire perdue.
M. de Lamartine entra dans les affaires par la diplomatie. De 1824 à
1829, il fut successivement attaché à la légation de Toscane, secrétaire
d'ambassade à Naples, puis à Londres. Il revint ensuite à Florence avec
le titre de chargé d'affaires, et lorsque la révolution de juillet
s'accomplit, il allait partir pour Athènes en qualité de ministre
plénipotentiaire. Là se termine sa carrière diplomatique, qu'il refusa
de continuer sous le nouveau gouvernement. Son intention n'était pas
cependant, comme il le dit lui-même, «de perdre le jour à pleurer
inutilement le passé» En 1831, il se présenta devant les collèges
électoraux de Toulon et de Dunkerque, près desquels sa candidature
échoua. En 1832, il partit pour l'Asie, où il éprouva la douleur la plus
cruelle qui puisse atteindre un homme sur la terre: il y perdit sa fille
unique. Un an et quelques mois après, il revint en France, et publia son
_Voyage en Orient_, curieux et poétique agenda, où il avait consigné
jour par jour ses réflexions, ses sensations, et jusqu'à ses vues
politiques. C'est en 1834 qu'il devint définitivement homme public: il
entra à la Chambre comme député de Bergues, ville du département du
Nord. Depuis, il a reçu le mandat des électeurs de Châlons-sur-Saône, et
il n'a plus quitté la députation. D'abord chef d'un petit groupe connu
sous le nom de _parti social_, qui, par quelques côtés, s'inspirant du
saint-simonisme, n'avait en réalité d'autre doctrine qu'une vague
aspiration vers un ordre social appliquant rigoureusement la loi
évangélique, M. de Lamartine passa depuis dans les rangs des
conservateurs, qu'il a récemment quittés pour ceux de l'opposition. Mais
il demeure toujours isolé, tant par le caractère propre de son
intelligence, que par certaines vues toutes particulières sur la
politique extérieure, qu'il a puisées dans ses voyages et dans ses
études diplomatiques. Les principales qualités de l'esprit poétique de
M. de Lamartine se retrouvent dans son éloquence: plus d'abondance que
de variété, plus d'élévation que de véritable audace, mais toujours et
dans toutes les questions la générosité native de l'esprit. Dès que
l'orateur se lève pour parler, quelles que soient d'ailleurs les
dispositions de la Chambre, elle est prête à l'écouter. C'est qu'il y a
en lui une rare distinction, et que tout dans sa parole, dans son geste,
dans sa tenue, dans les grandes lignes de son visage, l'exprime
parfaitement. On l'a quelquefois comparé à Byron, comme lui poète et
orateur: les deux génies sont totalement dissemblables. L'auteur de
_Child-Harold_, tête de fer, voix de bronze, énergique jusque dans la
grâce, puissant jusque dans ses faiblesses, audacieux et emporté
jusqu'au délire, ne peut se comparer justement avec le génie méditatif
du chantre d'Elvire. Au physique, Byron était beaucoup plus petit et
d'une figure plus passionnée que M. de Lamartine; mais j'imagine
aisément que la tenue parlementaire de Byron, dans les rares séances
qu'il a faites à la chambre des lords, avait quelque conformité avec
celle de M. de Lamartine; il devait y avoir une dignité analogue, une
froideur apparente assez semblable. L'éloquence de M. de Lamartine puise
sa principale inspiration dans un sentiment très juste et assez vif des
droits du peuple à l'amélioration morale et matérielle de sa vie. C'est
là, au fond, toute sa politique intérieure. Pour la faire apprécier
comme il convient, il nous suffira de citer le début d'un petit écrit
qu'il a publié sur les caisses d'épargne, et quelques passages d'un
discours qu'il a prononcé à l'Académie de Mâcon: on y pourra voir en
quelque sorte le résumé de la pensée oratoire de M. de Lamartine, noble
esprit, plus riche, peut-être, en impressions qu'en vues précises et
profondes, mais qu'un naturel instinct guide vers la lumière morale,
même lorsqu'il ne la voit pas. Voici le début de l'écrit sur les caisses
d'épargne:
«Pendant que nous consommons notre siècle, notre vie et nos forces dans
les luttes stériles d'opinion, pendant que nous poursuivons à travers
les révolutions la forme introuvable d'un gouvernement parfait, pendant
que nous cherchons curieusement dans quelle proportion exacte le pouvoir
et la liberté doivent se combiner dans nos lois, n'oublions-nous pas que
ces hautes questions n'intéressent que le plus petit nombre parmi les
hommes; et que pour un homme qui prend une part passionnée à ces
discussions d'où dépendent ses droits politiques, il en est cent, il en
est mille qui n'en comprennent pas même le sens; pour qui l'égalité
n'est qu'une chimère, la liberté un vain mot, le pouvoir qu'on lui offre
une dérision de son impuissance; en un mot n'oublions-nous pas la partie
la plus nombreuse, la plus souffrante et la plus faible de l'humanité,
les prolétaires?...
«Nous donc, propriétaires ou négociants..., nous devons leur consacrer,
devant Dieu comme devant les hommes, une part de ce loisir que la
société nous a fait, une part de cette aisance que la propriété nous
assure, une part de ces lumières qu'une instruction plus étendue nous a
données...; nous devons les convier à l'aisance, aux bonnes moeurs, à
l'instruction, à la propriété.»