difficile. Nous trouvâmes des diamants, dont quelques-uns très beaux
et d'une grosseur singulière,--en tout, cent dix, dont pas un n'était
petit; dix-huit rubis d'un éclat remarquable; trois cent dix
émeraudes, toutes très belles; vingt et un saphirs et une opale.
Toutes ces pierres avaient été arrachées de leurs montures et jetées
pêle-mêle dans le coffre. Quant aux montures elles-mêmes, dont nous
fîmes une catégorie distincte de l'autre or, elles paraissaient
avoir été broyées à coups de marteau comme pour rendre toute
reconnaissance impossible. Outre tout cela, il y avait une énorme
quantité d'ornements en or massif--près de deux cents bagues ou
boucles d'oreilles massives; de belles chaînes, au nombre de trente, si
j'ai bonne mémoire; quatre-vingt-trois crucifix très grands et très
lourds; cinq encensoirs d'or d'un grand prix; un gigantesque bol à
punch en or, orné de feuilles de vigne et de figures de bacchantes
largement ciselées; deux poignées d'épée merveilleusement
travaillées, et une foule d'autres articles plus petits et dont j'ai
perdu le souvenir. Le poids de toutes ces valeurs dépassait trois cent
cinquante livres; et dans cette estimation j'ai omis cent
quatre-vingt-dix-sept montres d'or superbes, dont trois valaient chacune
cinq cents dollars. Plusieurs étaient très vieilles, et sans aucune
valeur comme pièces d'horlogerie, les mouvements ayant plus ou moins
souffert de l'action corrosive de la terre; mais toutes étaient
magnifiquement ornées de pierreries, et les boîtes étaient d'un grand
prix. Nous évaluâmes cette nuit le contenu total du coffre à un
million et demi de dollars; et, lorsque plus tard nous disposâmes des
bijoux et des pierreries,--après en avoir gardé quelques-uns pour
notre usage personnel,--nous trouvâmes que nous avions singulièrement
sous-évalué le trésor.
Lorsque nous eûmes enfin terminé notre inventaire et que notre
terrible exaltation fut en grande partie apaisée, Legrand, qui voyait
que je mourais d'impatience de posséder la solution de cette
prodigieuse énigme, entra dans un détail complet de toutes les
circonstances qui s'y rapportaient.
--Vous vous rappelez, dit-il, le soir où je vous fis passer la
grossière esquisse que j'avais faite du scarabée. Vous vous souvenez
aussi que je fus passablement choqué de votre insistance à me soutenir
que mon dessin ressemblait à une tête de mort. La première fois que
vous lâchâtes cette assertion, je crus que vous plaisantiez; ensuite
je me rappelai les taches particulières sur le dos de l'insecte, et je
reconnus en moi-même que votre remarque avait en somme quelque
fondement. Toutefois, votre ironie à l'endroit de mes facultés
graphiques m'irritait, car on me regarde comme un artiste fort passable;
aussi, quand vous me tendîtes le morceau de parchemin, j'étais au
moment de le froisser avec humeur et de le jeter dans le feu.
--Vous voulez parler du morceau de _papier_, dis-je.
--Non; cela avait toute l'apparence du papier, et, moi-même, j'avais
d'abord supposé que c'en était; mais, quand je voulus dessiner dessus,
je découvris tout de suite que c'était un morceau de parchemin très
mince. Il était fort sale, vous vous le rappelez. Au moment même où
j'allais le chiffonner, mes yeux tombèrent sur le dessin que vous aviez
regardé, et vous pouvez concevoir quel fut mon étonnement quand
j'aperçus l'image positive d'une tête de mort à l'endroit même où
j'avais cru dessiner un scarabée. Pendant un moment, je me sentis trop
étourdi pour penser avec rectitude.
Je savais que mon croquis différait de ce nouveau dessin par tous ses
détails, bien qu'il y eût une certaine analogie dans le contour
général. Je pris alors une chandelle, et, m'asseyant à l'autre bout
de la chambre, je procédai à une analyse plus attentive du parchemin.
En le retournant, je vis ma propre esquisse sur le revers, juste comme
je l'avais faite. Ma première impression fut simplement de la surprise;
il y avait une analogie réellement remarquable dans le contour, et
c'était une coïncidence singulière que ce fait de l'image d'un
crâne, inconnue à moi, occupant l'autre côté du parchemin
immédiatement au-dessous de mon dessin du scarabée,--et d'un crâne
qui ressemblait si exactement à mon dessin, non seulement par le
contour, mais aussi par la dimension. Je dis que la singularité de
cette coïncidence me stupéfia positivement pour un instant. C'est
l'effet ordinaire de ces sortes de coïncidences. L'esprit s'efforce
d'établir un rapport, une liaison de cause à effet,--et, se trouvant
impuissant à y réussir, subit une espèce de paralysie momentanée.
Mais, quand je revins de cette stupeur, je sentis luire en moi par
degrés une conviction qui me frappa bien autrement encore que cette
coïncidence. Je commençai à me rappeler distinctement, positivement,
qu'il n'y avait aucun dessin sur le parchemin quand j'y fis mon croquis
du scarabée.
J'en acquis la parfaite certitude; car je me souvins de l'avoir tourné
et retourné en cherchant l'endroit le plus propre. Si le crâne avait
été visible, je l'aurais infailliblement remarqué. Il y avait
réellement là un mystère que je me sentais incapable de débrouiller;
mais, dès ce moment même, il me sembla voir prématurément poindre
une faible lueur dans les régions les plus profondes et les plus
secrètes de mon entendement, une espèce de ver luisant intellectuel,
une conception embryonnaire de la vérité, dont notre aventure de
l'autre nuit nous a fourni une si splendide démonstration. Je me levai
décidément, et, serrant soigneusement le parchemin, je renvoyai toute
réflexion ultérieure jusqu'au moment où je pourrais être seul.
Quand vous fûtes parti et quand Jupiter fut bien endormi, je me livrai
à une investigation un peu plus méthodique de la chose. Et d'abord je
voulus comprendre de quelle manière ce parchemin était tombé dans mes
mains.
L'endroit où nous découvrîmes le scarabée était sur la côte du
continent, à un mille environ à l'est de l'île, mais à une petite
distance au-dessus du niveau de la marée haute. Quand je m'en emparai,
il me mordit cruellement, et je le lâchai. Jupiter, avec sa prudence
accoutumée, avant de prendre l'insecte, qui s'était envolé de son
côté, chercha autour de lui une feuille ou quelque chose d'analogue,
avec quoi il pût s'en emparer. Ce fut en ce moment que ses yeux et les
miens tombèrent sur le morceau de parchemin, que je pris alors pour du
papier. Il était à moitié enfoncé dans le sable, avec un coin en
l'air. Près de l'endroit où nous le trouvâmes, j'observai les restes
d'une coque de grande embarcation, autant du moins que j'en pus juger.
Ces débris de naufrage étaient là probablement depuis bien longtemps,
car à peine pouvait-on y retrouver la physionomie d'une charpente de
bateau.
Jupiter ramassa donc le parchemin, enveloppa l'insecte et me le donna.
Peu de temps après, nous reprîmes le chemin de la hutte, et nous
rencontrâmes le lieutenant G... Je lui montrai l'insecte, et il me pria
de lui permettre de l'emporter au fort. J'y consentis, et il le fourra
dans la poche de son gilet sans le parchemin qui lui servait
d'enveloppe, et que je tenais toujours à la main pendant qu'il
examinait le scarabée. Peut-être eut-il peur que je ne changeasse
d'avis, et jugea-t-il prudent de s'assurer d'abord de sa prise; vous
savez qu'il est fou d'histoire naturelle et de tout ce qui s'y rattache.
Il est évident qu'alors, sans y penser, j'ai remis le parchemin dans ma
poche.
Vous vous rappelez que, lorsque je m'assis à la table pour faire un
croquis du scarabée, je ne trouvai pas de papier à l'endroit où on le
met ordinairement. Je regardai dans le tiroir, il n'y en avait point. Je
cherchais dans mes poches, espérant trouver une vieille lettre, quand
mes doigts rencontrèrent le parchemin. Je vous détaille minutieusement
toute la série de circonstances qui l'ont jeté dans mes mains; car
toutes ces circonstances ont singulièrement frappé mon esprit.
Sans aucun doute, vous me considérerez comme un rêveur,--mais j'avais
déjà établi une espèce de connexion. J'avais uni deux anneaux d'une
grande chaîne. Un bateau échoué à la côte, et non loin de ce bateau
un parchemin,--_non pas un papier_,--portant l'image d'un crâne. Vous
allez naturellement me demander où est le rapport. Je répondrai que le
crâne ou la tête de mort est l'emblème bien connu des pirates. Ils
ont toujours, dans tous leurs engagements, hissé le pavillon à tête
de mort.
Je vous ai dit que c'était un morceau de parchemin et non pas de
papier. Le parchemin est une chose durable, presque impérissable. On
confie rarement au parchemin des documents d'une minime importance,
puisqu'il répond beaucoup moins bien que le papier aux besoins
ordinaires de l'écriture et du dessin.
Cette réflexion m'induisit à penser qu'il devait y avoir dans la tête
de mort quelque rapport, quelque sens singulier. Je ne faillis pas non
plus à remarquer la forme du parchemin. Bien que l'un des coins eût
été détruit par quelque accident, on voyait bien que la forme
primitive était oblongue. C'était donc une de ces bandes qu'on choisit
pour écrire, pour consigner un document important, une note qu'on veut
conserver longtemps et soigneusement.
--Mais, interrompis-je, vous dites que le crâne n'était pas sur le
parchemin quand vous y dessinâtes le scarabée. Comment donc
pouvez-vous établir un rapport entre le bateau et le crâne,--puisque
ce dernier, d'après votre propre aveu, a dû être dessiné--Dieu sait
comment et par qui!--postérieurement à votre dessin du scarabée?
--Ah! c'est là-dessus que roule tout le mystère, bien que j'aie eu
comparativement peu de peine à résoudre ce point de l'énigme. Ma
marche était sûre, et ne pouvait me conduire qu'à un seul résultat.
Je raisonnais ainsi, par exemple: quand je dessinai mon scarabée, il
n'y avait pas trace de crâne sur le parchemin; quand j'eus fini mon
dessin, je vous le fis passer, et je ne vous perdis pas de vue que vous
ne me l'eussiez rendu. Conséquemment ce n'était pas vous qui aviez
dessiné le crâne, et il n'y avait là aucune autre personne pour le
faire. Il n'avait donc pas été créé par l'action humaine; et,
cependant, il était là sous mes yeux!
Arrivé à ce point de mes réflexions, je m'appliquai à me rappeler et
je me rappelai en effet, et avec une parfaite exactitude, tous les
incidents survenus dans l'intervalle en question. La température était
froide,--oh! l'heureux, le rare accident!--et un bon feu flambait dans
la cheminée. J'étais suffisamment réchauffé par l'exercice, et je
m'assis près de la table. Vous, cependant, vous aviez tourné votre
chaise tout près de la cheminée. Juste au moment où je vous mis le
parchemin dans la main, et comme vous alliez l'examiner, Wolf, mon
terre-neuve, entra et vous sauta sur les épaules. Vous le caressiez
avec la main gauche, et vous cherchiez à l'écarter, en laissant tomber
nonchalamment votre main droite, celle qui tenait le parchemin, entre
vos genoux et tout près du feu. Je crus un moment que la flamme allait
l'atteindre, et j'allais vous dire de prendre garde; mais avant que
j'eusse parlé vous l'aviez retiré, et vous vous étiez mis à
l'examiner. Quand j'eus bien considéré toutes ces circonstances, je ne
doutai pas un instant que la chaleur n'eût été l'agent qui avait fait
apparaître sur le parchemin le crâne dont je voyais l'image. Vous
savez bien qu'il y a--il y en a eu de tout temps--des préparations
chimiques, au moyen desquelles on peut écrire sur du papier ou sur du
vélin des caractères qui ne deviennent visibles que lorsqu'ils sont
soumis à l'action du feu. On emploie quelquefois le safre, digéré
dans l'eau régale et délayé dans quatre fois son poids d'eau; il en
résulte une teinte verte. Le régule de cobalt, dissous dans l'esprit
de nitre, donne une couleur rouge. Ces couleurs disparaissent plus ou
moins longtemps après que la substance sur laquelle on a écrit s'est
refroidie, mais reparaissent à volonté par une application nouvelle de
la chaleur.
J'examinai alors la tête de mort avec le plus grand soin. Les contours
extérieurs, c'est-à-dire les plus rapprochés du bord du vélin,
étaient beaucoup plus distincts que les autres. Évidemment,
l'action du calorique avait été imparfaite ou inégale. J'allumai
immédiatement du feu, et je soumis chaque partie du parchemin à une
chaleur brûlante. D'abord, cela n'eut d'autre effet que de renforcer
les lignes un peu pâles du crâne; mais, en continuant l'expérience,
je vis apparaître, dans un coin de la bande, au coin diagonalement
opposé à celui où était tracée la tête de mort, une figure que je
supposai d'abord être celle d'une chèvre. Mais un examen plus attentif
me convainquit qu'on avait voulu représenter un chevreau.
--Ah! ah! dis-je, je n'ai certes pas le droit de me moquer de vous;--un
million et demi de dollars! c'est chose trop sérieuse pour qu'on en
plaisante;--mais vous n'allez pas ajouter un troisième anneau à votre
chaîne; vous ne trouverez aucun rapport spécial entre vos pirates et
une chèvre;--les pirates, vous le savez, n'ont rien à faire avec les
chèvres.--Cela regarde les fermiers.
--Mais je viens de vous dire que l'image n'était pas celle d'une
chèvre.
--Bon! va pour un chevreau, c'est presque la même chose.
--Presque, mais pas tout à fait, dit Legrand.--Vous avez entendu parler
peut-être d'un certain capitaine Kidd. Je considérai tout de suite la
figure de cet animal comme une espèce de signature logogriphique ou
hiéroglyphique (_kid_, chevreau). Je dis signature, parce que la place
qu'elle occupait sur le vélin suggérait naturellement cette idée.
Quant à la tête de mort placée au coin diagonalement opposé, elle
avait l'air d'un sceau, d'une estampille. Mais je fus cruellement
déconcerté par l'absence du reste,--du corps même de mon document
rêvé,--du texte de mon contexte.
[Figure 10]
[Figure 11]
--Je présume que vous espériez trouver une lettre entre le timbre et
la signature.
--Quelque chose comme cela. Le fait est que je me sentais comme
irrésistiblement pénétré du pressentiment d'une immense bonne
fortune imminente. Pourquoi? Je ne saurais trop le dire. Après tout,
peut-être était-ce plutôt un désir qu'une croyance positive;--mais
croiriez-vous que le dire absurde de Jupiter, que le scarabée était en
or massif, a eu une influence remarquable sur mon imagination? Et puis
cette série d'accidents et de coïncidences était vraiment si
extraordinaire! Avez-vous remarqué tout ce qu'il y a de fortuit
là-dedans? Il a fallu que tous ces événements arrivassent le seul
jour de toute l'année où il a fait, où il a pu faire assez froid pour
nécessiter du feu; et, sans ce feu et sans l'intervention du chien au
moment précis où il a paru, je n'aurais jamais eu connaissance de la
tête de mort et n'aurais jamais possédé ce trésor.
--Allez, allez,--je suis sur des charbons.
--Eh bien, vous avez donc connaissance d'une foule d'histoires qui
courent, de mille rumeurs vagues relatives aux trésors enfouis quelque
part sur la côte de l'Atlantique, par Kidd et ses associés? En somme,
tous ces bruits devaient avoir quelque fondement. Et si ces bruits
duraient depuis si longtemps et avec tant de persistance, cela ne
pouvait, selon moi, tenir qu'à un fait, c'est que le trésor enfoui
était resté enfoui. Si Kidd avait caché son butin pendant un certain
temps et l'avait ensuite repris, ces rumeurs ne seraient pas sans doute
venues jusqu'à nous sous leur forme actuelle et invariable. Remarquez
que les histoires en question roulent toujours sur des chercheurs et
jamais sur des trouveurs de trésors. Si le pirate avait repris son
argent, l'affaire en serait restée là. Il me semblait que quelque
accident, par exemple la perte de la note qui indiquait l'endroit
précis, avait dû le priver des moyens de le recouvrer. Je supposais
que cet accident était arrivé à la connaissance de ses compagnons,
qui autrement n'auraient jamais su qu'un trésor avait été enfoui, et
qui, par leurs recherches infructueuses, sans guide et sans notes
positives, avaient donné naissance à cette rumeur universelle et à
ces légendes aujourd'hui si communes. Avez-vous jamais entendu parler
d'un trésor important qu'on aurait déterré sur la côte?
--Jamais.
--Or, il est notoire que Kidd avait accumulé d'immenses richesses. Je
considérais donc comme chose sûre que la terre les gardait encore; et
vous ne vous étonnerez pas trop quand je vous dirai que je sentais en
moi une espérance,--une espérance qui montait presque à la
certitude;--c'est que le parchemin, si singulièrement trouvé,
contiendrait l'indication disparue du lieu où avait été fait le
dépôt.
--Mais comment avez-vous procédé?
--J'exposai de nouveau le vélin au feu, après avoir augmenté la
chaleur; mais rien ne parut. Je pensai que la couche de crasse pouvait
bien être pour quelque chose dans cet insuccès; aussi je nettoyai
soigneusement le parchemin en versant de l'eau chaude dessus, puis je le
plaçai dans une casserole de fer-blanc, le crâne en dessous, et je
posai la casserole sur un réchaud de charbons allumés. Au bout de
quelques minutes, la casserole étant parfaitement chauffée, je retirai
la bande de vélin, et je m'aperçus, avec une joie inexprimable,
qu'elle était mouchetée en plusieurs endroits de signes qui
ressemblaient à des chiffres rangés en lignes. Je replaçai la chose
dans la casserole, je l'y laissai encore une minute, et, quand je l'en
retirai, elle était juste comme vous allez la voir.
Ici, Legrand, ayant de nouveau chauffé le vélin, le soumit à mon
examen. Les caractères suivants apparaissaient en rouge, grossièrement
tracés entre la tête de mort et le chevreau:
53‡‡+305))6*;4826)4‡)4‡);806*;48+8¶60))85;1‡(;:‡*8
+83(88)5*+;46(;88*96*?;8)*‡(;485);5*+2:+*‡(;4956*2(5*-
4)8¶8*;4069285);)6+8)4‡‡;1(‡9;48081;8:8‡1;48+85;4)485
+528806*81(‡9;48;(88;4)‡?34;48)4‡;161,:188;‡?;
--Mais, dis-je, en lui rendant la bande de vélin, — je n'y vois pas
plus clair. Si tous les trésors de Golconde devaient être pour moi le
prix de la solution de cette énigme, je serais parfaitement sûr de ne
pas les gagner.
--Et cependant, dit Legrand, la solution n'est certainement pas aussi
difficile qu'on se l'imaginerait au premier coup d'œil. Ces
caractères, comme chacun pourrait le deviner facilement, forment un
chiffre, c'est-à-dire qu'ils présentent un sens; mais, d'après ce que
nous savons de Kidd, je ne devais pas le supposer capable de fabriquer
un échantillon de cryptographie bien abstruse. Je jugeai donc tout
d'abord que celui-ci était d'une espèce simple,--tel cependant qu'à
l'intelligence grossière du marin il dût paraître absolument
insoluble sans la clef.
--Et vous l'avez résolu, vraiment?
--Très aisément; j'en ai résolu d'autres dix mille fois plus
compliqués. Les circonstances et une certaine inclination d'esprit
m'ont amené à prendre intérêt à ces sortes d'énigmes, et il est
vraiment douteux que l'ingéniosité humaine puisse créer une énigme
de ce genre dont l'ingéniosité humaine ne vienne à bout par une
application suffisante. Aussi, une fois que j'eus réussi à établir
une série de caractères lisibles, je daignai à peine songer à la
difficulté d'en dégager la signification.
Dans le cas actuel,--et, en somme, dans tous les cas d'écriture
secrète,--la première question à vider, c'est la _langue_ du chiffre;
car les principes de solution, particulièrement quand il s'agit des
chiffres les plus simples, dépendent du génie de chaque idiome, et
peuvent en être modifiés. En général, il n'y a pas d'autre moyen que
d'essayer successivement, en se dirigeant suivant les probabilités,
toutes les langues qui vous sont connues, jusqu'à ce que vous ayez
trouvé la bonne. Mais, dans le chiffre qui nous occupe, toute
difficulté à cet égard était résolue par la signature. Le rébus
sur le mot _Kidd_ n'est possible que dans la langue anglaise. Sans cette
circonstance, j'aurais commencé mes essais par l'espagnol et le
français, comme étant les langues dans lesquelles un pirate des mers
espagnoles avait dû le plus naturellement enfermer un secret de cette
nature. Mais, dans le cas actuel, je présumai que le cryptogramme
était anglais.
Vous remarquez qu'il n'y a pas d'espaces entre les mots. S'il y avait eu
des espaces, la tâche eût été singulièrement plus facile. Dans ce
cas, j'aurais commencé par faire une collation et une analyse des mots
les plus courts, et, si j'avais trouvé, comme cela est toujours
probable, un mot d'une seule lettre _a_ ou _I_ (un, je) par exemple,
j'aurais considéré la solution comme assurée. Mais, puisqu'il n'y
avait pas d'espaces, mon premier devoir était de relever les lettres
prédominantes, ainsi que celles qui se rencontraient le plus rarement.
Je les comptai toutes, et je dressai la table que voici:
Le caractère 8 se trouve 33 fois.
; 26
4 19
‡ et ) 16
* 13
5 12
6 11
+ et 1 8
0 6
9 et 2 5
: et 3 4
? 3
1 2
— et . 1
Or, la lettre qui se rencontre le plus fréquemment en anglais est _e_.
Les autres lettres se succèdent dans cet ordre: _a o i d h n r s t u y
c f g l m w b k p q x z_. _E_ prédomine si singulièrement qu'il est
très rare de trouver une phrase d'une certaine longueur dont il ne soit
pas le caractère principal.
Nous avons donc, tout en commençant, une base d'opérations qui donne
quelque chose de mieux qu'une conjecture. L'usage général qu'on peut
faire de cette table est évident; mais, pour ce chiffre particulier,
nous ne nous en servirons que très médiocrement. Puisque notre
caractère dominant est 8, nous commencerons par le prendre pour l'_e_
de l'alphabet naturel. Pour vérifier cette supposition, voyons si le 8
se rencontre souvent double; car l'_e_ se redouble très fréquemment en
anglais, comme par exemple dans les mots: _meet_, _fleet_, _speed_,
_seen_, _been_, _agree_, etc. Or, dans le cas présent, nous voyons
qu'il n'est pas redoublé moins de cinq fois, bien que le cryptogramme
soit très court.
Donc 8 représentera _e_. Maintenant, de tous les mots de la langue,
_the_ est le plus usité; conséquemment, il nous faut voir si nous ne
trouverons pas répétée plusieurs fois la même combinaison de trois
caractères, ce 8 étant le dernier des trois. Si nous trouvons des
répétitions de ce genre, elles représenteront très probablement le
mot _the_. Vérification faite, nous n'en trouvons pas moins de sept; et
les caractères sont «;48». Nous pouvons donc supposer que «;»
représente _t_, que «4» représente _h_, et que «8» représente
_e_,--la valeur du dernier se trouvant ainsi confirmée de nouveau. Il y
a maintenant un grand pas de fait.
Nous n'avons déterminé qu'un mot, mais ce seul mot nous permet
d'établir un point beaucoup plus important, c'est-à-dire les
commencements et les terminaisons d'autres mots. Voyons, par exemple,
l'avant-dernier cas où se présente la combinaison «;48», presque à
la fin du chiffre. Nous savons que le «;» qui vient immédiatement
après est le commencement d'un mot, et, des six caractères qui suivent
ce _the_, nous n'en connaissons pas moins de cinq. Remplaçons donc ces
caractères par les lettres qu'ils représentent, en laissant un espace
pour l'inconnu:
_t_ _eeth_.
Nous devons tout d'abord écarter le _th_ comme ne pouvant pas faire
partie du mot qui commence par le premier _t_, puisque nous voyons, en
essayant successivement toutes les lettres de l'alphabet pour combler la
lacune, qu'il est impossible de former un mot dont ce _th_ puisse faire
partie. Réduisons donc nos caractères à
_t_ _ee_,
et reprenant de nouveau tout l'alphabet, s'il le faut, nous concluons au
mot _tree_ (arbre), comme à la seule version possible. Nous gagnons
ainsi une nouvelle lettre, _r_, représentée par «(», plus deux mots
juxtaposés, _the tree_ (l'arbre).
Un peu plus loin, nous retrouvons la combinaison «;48», et nous nous
en servons comme de terminaison à ce qui précède immédiatement. Cela
nous donne l'arrangement suivant:
_the_ _tree_;4(‡?34 _the_,
ou, en substituant les lettres naturelles aux caractères que nous
connaissons,
_the_ _tree_ _thr_‡?3h _the_.
Maintenant, si aux caractères inconnus nous substituons des blancs ou
des points, nous aurons:
_the tree thr...h the_,