Quant à l'estimation des bijoux, ce fut une affaire un peu plus

difficile. Nous trouvâmes des diamants, dont quelques-uns très beaux

et d'une grosseur singulière,--en tout, cent dix, dont pas un n'était

petit; dix-huit rubis d'un éclat remarquable; trois cent dix

émeraudes, toutes très belles; vingt et un saphirs et une opale.

Toutes ces pierres avaient été arrachées de leurs montures et jetées

pêle-mêle dans le coffre. Quant aux montures elles-mêmes, dont nous

fîmes une catégorie distincte de l'autre or, elles paraissaient

avoir été broyées à coups de marteau comme pour rendre toute

reconnaissance impossible. Outre tout cela, il y avait une énorme

quantité d'ornements en or massif--près de deux cents bagues ou

boucles d'oreilles massives; de belles chaînes, au nombre de trente, si

j'ai bonne mémoire; quatre-vingt-trois crucifix très grands et très

lourds; cinq encensoirs d'or d'un grand prix; un gigantesque bol à

punch en or, orné de feuilles de vigne et de figures de bacchantes

largement ciselées; deux poignées d'épée merveilleusement

travaillées, et une foule d'autres articles plus petits et dont j'ai

perdu le souvenir. Le poids de toutes ces valeurs dépassait trois cent

cinquante livres; et dans cette estimation j'ai omis cent

quatre-vingt-dix-sept montres d'or superbes, dont trois valaient chacune

cinq cents dollars. Plusieurs étaient très vieilles, et sans aucune

valeur comme pièces d'horlogerie, les mouvements ayant plus ou moins

souffert de l'action corrosive de la terre; mais toutes étaient

magnifiquement ornées de pierreries, et les boîtes étaient d'un grand

prix. Nous évaluâmes cette nuit le contenu total du coffre à un

million et demi de dollars; et, lorsque plus tard nous disposâmes des

bijoux et des pierreries,--après en avoir gardé quelques-uns pour

notre usage personnel,--nous trouvâmes que nous avions singulièrement

sous-évalué le trésor.

Lorsque nous eûmes enfin terminé notre inventaire et que notre

terrible exaltation fut en grande partie apaisée, Legrand, qui voyait

que je mourais d'impatience de posséder la solution de cette

prodigieuse énigme, entra dans un détail complet de toutes les

circonstances qui s'y rapportaient.

--Vous vous rappelez, dit-il, le soir où je vous fis passer la

grossière esquisse que j'avais faite du scarabée. Vous vous souvenez

aussi que je fus passablement choqué de votre insistance à me soutenir

que mon dessin ressemblait à une tête de mort. La première fois que

vous lâchâtes cette assertion, je crus que vous plaisantiez; ensuite

je me rappelai les taches particulières sur le dos de l'insecte, et je

reconnus en moi-même que votre remarque avait en somme quelque

fondement. Toutefois, votre ironie à l'endroit de mes facultés

graphiques m'irritait, car on me regarde comme un artiste fort passable;

aussi, quand vous me tendîtes le morceau de parchemin, j'étais au

moment de le froisser avec humeur et de le jeter dans le feu.

--Vous voulez parler du morceau de _papier_, dis-je.

--Non; cela avait toute l'apparence du papier, et, moi-même, j'avais

d'abord supposé que c'en était; mais, quand je voulus dessiner dessus,

je découvris tout de suite que c'était un morceau de parchemin très

mince. Il était fort sale, vous vous le rappelez. Au moment même où

j'allais le chiffonner, mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez

regardé, et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand

j'aperçus l'image positive d'une tête de mort à l'endroit même où

j'avais cru dessiner un scarabée. Pendant un moment, je me sentis trop

étourdi pour penser avec rectitude.

Je savais que mon croquis différait de ce nouveau dessin par tous ses

détails, bien qu'il y eût une certaine analogie dans le contour

général. Je pris alors une chandelle, et, m'asseyant à l'autre bout

de la chambre, je procédai à une analyse plus attentive du parchemin.

En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, juste comme

je l'avais faite. Ma première impression fut simplement de la surprise;

il y avait une analogie réellement remarquable dans le contour, et

c'était une coïncidence singulière que ce fait de l'image d'un

crâne, inconnue à moi, occupant l'autre côté du parchemin

immédiatement au-dessous de mon dessin du scarabée,--et d'un crâne

qui ressemblait si exactement à mon dessin, non seulement par le

contour, mais aussi par la dimension. Je dis que la singularité de

cette coïncidence me stupéfia positivement pour un instant. C'est

l'effet ordinaire de ces sortes de coïncidences. L'esprit s'efforce

d'établir un rapport, une liaison de cause à effet,--et, se trouvant

impuissant à y réussir, subit une espèce de paralysie momentanée.

Mais, quand je revins de cette stupeur, je sentis luire en moi par

degrés une conviction qui me frappa bien autrement encore que cette

coïncidence. Je commençai à me rappeler distinctement, positivement,

qu'il n'y avait aucun dessin sur le parchemin quand j'y fis mon croquis

du scarabée.

J'en acquis la parfaite certitude; car je me souvins de l'avoir tourné

et retourné en cherchant l'endroit le plus propre. Si le crâne avait

été visible, je l'aurais infailliblement remarqué. Il y avait

réellement là un mystère que je me sentais incapable de débrouiller;

mais, dès ce moment même, il me sembla voir prématurément poindre

une faible lueur dans les régions les plus profondes et les plus

secrètes de mon entendement, une espèce de ver luisant intellectuel,

une conception embryonnaire de la vérité, dont notre aventure de

l'autre nuit nous a fourni une si splendide démonstration. Je me levai

décidément, et, serrant soigneusement le parchemin, je renvoyai toute

réflexion ultérieure jusqu'au moment où je pourrais être seul.

Quand vous fûtes parti et quand Jupiter fut bien endormi, je me livrai

à une investigation un peu plus méthodique de la chose. Et d'abord je

voulus comprendre de quelle manière ce parchemin était tombé dans mes

mains.

L'endroit où nous découvrîmes le scarabée était sur la côte du

continent, à un mille environ à l'est de l'île, mais à une petite

distance au-dessus du niveau de la marée haute. Quand je m'en emparai,

il me mordit cruellement, et je le lâchai. Jupiter, avec sa prudence

accoutumée, avant de prendre l'insecte, qui s'était envolé de son

côté, chercha autour de lui une feuille ou quelque chose d'analogue,

avec quoi il pût s'en emparer. Ce fut en ce moment que ses yeux et les

miens tombèrent sur le morceau de parchemin, que je pris alors pour du

papier. Il était à moitié enfoncé dans le sable, avec un coin en

l'air. Près de l'endroit où nous le trouvâmes, j'observai les restes

d'une coque de grande embarcation, autant du moins que j'en pus juger.

Ces débris de naufrage étaient là probablement depuis bien longtemps,

car à peine pouvait-on y retrouver la physionomie d'une charpente de

bateau.

Jupiter ramassa donc le parchemin, enveloppa l'insecte et me le donna.

Peu de temps après, nous reprîmes le chemin de la hutte, et nous

rencontrâmes le lieutenant G... Je lui montrai l'insecte, et il me pria

de lui permettre de l'emporter au fort. J'y consentis, et il le fourra

dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait

d'enveloppe, et que je tenais toujours à la main pendant qu'il

examinait le scarabée. Peut-être eut-il peur que je ne changeasse

d'avis, et jugea-t-il prudent de s'assurer d'abord de sa prise; vous

savez qu'il est fou d'histoire naturelle et de tout ce qui s'y rattache.

Il est évident qu'alors, sans y penser, j'ai remis le parchemin dans ma

poche.

Vous vous rappelez que, lorsque je m'assis à la table pour faire un

croquis du scarabée, je ne trouvai pas de papier à l'endroit où on le

met ordinairement. Je regardai dans le tiroir, il n'y en avait point. Je

cherchais dans mes poches, espérant trouver une vieille lettre, quand

mes doigts rencontrèrent le parchemin. Je vous détaille minutieusement

toute la série de circonstances qui l'ont jeté dans mes mains; car

toutes ces circonstances ont singulièrement frappé mon esprit.

Sans aucun doute, vous me considérerez comme un rêveur,--mais j'avais

déjà établi une espèce de connexion. J'avais uni deux anneaux d'une

grande chaîne. Un bateau échoué à la côte, et non loin de ce bateau

un parchemin,--_non pas un papier_,--portant l'image d'un crâne. Vous

allez naturellement me demander où est le rapport. Je répondrai que le

crâne ou la tête de mort est l'emblème bien connu des pirates. Ils

ont toujours, dans tous leurs engagements, hissé le pavillon à tête

de mort.

Je vous ai dit que c'était un morceau de parchemin et non pas de

papier. Le parchemin est une chose durable, presque impérissable. On

confie rarement au parchemin des documents d'une minime importance,

puisqu'il répond beaucoup moins bien que le papier aux besoins

ordinaires de l'écriture et du dessin.

Cette réflexion m'induisit à penser qu'il devait y avoir dans la tête

de mort quelque rapport, quelque sens singulier. Je ne faillis pas non

plus à remarquer la forme du parchemin. Bien que l'un des coins eût

été détruit par quelque accident, on voyait bien que la forme

primitive était oblongue. C'était donc une de ces bandes qu'on choisit

pour écrire, pour consigner un document important, une note qu'on veut

conserver longtemps et soigneusement.

--Mais, interrompis-je, vous dites que le crâne n'était pas sur le

parchemin quand vous y dessinâtes le scarabée. Comment donc

pouvez-vous établir un rapport entre le bateau et le crâne,--puisque

ce dernier, d'après votre propre aveu, a dû être dessiné--Dieu sait

comment et par qui!--postérieurement à votre dessin du scarabée?

--Ah! c'est là-dessus que roule tout le mystère, bien que j'aie eu

comparativement peu de peine à résoudre ce point de l'énigme. Ma

marche était sûre, et ne pouvait me conduire qu'à un seul résultat.

Je raisonnais ainsi, par exemple: quand je dessinai mon scarabée, il

n'y avait pas trace de crâne sur le parchemin; quand j'eus fini mon

dessin, je vous le fis passer, et je ne vous perdis pas de vue que vous

ne me l'eussiez rendu. Conséquemment ce n'était pas vous qui aviez

dessiné le crâne, et il n'y avait là aucune autre personne pour le

faire. Il n'avait donc pas été créé par l'action humaine; et,

cependant, il était là sous mes yeux!

Arrivé à ce point de mes réflexions, je m'appliquai à me rappeler et

je me rappelai en effet, et avec une parfaite exactitude, tous les

incidents survenus dans l'intervalle en question. La température était

froide,--oh! l'heureux, le rare accident!--et un bon feu flambait dans

la cheminée. J'étais suffisamment réchauffé par l'exercice, et je

m'assis près de la table. Vous, cependant, vous aviez tourné votre

chaise tout près de la cheminée. Juste au moment où je vous mis le

parchemin dans la main, et comme vous alliez l'examiner, Wolf, mon

terre-neuve, entra et vous sauta sur les épaules. Vous le caressiez

avec la main gauche, et vous cherchiez à l'écarter, en laissant tomber

nonchalamment votre main droite, celle qui tenait le parchemin, entre

vos genoux et tout près du feu. Je crus un moment que la flamme allait

l'atteindre, et j'allais vous dire de prendre garde; mais avant que

j'eusse parlé vous l'aviez retiré, et vous vous étiez mis à

l'examiner. Quand j'eus bien considéré toutes ces circonstances, je ne

doutai pas un instant que la chaleur n'eût été l'agent qui avait fait

apparaître sur le parchemin le crâne dont je voyais l'image. Vous

savez bien qu'il y a--il y en a eu de tout temps--des préparations

chimiques, au moyen desquelles on peut écrire sur du papier ou sur du

vélin des caractères qui ne deviennent visibles que lorsqu'ils sont

soumis à l'action du feu. On emploie quelquefois le safre, digéré

dans l'eau régale et délayé dans quatre fois son poids d'eau; il en

résulte une teinte verte. Le régule de cobalt, dissous dans l'esprit

de nitre, donne une couleur rouge. Ces couleurs disparaissent plus ou

moins longtemps après que la substance sur laquelle on a écrit s'est

refroidie, mais reparaissent à volonté par une application nouvelle de

la chaleur.

J'examinai alors la tête de mort avec le plus grand soin. Les contours

extérieurs, c'est-à-dire les plus rapprochés du bord du vélin,

étaient beaucoup plus distincts que les autres. Évidemment,

l'action du calorique avait été imparfaite ou inégale. J'allumai

immédiatement du feu, et je soumis chaque partie du parchemin à une

chaleur brûlante. D'abord, cela n'eut d'autre effet que de renforcer

les lignes un peu pâles du crâne; mais, en continuant l'expérience,

je vis apparaître, dans un coin de la bande, au coin diagonalement

opposé à celui où était tracée la tête de mort, une figure que je

supposai d'abord être celle d'une chèvre. Mais un examen plus attentif

me convainquit qu'on avait voulu représenter un chevreau.

--Ah! ah! dis-je, je n'ai certes pas le droit de me moquer de vous;--un

million et demi de dollars! c'est chose trop sérieuse pour qu'on en

plaisante;--mais vous n'allez pas ajouter un troisième anneau à votre

chaîne; vous ne trouverez aucun rapport spécial entre vos pirates et

une chèvre;--les pirates, vous le savez, n'ont rien à faire avec les

chèvres.--Cela regarde les fermiers.

--Mais je viens de vous dire que l'image n'était pas celle d'une

chèvre.

--Bon! va pour un chevreau, c'est presque la même chose.

--Presque, mais pas tout à fait, dit Legrand.--Vous avez entendu parler

peut-être d'un certain capitaine Kidd. Je considérai tout de suite la

figure de cet animal comme une espèce de signature logogriphique ou

hiéroglyphique (_kid_, chevreau). Je dis signature, parce que la place

qu'elle occupait sur le vélin suggérait naturellement cette idée.

Quant à la tête de mort placée au coin diagonalement opposé, elle

avait l'air d'un sceau, d'une estampille. Mais je fus cruellement

déconcerté par l'absence du reste,--du corps même de mon document

rêvé,--du texte de mon contexte.

[Figure 10]

[Figure 11]

--Je présume que vous espériez trouver une lettre entre le timbre et

la signature.

--Quelque chose comme cela. Le fait est que je me sentais comme

irrésistiblement pénétré du pressentiment d'une immense bonne

fortune imminente. Pourquoi? Je ne saurais trop le dire. Après tout,

peut-être était-ce plutôt un désir qu'une croyance positive;--mais

croiriez-vous que le dire absurde de Jupiter, que le scarabée était en

or massif, a eu une influence remarquable sur mon imagination? Et puis

cette série d'accidents et de coïncidences était vraiment si

extraordinaire! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de fortuit

là-dedans? Il a fallu que tous ces événements arrivassent le seul

jour de toute l'année où il a fait, où il a pu faire assez froid pour

nécessiter du feu; et, sans ce feu et sans l'intervention du chien au

moment précis où il a paru, je n'aurais jamais eu connaissance de la

tête de mort et n'aurais jamais possédé ce trésor.

--Allez, allez,--je suis sur des charbons.

--Eh bien, vous avez donc connaissance d'une foule d'histoires qui

courent, de mille rumeurs vagues relatives aux trésors enfouis quelque

part sur la côte de l'Atlantique, par Kidd et ses associés? En somme,

tous ces bruits devaient avoir quelque fondement. Et si ces bruits

duraient depuis si longtemps et avec tant de persistance, cela ne

pouvait, selon moi, tenir qu'à un fait, c'est que le trésor enfoui

était resté enfoui. Si Kidd avait caché son butin pendant un certain

temps et l'avait ensuite repris, ces rumeurs ne seraient pas sans doute

venues jusqu'à nous sous leur forme actuelle et invariable. Remarquez

que les histoires en question roulent toujours sur des chercheurs et

jamais sur des trouveurs de trésors. Si le pirate avait repris son

argent, l'affaire en serait restée là. Il me semblait que quelque

accident, par exemple la perte de la note qui indiquait l'endroit

précis, avait dû le priver des moyens de le recouvrer. Je supposais

que cet accident était arrivé à la connaissance de ses compagnons,

qui autrement n'auraient jamais su qu'un trésor avait été enfoui, et

qui, par leurs recherches infructueuses, sans guide et sans notes

positives, avaient donné naissance à cette rumeur universelle et à

ces légendes aujourd'hui si communes. Avez-vous jamais entendu parler

d'un trésor important qu'on aurait déterré sur la côte?

--Jamais.

--Or, il est notoire que Kidd avait accumulé d'immenses richesses. Je

considérais donc comme chose sûre que la terre les gardait encore; et

vous ne vous étonnerez pas trop quand je vous dirai que je sentais en

moi une espérance,--une espérance qui montait presque à la

certitude;--c'est que le parchemin, si singulièrement trouvé,

contiendrait l'indication disparue du lieu où avait été fait le

dépôt.

--Mais comment avez-vous procédé?

--J'exposai de nouveau le vélin au feu, après avoir augmenté la

chaleur; mais rien ne parut. Je pensai que la couche de crasse pouvait

bien être pour quelque chose dans cet insuccès; aussi je nettoyai

soigneusement le parchemin en versant de l'eau chaude dessus, puis je le

plaçai dans une casserole de fer-blanc, le crâne en dessous, et je

posai la casserole sur un réchaud de charbons allumés. Au bout de

quelques minutes, la casserole étant parfaitement chauffée, je retirai

la bande de vélin, et je m'aperçus, avec une joie inexprimable,

qu'elle était mouchetée en plusieurs endroits de signes qui

ressemblaient à des chiffres rangés en lignes. Je replaçai la chose

dans la casserole, je l'y laissai encore une minute, et, quand je l'en

retirai, elle était juste comme vous allez la voir.

Ici, Legrand, ayant de nouveau chauffé le vélin, le soumit à mon

examen. Les caractères suivants apparaissaient en rouge, grossièrement

tracés entre la tête de mort et le chevreau:

53‡‡+305))6*;4826)4‡)4‡);806*;48+8¶60))85;1‡(;:‡*8

+83(88)5*+;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*+2:+*‡(;4956*2(5*-

4)8¶8*;4069285);)6+8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48+85;4)485

+528806*81(‡9;48;(88;4)‡?34;48)4‡;161,:188;‡?;

--Mais, dis-je, en lui rendant la bande de vélin, — je n'y vois pas

plus clair. Si tous les trésors de Golconde devaient être pour moi le

prix de la solution de cette énigme, je serais parfaitement sûr de ne

pas les gagner.

--Et cependant, dit Legrand, la solution n'est certainement pas aussi

difficile qu'on se l'imaginerait au premier coup d'œil. Ces

caractères, comme chacun pourrait le deviner facilement, forment un

chiffre, c'est-à-dire qu'ils présentent un sens; mais, d'après ce que

nous savons de Kidd, je ne devais pas le supposer capable de fabriquer

un échantillon de cryptographie bien abstruse. Je jugeai donc tout

d'abord que celui-ci était d'une espèce simple,--tel cependant qu'à

l'intelligence grossière du marin il dût paraître absolument

insoluble sans la clef.

--Et vous l'avez résolu, vraiment?

--Très aisément; j'en ai résolu d'autres dix mille fois plus

compliqués. Les circonstances et une certaine inclination d'esprit

m'ont amené à prendre intérêt à ces sortes d'énigmes, et il est

vraiment douteux que l'ingéniosité humaine puisse créer une énigme

de ce genre dont l'ingéniosité humaine ne vienne à bout par une

application suffisante. Aussi, une fois que j'eus réussi à établir

une série de caractères lisibles, je daignai à peine songer à la

difficulté d'en dégager la signification.

Dans le cas actuel,--et, en somme, dans tous les cas d'écriture

secrète,--la première question à vider, c'est la _langue_ du chiffre;

car les principes de solution, particulièrement quand il s'agit des

chiffres les plus simples, dépendent du génie de chaque idiome, et

peuvent en être modifiés. En général, il n'y a pas d'autre moyen que

d'essayer successivement, en se dirigeant suivant les probabilités,

toutes les langues qui vous sont connues, jusqu'à ce que vous ayez

trouvé la bonne. Mais, dans le chiffre qui nous occupe, toute

difficulté à cet égard était résolue par la signature. Le rébus

sur le mot _Kidd_ n'est possible que dans la langue anglaise. Sans cette

circonstance, j'aurais commencé mes essais par l'espagnol et le

français, comme étant les langues dans lesquelles un pirate des mers

espagnoles avait dû le plus naturellement enfermer un secret de cette

nature. Mais, dans le cas actuel, je présumai que le cryptogramme

était anglais.

Vous remarquez qu'il n'y a pas d'espaces entre les mots. S'il y avait eu

des espaces, la tâche eût été singulièrement plus facile. Dans ce

cas, j'aurais commencé par faire une collation et une analyse des mots

les plus courts, et, si j'avais trouvé, comme cela est toujours

probable, un mot d'une seule lettre _a_ ou _I_ (un, je) par exemple,

j'aurais considéré la solution comme assurée. Mais, puisqu'il n'y

avait pas d'espaces, mon premier devoir était de relever les lettres

prédominantes, ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement.

Je les comptai toutes, et je dressai la table que voici:

Le caractère 8 se trouve 33 fois.

; 26

4 19

‡ et ) 16

* 13

5 12

6 11

+ et 1 8

0 6

9 et 2 5

: et 3 4

? 3

1 2

— et . 1

Or, la lettre qui se rencontre le plus fréquemment en anglais est _e_.

Les autres lettres se succèdent dans cet ordre: _a o i d h n r s t u y

c f g l m w b k p q x z_. _E_ prédomine si singulièrement qu'il est

très rare de trouver une phrase d'une certaine longueur dont il ne soit

pas le caractère principal.

Nous avons donc, tout en commençant, une base d'opérations qui donne

quelque chose de mieux qu'une conjecture. L'usage général qu'on peut

faire de cette table est évident; mais, pour ce chiffre particulier,

nous ne nous en servirons que très médiocrement. Puisque notre

caractère dominant est 8, nous commencerons par le prendre pour l'_e_

de l'alphabet naturel. Pour vérifier cette supposition, voyons si le 8

se rencontre souvent double; car l'_e_ se redouble très fréquemment en

anglais, comme par exemple dans les mots: _meet_, _fleet_, _speed_,

_seen_, _been_, _agree_, etc. Or, dans le cas présent, nous voyons

qu'il n'est pas redoublé moins de cinq fois, bien que le cryptogramme

soit très court.

Donc 8 représentera _e_. Maintenant, de tous les mots de la langue,

_the_ est le plus usité; conséquemment, il nous faut voir si nous ne

trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois

caractères, ce 8 étant le dernier des trois. Si nous trouvons des

répétitions de ce genre, elles représenteront très probablement le

mot _the_. Vérification faite, nous n'en trouvons pas moins de sept; et

les caractères sont «;48». Nous pouvons donc supposer que «;»

représente _t_, que «4» représente _h_, et que «8» représente

_e_,--la valeur du dernier se trouvant ainsi confirmée de nouveau. Il y

a maintenant un grand pas de fait.

Nous n'avons déterminé qu'un mot, mais ce seul mot nous permet

d'établir un point beaucoup plus important, c'est-à-dire les

commencements et les terminaisons d'autres mots. Voyons, par exemple,

l'avant-dernier cas où se présente la combinaison «;48», presque à

la fin du chiffre. Nous savons que le «;» qui vient immédiatement

après est le commencement d'un mot, et, des six caractères qui suivent

ce _the_, nous n'en connaissons pas moins de cinq. Remplaçons donc ces

caractères par les lettres qu'ils représentent, en laissant un espace

pour l'inconnu:

_t_ _eeth_.

Nous devons tout d'abord écarter le _th_ comme ne pouvant pas faire

partie du mot qui commence par le premier _t_, puisque nous voyons, en

essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la

lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce _th_ puisse faire

partie. Réduisons donc nos caractères à

_t_ _ee_,

et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut, nous concluons au

mot _tree_ (arbre), comme à la seule version possible. Nous gagnons

ainsi une nouvelle lettre, _r_, représentée par «(», plus deux mots

juxtaposés, _the tree_ (l'arbre).

Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison «;48», et nous nous

en servons comme de terminaison à ce qui précède immédiatement. Cela

nous donne l'arrangement suivant:

_the_ _tree_;4(‡?34 _the_,

ou, en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous

connaissons,

_the_ _tree_ _thr_‡?3h _the_.

Maintenant, si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou

des points, nous aurons:

_the tree thr...h the_,

Le scarabée d'or · 第 2 / 3 段