Nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de l'î

EDGAR POE

LE

SCARABÉE D'OR

Traduction de CHARLES BAUDELAIRE

ILLUSTRATIONS EN COULEURS ET EN NOIR

PAR

GEORGES ROCHEGROSSE

PARIS

LIBRAIRIE DES AMATEURS

A. FERROUD.--F. FERROUD, Successeur

_127, Boulevard Saint-Germain, 127_

1926

Le Frontispice de cet ouvrage a été gravé par Mme Rita Dreyfus. Les

autres planches en couleurs par Georges Beltrand. Les planches en noir

par R. Blot.

[Figure 01]

[Figure 02]

Oh! oh! qu'est-ce que cela? Ce garçon a

une folie dans les jambes! Il a été mordu

par la tarentule.

(_Tout de travers._)

Il y a quelques années, je me liai intimement avec un M. William

Legrand. Il était d'une ancienne famille protestante, et jadis il avait

été riche; mais une série de malheurs l'avait réduit à la misère.

Pour éviter l'humiliation de ses désastres, il quitta la

Nouvelle-Orléans, la ville de ses aïeux, et établit sa demeure dans

l'île de Sullivan, près Charleston, dans la Caroline du Sud.

Cette île est des plus singulières. Elle n'est guère composée que de

sable de mer et a environ trois milles de long. En largeur, elle n'a

jamais plus d'un quart de mille. Elle est séparée du continent par une

crique à peine visible, qui filtre à travers une masse de roseaux et

de vase, rendez-vous habituel des poules d'eau. La végétation, comme

on peut le supposer, est pauvre, ou, pour ainsi dire, naine. On n'y

trouve pas d'arbres d'une certaine dimension. Vers l'extrémité

occidentale, à l'endroit où s'élèvent le fort Moultrie et quelques

misérables bâtisses de bois habitées pendant l'été par les gens qui

fuient les poussières et les fièvres de Charleston, on rencontre, il

est vrai, le palmier nain sétigère; mais toute l'île, à l'exception

de ce point occidental et d'un espace triste et blanchâtre qui borde la

mer, est couverte d'épaisses broussailles de myrte odoriférant, si

estimé par les horticulteurs anglais. L'arbuste y monte souvent à une

hauteur de quinze ou vingt pieds; il y forme un taillis presque

impénétrable et charge l'atmosphère de ses parfums.

Au plus profond de ce taillis, non loin de l'extrémité orientale de

l'île, c'est-à-dire de la plus éloignée, Legrand s'était bâti

lui-même une petite hutte, qu'il occupait quand, pour la première fois

et par hasard, je fis sa connaissance. Cette connaissance mûrit bien

vite en amitié,--car il y avait, certes, dans le cher reclus de quoi

exciter l'intérêt et l'estime. Je vis qu'il avait reçu une forte

éducation, heureusement servie par des facultés spirituelles peu

communes, mais qu'il était infecté de misanthropie et sujet à de

malheureuses alternatives d'enthousiasme et de mélancolie. Bien qu'il

eût chez lui beaucoup de livres, il s'en servait rarement. Ses

principaux amusements consistaient à chasser et à pêcher, ou à

flâner sur la plage et à travers les myrtes, en quête de coquillages

et d'échantillons entomologiques;--sa collection aurait pu faire envie

à un Swammerdam. Dans ces excursions, il était ordinairement

accompagné par un vieux nègre nommé Jupiter, qui avait été

affranchi avant les revers de la famille, mais qu'on n'avait pu

décider, ni par menaces ni par promesses, à abandonner son jeune

_massa Will_; il considérait comme son droit de le suivre partout. Il

n'est pas improbable que les parents de Legrand, jugeant que celui-ci

avait la tête un peu dérangée, se soient appliqués à confirmer

Jupiter dans son obstination, dans le but de mettre une espèce de

gardien et de surveillant auprès du fugitif.

Sous la latitude de l'île de Sullivan, les hivers sont rarement

rigoureux, et c'est un événement quand, au déclin de l'année, le feu

devient indispensable. Cependant, vers le milieu d'octobre 18.., il y

eut une journée d'un froid remarquable. Juste avant le coucher du

soleil, je me frayais un chemin à travers les taillis vers la hutte de

mon ami, que je n'avais pas vu depuis quelques semaines; je demeurais

alors à Charleston, à une distance de neuf milles de l'île, et les

facilités pour aller et revenir étaient bien moins grandes

qu'aujourd'hui. En arrivant à la hutte, je frappai selon mon habitude,

et, ne recevant pas de réponse, je cherchai la clef où je savais

qu'elle était cachée, j'ouvris la porte et j'entrai. Un beau feu

flambait dans le foyer. C'était une surprise, et, à coup sûr, une des

plus agréables. Je me débarrassai de mon paletot, je traînai un

fauteuil auprès des bûches pétillantes, et j'attendis patiemment

l'arrivée de mes hôtes.

Peu après la tombée de la nuit, ils arrivèrent et me firent un

accueil tout à fait cordial. Jupiter, tout en riant d'une oreille à

l'autre, se donnait du mouvement et préparait quelques poules

d'eau pour le souper. Legrand était dans une de ses _crises_

d'enthousiasme;--car de quel autre nom appeler cela? Il avait trouvé un

bivalve inconnu, formant un genre nouveau, et, mieux encore, il avait

chassé et attrapé, avec l'assistance de Jupiter, un scarabée qu'il

croyait tout à fait nouveau, et sur lequel il désirait avoir mon

opinion le lendemain matin.

--Et pourquoi pas ce soir? demandai-je en me frottant les mains devant

la flamme, et envoyant mentalement au diable toute la race des

scarabées.

--Ah! si j'avais seulement su que vous étiez ici! dit Legrand; mais il

y a si longtemps que je ne vous ai vu! Et comment pouvais-je deviner que

vous me rendriez visite justement cette nuit? En revenant au logis, j'ai

rencontré le lieutenant G..., du fort, et très étourdiment je lui ai

prêté le scarabée; de sorte qu'il vous sera impossible de le voir

avant demain matin. Restez ici cette nuit, et j'enverrai Jupiter le

chercher au lever du soleil. C'est bien la plus ravissante chose de la

création!

--Quoi? le lever du soleil?

--Eh non! que diable!--le scarabée. Il est d'une brillante couleur

d'or,--gros à peu près comme une grosse noix,--avec deux taches d'un

noir de jais à une extrémité du dos, et une troisième, un peu plus

allongée, à l'autre. Les antennes sont...

--Il n'y a pas du tout d'étain sur lui[1], massa Will, je vous le

parie, interrompit Jupiter; le scarabée est un scarabée d'or, d'or

massif, d'un bout à l'autre, dedans et partout, excepté les ailes; je

n'ai jamais vu de ma vie un scarabée à moitié aussi lourd.

--C'est bien, mettons que vous ayez raison, Jup, répliqua Legrand un

peu plus vivement, à ce qu'il me sembla, que ne le comportait la

situation, est-ce une raison pour laisser brûler les poules? La couleur

de l'insecte,--et il se tourna vers moi,--suffirait en vérité à

rendre plausible l'idée de Jupiter. Vous n'avez jamais vu un éclat

métallique plus brillant que celui de ses élytres; mais vous ne

pourrez en juger que demain matin. En attendant, j'essaierai de vous

donner une idée de sa forme.

Tout en parlant, il s'assit à une petite table sur laquelle il y avait

une plume et de l'encre, mais pas de papier. Il chercha dans un tiroir,

mais n'en trouva pas.

--N'importe, dit-il à la fin, cela suffira.

Et il tira de la poche de son gilet quelque chose qui me fit l'effet

d'un morceau de vieux vélin fort sale, et il fit dessus une espèce de

croquis à la plume. Pendant ce temps, j'avais gardé ma place auprès

du feu, car j'avais toujours très froid. Quand son dessin fut achevé,

il me le passa, sans se lever. Comme je le recevais de sa main, un fort

grognement se fit entendre, suivi d'un grattement à la porte. Jupiter

ouvrit, et un énorme terre-neuve, appartenant à Legrand, se précipita

dans la chambre, sauta sur mes épaules et m'accabla de caresses; car je

m'étais fort occupé de lui dans mes visites précédentes. Quand il

eut fini ses gambades, je regardai le papier, et, pour dire la vérité,

je me trouvai passablement intrigué par le dessin de mon ami.

--Oui! dis-je après l'avoir contemplé quelques minutes, c'est là un

étrange scarabée, je le confesse; il est nouveau pour moi; je n'ai

jamais rien vu d'approchant, à moins que ce ne soit un crâne ou une

tête de mort, à quoi il ressemble plus qu'aucune autre chose qu'il

m'ait jamais été donné d'examiner.

[Figure 03]

--Une tête de mort! répéta Legrand. Ah! oui, il y a un peu de cela

sur le papier, je comprends. Les deux taches noires supérieures font

les yeux, et la plus longue qui est plus bas figure une bouche, n'est-ce

pas? D'ailleurs, la forme générale est ovale...

--C'est peut-être cela, dis-je; mais je crains, Legrand, que vous ne

soyez pas très artiste. J'attendrai que j'aie vu la bête elle-même,

pour me faire une idée quelconque de sa physionomie.

--Fort bien! Je ne sais comment cela se fait, dit-il, un peu piqué, je

dessine assez joliment, ou du moins je le devrais,--car j'ai eu de bons

maîtres, et je me flatte de n'être pas tout à fait une brute.

--Mais alors, mon cher camarade, dis-je vous plaisantez; ceci est un

crâne fort passable, je puis même dire que c'est un crâne parfait,

d'après toutes les idées reçues relativement à cette partie de

l'ostéologie, et votre scarabée serait le plus étrange de tous les

scarabées du monde, s'il ressemblait à ceci. Nous pourrions établir

là-dessus quelque petite superstition saisissante. Je présume que vous

nommerez votre insecte _scarabœus caput hominis_, ou quelque chose

d'approchant; il y a dans les livres d'histoire naturelle beaucoup

d'appellations de ce genre.--Mais où sont les antennes dont vous

parliez?

--Les antennes! dit Legrand, qui s'échauffait inexplicablement; vous

devez voir les antennes; j'en suis sûr. Je les ai faites aussi

distinctes qu'elles le sont dans l'original, et je présume que cela est

bien suffisant.

--À la bonne heure, dis-je; mettons que vous les ayez faites; toujours

est-il vrai que je ne les vois pas.

Et je lui tendis le papier, sans ajouter aucune remarque, ne voulant pas

le pousser à bout; mais j'étais fort étonné de la tournure que

l'affaire avait prise; sa mauvaise humeur m'intriguait,--et, quant au

croquis de l'insecte, il n'y avait positivement pas d'antennes visibles,

et l'ensemble ressemblait, à s'y méprendre, à l'image ordinaire d'une

tête de mort.

Il reprit son papier d'un air maussade, et il était au moment de le

froisser, sans doute pour le jeter dans le feu, quand, son regard étant

tombé par hasard sur le dessin, toute son attention y parut

enchaînée. En un instant, son visage devint d'un rouge intense, puis

excessivement pâle. Pendant quelques minutes, sans bouger de sa place,

il continua à examiner minutieusement le dessin. À la longue, il se

leva, prit une chandelle sur la table, et alla s'asseoir sur un coffre,

à l'autre extrémité de la chambre. Là, il recommença à examiner

curieusement le papier, le tournant dans tous les sens. Néanmoins, il

ne dit rien, et sa conduite me causait un étonnement extrême; mais je

jugeai prudent de n'exaspérer par aucun commentaire sa mauvaise humeur

croissante. Enfin, il tira de la poche de son habit un portefeuille, y

serra soigneusement le papier, et déposa le tout dans un pupitre qu'il

ferma à clef. Il revint dès lors à des allures plus calmes, mais son

premier enthousiasme avait totalement disparu. Il avait l'air plutôt

concentré que boudeur. À mesure que la soirée s'avançait, il

s'absorbait de plus en plus dans sa rêverie, et aucune de mes saillies

ne put l'en arracher. Primitivement, j'avais eu l'intention de passer la

nuit dans la cabane, comme j'avais déjà fait plus d'une fois; mais, en

voyant l'humeur de mon hôte, je jugeai plus convenable de prendre

congé. Il ne fit aucun effort pour me retenir; mais, quand je partis,

il me serra la main avec une cordialité encore plus vive que de

coutume.

Un mois environ après cette aventure,--et durant cet intervalle je

n'avais pas entendu parler de Legrand,--je reçus à Charleston une

visite de son serviteur Jupiter. Je n'avais jamais vu le bon vieux

nègre si complètement abattu, et je fus pris de la crainte qu'il ne

fût arrivé à mon ami quelque sérieux malheur.

[Figure 04]

--Eh bien, Jup, dis-je, quoi de neuf? Comment va ton maître?

--Dame! pour dire la vérité, massa, il ne va pas aussi bien qu'il

devrait.

--Pas bien! vraiment je suis navré d'apprendre cela. Mais de quoi se

plaint-il?

--Ah! voilà la question!--il ne se plaint jamais de rien, mais il est

tout de même bien malade.

--Bien malade, Jupiter!--Eh! que ne disais-tu cela tout de suite? Est-il

au lit?

--Non, non, il n'est pas au lit! Il n'est bien nulle part;--voilà

justement où le soulier me blesse;--j'ai l'esprit très inquiet au

sujet du pauvre massa Will.

--Jupiter, je voudrais bien comprendre quelque chose à tout ce que tu

me racontes là. Tu dis que ton maître est malade. Ne t'a-t-il pas dit

de quoi il souffre?

--Oh! massa, c'est bien inutile de se creuser la tête.--Massa Will dit

qu'il n'a absolument rien;--mais, alors, pourquoi donc s'en va-t-il,

deçà et delà, tout pensif, les regards sur son chemin, la tête

basse, les épaules voûtées, et pâle comme une oie? Et pourquoi donc

fait-il toujours et toujours des chiffres?

--Il fait quoi, Jupiter?

--Il fait des chiffres avec des signes sur une ardoise,--les signes les

plus bizarres que j'aie jamais vus. Je commence à avoir peur, tout de

même. Il faut que j'aie toujours un œil braqué sur lui, rien que sur

lui. L'autre jour, il m'a échappé avant le lever du soleil, et il a

décampé pour toute la sainte journée. J'avais coupé un bon bâton

exprès pour lui administrer une correction de tous les diables quand il

reviendrait;--mais je suis si bête, que je n'en ai pas eu le

courage;--il a l'air si malheureux!

--Ah! vraiment!--Eh bien, après tout, je crois que tu as mieux fait

d'être indulgent pour le pauvre garçon.--Il ne faut pas lui donner le

fouet, Jupiter;--il n'est peut-être pas en état de le supporter. Mais

ne peux-tu pas te faire une idée de ce qui a occasionné cette maladie,

ou plutôt ce changement de conduite? Lui est-il arrivé quelque chose

de fâcheux depuis que je vous ai vus?

--Non, massa, il n'est rien arrivé de fâcheux _depuis_ lors,--mais

_avant_ cela,--oui,--j'en ai peur,--c'était le jour même que vous

étiez là-bas.

--Comment? que veux-tu dire?

--Eh! massa, je veux parler du scarabée, voilà tout.

--Du quoi?

--Du scarabée...--Je suis sûr que massa Will a été mordu quelque

part à la tête par ce scarabée d'or.

--Et quelle raison as-tu, Jupiter, pour faire une pareille supposition?

--Il a bien assez de pinces pour cela, massa, et une bouche aussi. Je

n'ai jamais vu un scarabée aussi endiablé;--il attrape et il mord tout

ce qui l'approche. Massa Will l'avait d'abord attrapé, mais il l'a bien

vite lâché, je vous assure;--c'est alors, sans doute, qu'il a été

mordu. La mine de ce scarabée et sa bouche ne me plaisaient guère,

certes;--aussi je ne voulus pas le prendre avec mes doigts; mais je pris

un morceau de papier, et j'empoignai le scarabée dans le papier; je

l'enveloppai donc dans le papier, avec un petit morceau de papier dans

la bouche;--voilà comment je m'y pris.

--Et tu penses donc que ton maître a été réellement mordu par le

scarabée, et que cette morsure l'a rendu malade?

--Je ne pense rien du tout,--je le sais[2]. Pourquoi donc rêve-t-il

toujours d'or, si ce n'est parce qu'il a été mordu par le scarabée

d'or? J'en ai déjà entendu parler, de ces scarabées d'or.

[Figure 05]

[Figure 06]

--Mais comment sais-tu qu'il rêve d'or?

--Comment je le sais? parce qu'il en parle, même en dormant;--voilà

comment je le sais.

--Au fait, Jupiter, tu as peut-être raison; mais à quelle bienheureuse

circonstance dois-je l'honneur de ta visite aujourd'hui?

--Que voulez-vous dire, massa?

--M'apportes-tu un message de M. Legrand?

--Non, massa, je vous apporte une lettre que voici.

Et Jupiter me tendit un papier où je lus:

«Mon cher,

«Pourquoi donc ne vous ai-je pas vu depuis si longtemps? J'espère que

vous n'avez pas été assez enfant pour vous formaliser d'une petite

brusquerie de ma part; mais non,--cela est par trop improbable.

«Depuis que je vous ai vu, j'ai eu un grand sujet d'inquiétude. J'ai

quelque chose à vous dire, mais à peine sais-je comment vous le dire.

Sais-je même si je vous le dirai?

«Je n'ai pas été tout à fait bien depuis quelques jours, et le

pauvre vieux Jupiter m'ennuie insupportablement par toutes ses bonnes

intentions et attentions. Le croiriez-vous? Il avait, l'autre jour,

préparé un gros bâton à l'effet de me châtier, pour lui avoir

échappé et avoir passé la journée, seul, au milieu des collines, sur

le continent. Je crois vraiment que ma mauvaise mine m'a seule sauvé de

la bastonnade.

«Je n'ai rien ajouté à ma collection depuis que nous nous sommes vus.

«Revenez avec Jupiter si vous le pouvez sans trop d'inconvénients.

_Venez, venez_. Je désire vous voir ce soir pour affaire grave. Je vous

assure que c'est de _la plus haute importance_.

« Votre tout dévoué,

«WILLIAM LEGRAND.»

Il y avait dans le ton de cette lettre quelque chose qui me causa une

forte inquiétude. Ce style différait absolument du style habituel de

Legrand. À quoi diable rêvait-il? Quelle nouvelle lubie avait pris

possession de sa trop excitable cervelle? Quelle affaire de _si haute

importance_ pouvait-il avoir à accomplir? Le rapport de Jupiter ne

présageait rien de bon;--je tremblais que la pression continue de

l'infortune n'eût, à la longue, singulièrement dérangé la raison de

mon ami. Sans hésiter un instant, je me préparai donc à accompagner

le nègre.

En arrivant au quai, je remarquai une faux et trois bêches, toutes

également neuves, qui gisaient au fond du bateau dans lequel nous

allions nous embarquer.

--Qu'est-ce que tout cela signifie, Jupiter? demandai-je.

--Ça, c'est une faux, massa, et des bêches.

--Je le vois bien; mais qu'est-ce que tout cela fait ici?

--Massa Will m'a dit d'acheter pour lui cette faux et ces bêches à la

ville, et je les ai payées bien cher; cela nous coûte un argent de

tous les diables.

--Mais, au nom de tout ce qu'il y a de mystérieux, qu'est-ce que ton

massa Will a à faire de faux et de bêches?

--Vous m'en demandez plus que je ne sais; lui-même, massa, n'en sait

pas davantage; le diable m'emporte si je n'en suis pas convaincu. Mais

tout cela vient du scarabée.

Voyant que je ne pouvais tirer aucun éclaircissement de Jupiter dont

tout l'entendement paraissait absorbé par le scarabée, je descendis

dans le bateau et je déployai la voile. Une belle et forte brise nous

poussa bien vite dans la petite anse au nord du fort Moultrie, et,

après une promenade de deux milles environ, nous arrivâmes à la

hutte. Il était à peu près trois heures de l'après-midi. Legrand

nous attendait avec une vive impatience. Il me serra la main avec un

empressement nerveux qui m'alarma et renforça mes soupçons naissants.

Son visage était d'une pâleur spectrale, et ses yeux, naturellement

fort enfoncés, brillaient d'un éclat surnaturel. Après quelques

questions relatives à sa santé, je lui demandai, ne trouvant rien de

mieux à dire, si le lieutenant G... lui avait enfin rendu son

scarabée.

--Oh! oui, répliqua-t-il en rougissant beaucoup;--je le lui ai repris

le lendemain matin. Pour rien au monde je ne me séparerais de ce

scarabée. Savez-vous bien que Jupiter a tout à fait raison à son

égard?

--En quoi? demandai-je avec un triste pressentiment dans le cœur.

--En supposant que c'est un scarabée d'or véritable.

Il dit cela avec un sérieux profond, qui me fit indiciblement mal.

--Ce scarabée est destiné à faire ma fortune, continua-t-il avec

un sourire de triomphe, à me réintégrer dans mes possessions de

famille. Est-il donc étonnant que je le tienne en si haut prix?

Puisque la Fortune a jugé bon de me l'octroyer, je n'ai qu'à

en user convenablement, et j'arriverai jusqu'à l'or dont il est

l'indice.--Jupiter, apporte-le-moi.

--Quoi? le scarabée, massa? J'aime mieux n'avoir rien à démêler avec

le scarabée;--vous saurez bien le prendre vous-même.

Là-dessus, Legrand se leva avec un air grave et imposant, et

alla me chercher l'insecte sous un globe de verre où il était

déposé. C'était un superbe scarabée, inconnu à cette époque aux

naturalistes, et qui devait avoir un grand prix au point de vue

scientifique. Il portait à l'une des extrémités du dos deux taches

noires et rondes, et à l'autre une tache de forme allongée. Les

élytres étaient excessivement dures et luisantes et avaient

positivement l'aspect de l'or bruni. L'insecte était remarquablement

lourd, et, tout bien considéré, je ne pouvais pas trop blâmer Jupiter

de son opinion; mais que Legrand s'entendît avec lui sur ce sujet,

voilà ce qu'il m'était impossible de comprendre, et, quand il se

serait agi de ma vie, je n'aurais pas trouvé le mot de l'énigme.

--Je vous ai envoyé chercher, dit-il d'un ton magnifique, quand j'eus

achevé d'examiner l'insecte, je vous ai envoyé chercher pour vous

demander conseil et assistance dans l'accomplissement des vues de la

Destinée et du scarabée...

--Mon cher Legrand, m'écriai-je en l'interrompant, vous n'êtes

certainement pas bien, et vous feriez beaucoup mieux de prendre quelques

précautions. Vous allez vous mettre au lit, et je resterai auprès de

vous quelques jours, jusqu'à ce que vous soyez rétabli. Vous avez la

fièvre, et...

--Tâtez mon pouls, dit-il.

Je le tâtai, et, pour dire la vérité, je ne trouvai pas le plus

léger symptôme de fièvre.

--Mais vous pourriez bien être malade sans avoir la fièvre.

Permettez-moi, pour cette fois seulement, de faire le médecin avec

vous. Avant toute chose, allez vous mettre au lit. Ensuite...

--Vous vous trompez, interrompit-il; je suis aussi bien que je puis

espérer de l'être dans l'état d'excitation que j'endure. Si

réellement vous voulez me voir tout à fait bien, vous soulagerez cette

excitation.

--Et que faut-il faire pour cela?

--C'est très facile. Jupiter et moi, nous partons pour une expédition

dans les collines, sur le continent, et nous avons besoin de l'aide

d'une personne en qui nous puissions absolument nous fier. Vous êtes

cette personne unique. Que notre entreprise échoue ou réussisse,

l'excitation que vous voyez en moi maintenant sera également apaisée.

--J'ai le vif désir de vous servir en toute chose, répliquai-je; mais

prétendez-vous dire que cet infernal scarabée ait quelque rapport avec

votre expédition dans les collines?

--Oui, certes.

--Alors, Legrand, il m'est impossible de coopérer à une entreprise

aussi parfaitement absurde.

--J'en suis fâché,--très fâché,--car il nous faudra tenter

l'affaire à nous seuls.

--À vous seuls! Ah! le malheureux est fou, à coup sûr!--Mais, voyons,

combien de temps durera votre absence?

--Probablement toute la nuit. Nous allons partir immédiatement, et,

dans tous les cas, nous serons de retour au lever du soleil.

--Et vous me promettez, sur votre honneur, que ce caprice passé, et

l'affaire du scarabée--bon Dieu!--vidée à votre satisfaction, vous

rentrerez au logis, et que vous y suivrez exactement mes prescriptions,

comme celles de votre médecin?

--Oui, je vous le promets; et maintenant partons, car nous n'avons pas

de temps à perdre.

J'accompagnai mon ami, le cœur gros. À quatre heures, nous nous mîmes

en route, Legrand, Jupiter, le chien et moi. Jupiter prit la faux et les

bêches; il insista pour s'en charger, plutôt, à ce qu'il me parut,

par crainte de laisser un de ces instruments dans la main de son maître

que par excès de zèle et de complaisance. Il était d'ailleurs d'une

humeur de chien, et ces mots: _Damné scarabée_! furent les seuls qui

lui échappèrent tout le long du voyage. J'avais, pour ma part, la

charge de deux lanternes sourdes; quant à Legrand, il s'était

contenté du scarabée, qu'il portait attaché au bout d'un morceau de

ficelle, et qu'il faisait tourner autour de lui, tout en marchant, avec

des airs de magicien. Quand j'observais ce symptôme suprême de

démence dans mon pauvre ami, je pouvais à peine retenir mes larmes. Je

pensai toutefois qu'il valait mieux épouser sa fantaisie, au moins pour

le moment, ou jusqu'à ce que je pusse prendre quelques mesures

énergiques avec chance de succès. Cependant, j'essayais, mais fort

inutilement, de le sonder relativement au but de l'expédition. Il avait

réussi à me persuader de l'accompagner, et semblait désormais peu

disposé à lier conversation sur un sujet d'une si maigre importance.

À toutes mes questions, il ne daignait répondre que par un «Nous

verrons bien!».

Nous traversâmes dans un esquif la crique à la pointe de l'île, et,

grimpant sur les terrains montueux de la rive opposée, nous nous

dirigeâmes vers le nord-ouest, à travers un pays horriblement sauvage

et désolé, où il était impossible de découvrir la trace d'un pied

humain. Legrand suivait sa route avec décision, s'arrêtant seulement

de temps en temps pour consulter certaines indications qu'il paraissait

avoir laissées lui-même dans une occasion précédente.

Nous marchâmes ainsi deux heures environ, et le soleil était au moment

de se coucher quand nous entrâmes dans une région infiniment plus

sinistre que tout ce que nous avions vu jusqu'alors. C'était une

espèce de plateau près du sommet d'une montagne affreusement

escarpée, couverte de bois de la base au sommet, et semée d'énormes

blocs de pierre qui semblent éparpillés pêle-mêle sur le sol, et

dont plusieurs se seraient infailliblement précipités dans les

vallées inférieures sans le secours des arbres contre lesquels ils

s'appuyaient. De profondes ravines irradiaient dans diverses directions

et donnaient à la scène un caractère de solennité plus lugubre.

La plate-forme naturelle sur laquelle nous étions grimpés était si

profondément encombrée de ronces, que nous vîmes bien que, sans la

faux, il nous eût été impossible de nous frayer un passage. Jupiter,

d'après les ordres de son maître, commença à nous éclaircir un

chemin jusqu'au pied d'un tulipier gigantesque qui se dressait, en

compagnie de huit ou dix chênes, sur la plate-forme, et les surpassait

tous, ainsi que tous les arbres que j'avais vus jusqu'alors, par la

beauté de sa forme et de son feuillage, par l'immense développement de

son branchage et par la majesté générale de son aspect. Quand nous

eûmes atteint cet arbre, Legrand se tourna vers Jupiter, et lui demanda

s'il se croyait capable d'y grimper. Le pauvre vieux parut légèrement

étourdi par cette question, et resta quelques instants sans répondre.

Cependant, il s'approcha de l'énorme tronc, en fit lentement le tour et

l'examina avec une attention minutieuse. Quand il eut achevé son

examen, il dit simplement:

--Oui, massa; Jup n'a pas vu d'arbre où il ne puisse grimper.

--Alors, monte; allons, allons! et rondement! car il fera bientôt trop

noir pour voir ce que nous faisons.

--Jusqu'où faut-il monter, massa? demanda Jupiter.

--Grimpe d'abord sur le tronc, et puis je te dirai quel chemin tu dois

suivre.--Ah! un instant! prends ce scarabée avec toi.

--Le scarabée, massa Will!--le scarabée d'or! cria le nègre reculant

de frayeur; pourquoi donc faut-il que je porte avec moi ce scarabée sur

l'arbre? Que je sois damné si je le fais!

--Jup, si vous avez peur, vous, un grand nègre, un gros et fort nègre,

de toucher à un petit insecte mort et inoffensif, eh bien, vous pouvez

l'emporter avec cette ficelle;--mais, si vous ne l'emportez pas avec

vous d'une manière ou d'une autre, je serai dans la cruelle nécessité

de vous fendre la tête avec cette bêche.

--Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc, massa? dit Jup, que la honte

rendait évidemment plus complaisant; il faut toujours que vous

cherchiez noise à votre vieux nègre. C'est une farce, voilà tout.

Moi, avoir peur du scarabée! je m'en soucie bien du scarabée!

Et il prit avec précaution l'extrême bout de la corde, et, maintenant

l'insecte aussi loin de sa personne que les circonstances le

permettaient, il se mit en devoir de grimper à l'arbre.

Dans sa jeunesse, le tulipier, ou _liriodendron tulipiferum_, le plus

magnifique des forestiers américains, a un tronc singulièrement lisse

et s'élève souvent à une grande hauteur, sans pousser de branches

latérales; mais quand il arrive à sa maturité, l'écorce devient

rugueuse et inégale, et de petits rudiments de branches se manifestent

en grand nombre sur le tronc. Aussi l'escalade, dans le cas actuel,

était beaucoup plus difficile en apparence qu'en réalité. Embrassant

de son mieux l'énorme cylindre avec ses bras et ses genoux, empoignant

avec les mains quelques-unes des pousses, appuyant ses pieds nus sur les

autres, Jupiter, après avoir failli tomber une ou deux fois, se hissa

à la longue jusqu'à la première grande fourche, et sembla dès lors

regarder la besogne comme virtuellement accomplie. En effet, le risque

principal de l'entreprise avait disparu, bien que le brave nègre se

trouvât à soixante et dix pieds du sol.

--De quel côté faut-il que j'aille maintenant, massa Will?

demanda-t-il.

--Suis toujours la plus grosse branche,--celle de ce côté, dit

Legrand.

Le nègre lui obéit promptement, et apparemment sans trop de peine; il

monta, monta toujours plus haut, de sorte qu'à la fin sa personne

rampante et ramassée disparut dans l'épaisseur du feuillage; il était

tout à fait invisible. Alors, sa voix lointaine se fit entendre; il

criait:

--Jusqu'où faut-il monter encore?

--À quelle hauteur es-tu? demanda Legrand.

--Si haut, si haut, répliqua le nègre, que je peux voir le ciel à

travers le sommet de l'arbre.

--Ne t'occupe pas du ciel, mais fais attention à ce que je dis. Regarde

le tronc, et compte les branches au-dessous de toi, de ce côté.

Combien de branches as-tu passées?

--Une, deux, trois, quatre, cinq;--j'ai passé cinq grosses branches,

massa, de ce côté-ci.

--Alors, monte encore d'une branche.

Au bout de quelques minutes, sa voix se fit entendre de nouveau. Il

annonçait qu'il avait atteint la septième branche.

--Maintenant, Jup, cria Legrand, en proie à une agitation manifeste, il

faut que tu trouves le moyen de t'avancer sur cette branche aussi loin

que tu pourras. Si tu vois quelque chose de singulier, tu me le diras.

Dès lors, les quelques doutes que j'avais essayé de conserver

relativement à la démence de mon pauvre ami disparurent complètement.

Je ne pouvais plus ne pas le considérer comme frappé d'aliénation

mentale, et je commençai à m'inquiéter sérieusement des moyens de le

ramener au logis. Pendant que je méditais sur ce que j'avais de mieux

à faire, la voix de Jupiter se fit entendre de nouveau.

--J'ai bien peur de m'aventurer un peu loin sur cette branche;--c'est

une branche morte presque dans toute sa longueur.

--Tu dis bien que c'est une branche morte, Jupiter? cria Legrand d'une

voix tremblante d'émotion.

--Oui, massa, morte comme un vieux clou de porte, c'est une affaire

faite,--elle est bien morte, tout à fait sans vie.

--Au nom du ciel, que faire? demanda Legrand, qui semblait en proie à

un vrai désespoir.

--Que faire? dis-je, heureux de saisir l'occasion pour placer un mot

raisonnable: retourner au logis et nous aller coucher. Allons,

venez!--Soyez gentil, mon camarade.--Il se fait tard, et puis

souvenez-vous de votre promesse.

--Jupiter, criait-il, sans m'écouter le moins du monde, m'entends-tu?

--Oui, massa Will, je vous entends parfaitement.

--Entame donc le bois avec ton couteau, et dis-moi si tu le trouves bien

pourri.

--Pourri, massa, assez pourri, répliqua bientôt le nègre, mais pas

aussi pourri qu'il pourrait l'être. Je pourrais m'aventurer un peu plus

sur la branche, mais moi seul.

--Toi seul!--qu'est-ce que tu veux dire?

--Je veux parler du scarabée. Il est bien lourd, le scarabée. Si je le

lâchais d'abord, la branche porterait bien, sans casser, le poids d'un

nègre tout seul.

--Infernal coquin! cria Legrand, qui avait l'air fort soulagé, quelles

sottises me chantes-tu là? Si tu laisses tomber l'insecte, je te tords

le cou. Fais-y attention, Jupiter;--tu m'entends, n'est-ce pas?

--Oui, massa, ce n'est pas la peine de traiter comme ça un pauvre

nègre.

--Eh bien, écoute-moi, maintenant!--Si tu te hasardes sur la branche

aussi loin que tu pourras le faire sans danger et sans lâcher le

scarabée, je te ferai cadeau d'un dollar d'argent aussitôt que tu

seras descendu.

--J'y vais, massa Will,--m'y voilà, répliqua lestement le nègre, je

suis presque au bout.

--Au bout! cria Legrand, très radouci. Veux-tu dire que tu es au bout

de cette branche?

--Je suis bientôt au bout, massa;--oh! oh! oh! Seigneur Dieu!

miséricorde! qu'y a-t-il sur l'arbre?

--Eh bien, cria Legrand, au comble de la joie, qu'est-ce qu'il y a?

--Eh! ce n'est rien qu'un crâne;--quelqu'un a laissé sa tête sur

l'arbre, et les corbeaux ont becqueté toute la viande.

--Un crâne, dis-tu?--Très bien!--Comment est-il attaché à la

branche?--Qu'est-ce qui le retient?

--Oh! il tient bien;--mais il faut voir.--Ah! c'est une drôle de chose,

sur ma parole;--il y a un gros clou dans le crâne, qui le retient à

l'arbre.

--Bien! maintenant, Jupiter, fais exactement ce que je vais te dire;--tu

m'entends?

--Oui, massa.

--Fais bien attention!--trouve l'œil gauche du crâne.

--Oh! oh! voilà qui est drôle! il n'y a pas d'œil gauche du tout.

--Maudite stupidité! Sais-tu distinguer ta main droite de ta main

gauche?

--Oui, je sais,--je sais tout cela; ma main gauche est celle avec

laquelle je fends le bois.

--Sans doute, tu es gaucher; et ton œil gauche est du même côté que

ta main gauche. Maintenant, je suppose, tu peux trouver l'œil gauche du

crâne, ou la place où était l'œil gauche. As-tu trouvé?

Il y eut ici une longue pause. Enfin, le nègre demanda:

--L'œil gauche du crâne est aussi du même côté que la main gauche

du crâne?

--Mais le crâne n'a pas de mains du tout!

--Cela ne fait rien! j'ai trouvé l'œil gauche,--voilà l'œil gauche!

Que faut-il faire, maintenant?

[Figure 08]

[Figure 09]

--Laisser filer le scarabée à travers, aussi loin que la ficelle peut

aller; mais prends bien garde de lâcher le bout de la corde.

--Voilà qui est fait, massa Will; c'était chose facile de faire passer

le scarabée par le trou;--tenez, voyez-le descendre.

Pendant tout ce dialogue, la personne de Jupiter était restée

invisible; mais l'insecte qu'il laissait filer apparaissait maintenant

au bout de la ficelle, et brillait comme une boule d'or brunie aux

derniers rayons du soleil couchant, dont quelques-uns éclairaient

encore faiblement l'éminence où nous étions placés.

Le scarabée en descendant émergeait des branches, et, si Jupiter

l'avait laissé tomber, il serait tombé à nos pieds. Legrand prit

immédiatement la faux et éclaircit un espace circulaire de trois ou

quatre yards de diamètre, juste au-dessous de l'insecte, et, ayant

achevé cette besogne, ordonna à Jupiter de lâcher la corde et de

descendre de l'arbre.

Avec un soin scrupuleux, mon ami enfonça dans la terre une cheville, à

l'endroit précis où le scarabée était tombé, et tira de sa poche un

ruban à mesurer. Il l'attacha par un bout à l'endroit du tronc de

l'arbre qui était le plus près de la cheville, le déroula jusqu'à la

cheville, et continua ainsi à le dérouler dans la direction donnée

par ces deux points,--la cheville et le tronc,--jusqu'à la distance de

cinquante pieds. Pendant ce temps, Jupiter nettoyait les ronces avec la

faux. Au point ainsi trouvé, il enfonça une seconde cheville, qu'il

prit comme centre, et autour duquel il décrivit grossièrement un

cercle de quatre pieds de diamètre environ. Il s'empara alors d'une

bêche, en donna une à Jupiter, une à moi, et nous pria de creuser

aussi vivement que possible.

Pour parler franchement, je n'avais jamais eu beaucoup de goût pour un

pareil amusement, et, dans le cas présent, je m'en serais bien

volontiers passé; car la nuit s'avançait, et je me sentais

passablement fatigué de l'exercice que j'avais déjà pris; mais je ne

voyais aucun moyen de m'y soustraire, et je tremblais de troubler par un

refus la prodigieuse sérénité de mon pauvre ami. Si j'avais pu

compter sur l'aide de Jupiter, je n'aurais pas hésité à ramener par

la force notre fou chez lui; mais je connaissais trop bien le caractère

du vieux nègre pour espérer son assistance, dans le cas d'une lutte

personnelle avec son maître et dans n'importe quelle circonstance. Je

ne doutais pas que Legrand n'eût le cerveau infecté de quelqu'une des

innombrables superstitions du Sud relatives aux trésors enfouis, et que

cette imagination n'eût été confirmée par la trouvaille du

scarabée, ou peut-être même par l'obstination de Jupiter à soutenir

que c'était un scarabée d'or véritable. Un esprit tourné à la folie

pouvait bien se laisser entraîner par de pareilles suggestions, surtout

quand elles s'accordaient avec ses idées favorites préconçues; puis

je me rappelais le discours du pauvre garçon relativement au scarabée,

_indice de sa fortune_! Par-dessus tout, j'étais cruellement tourmenté

et embarrassé; mais enfin je résolus de faire contre fortune bon cœur

et de bêcher de bonne volonté, pour convaincre mon visionnaire le plus

tôt possible, par une démonstration oculaire, de l'inanité de ses

rêveries.

Nous allumâmes les lanternes, et nous attaquâmes notre besogne avec un

ensemble et un zèle dignes d'une cause plus rationnelle; et, comme la

lumière tombait sur nos personnes et nos outils, je ne pus m'empêcher

de songer que nous composions un groupe vraiment pittoresque, et que, si

quelque intrus était tombé par hasard au milieu de nous, nous lui

serions apparus comme faisant une besogne bien étrange et bien

suspecte.

Nous creusâmes ferme deux heures durant. Nous parlions peu. Notre

principal embarras était causé par les aboiements du chien, qui

prenait un intérêt excessif à nos travaux. À la longue, il devint

tellement turbulent, que nous craignîmes qu'il ne donnât l'alarme à

quelques rôdeurs du voisinage,--ou, plutôt, c'était la grande

appréhension de Legrand,--car, pour mon compte, je me serais réjoui de

toute interruption qui m'aurait permis de ramener mon vagabond à la

maison. À la fin, le vacarme fut étouffé, grâce à Jupiter qui,

s'élançant hors du trou avec un air furieusement décidé, musela la

gueule de l'animal avec une de ses bretelles et puis retourna à sa

tâche avec un petit rire de triomphe très grave.

Les deux heures écoulées, nous avions atteint une profondeur de cinq

pieds, et aucun indice de trésor ne se montrait. Nous fîmes une pause

générale, et je commençai à espérer que la farce touchait à sa

fin. Cependant Legrand, quoique évidemment très déconcerté, s'essuya

le front d'un air pensif et reprit sa bêche. Notre trou occupait déjà

toute l'étendue du cercle de quatre pieds de diamètre; nous entamâmes

légèrement cette limite, et nous creusâmes encore de deux pieds. Rien

n'apparut. Mon chercheur d'or, dont j'avais sérieusement pitié, sauta

enfin hors du trou avec le plus affreux désappointement écrit sur le

visage, et se décida, lentement et comme à regret, à reprendre son

habit qu'il avait ôté avant de se mettre à l'ouvrage. Pour moi, je me

gardai bien de faire aucune remarque. Jupiter, à un signal de son

maître, commença à rassembler les outils. Cela fait, et le chien

étant démuselé, nous reprîmes notre chemin dans un profond silence.

Nous avions peut-être fait une douzaine de pas, quand Legrand, poussant

un terrible juron, sauta sur Jupiter et l'empoigna au collet. Le nègre

stupéfait ouvrit les yeux et la bouche dans toute leur ampleur, lâcha

les bêches et tomba sur les genoux.

--Scélérat! criait Legrand en faisant siffler les syllabes entre ses

dents, infernal noir! gredin de noir!--parle, te dis-je!--réponds-moi

à l'instant, et surtout ne prévarique pas!--Quel est, quel est ton

œil gauche?

--Ah! miséricorde, massa Will! n'est-ce pas là, pour sûr, mon œil

gauche? rugissait Jupiter épouvanté plaçant sa main sur l'organe

_droit_ de la vision, et l'y maintenant avec l'opiniâtreté du

désespoir, comme s'il eût craint que son maître ne voulût le lui

arracher.

--Je m'en doutais!--je le savais bien! hourra! vociféra Legrand, en

lâchant le nègre, et en exécutant une série de gambades et de

cabrioles, au grand étonnement de son domestique, qui, en se relevant,

promenait, sans mot dire, ses regards de son maître à moi et de moi à

son maître.

--Allons, il nous faut retourner, dit celui-ci; la partie n'est pas

perdue.

Et il reprit son chemin vers le tulipier.

--Jupiter, dit-il, quand nous fûmes arrivés au pied de l'arbre, viens

ici!--Le crâne est-il cloué à la branche avec la face tournée à

l'extérieur ou tournée contre la branche?

--La face est tournée à l'extérieur, massa, de sorte que les corbeaux

ont pu manger les yeux sans aucune peine.

--Bien. Alors, est-ce par cet œil-ci ou par celui-là que tu as fait

couler le scarabée?

Et Legrand touchait alternativement les deux yeux de Jupiter.

--Par cet œil-ci, massa,--par l'œil gauche,--juste comme vous me

l'aviez dit.

Et c'était encore son œil droit qu'indiquait le pauvre nègre.

--Allons, allons! il nous faut recommencer.

Alors, mon ami, dans la folie duquel je voyais maintenant, ou croyais

voir certains indices de méthode, reporta la cheville qui marquait

l'endroit où le scarabée était tombé, à trois pouces vers l'ouest

de sa première position. Étalant de nouveau son cordeau du point le

plus rapproché du tronc jusqu'à la cheville, comme il avait déjà

fait, et continuant à l'étendre en ligne droite à une distance de

cinquante pieds, il marqua un nouveau point éloigné de plusieurs yards

de l'endroit où nous avions précédemment creusé.

Autour de ce nouveau centre, un cercle fut tracé, un peu plus large que

le premier, et nous nous mîmes derechef à jouer de la bêche. J'étais

effroyablement fatigué; mais, sans me rendre compte de ce qui

occasionnait un changement dans ma pensée, je ne sentais plus une aussi

grande aversion pour le labeur qui m'était imposé. Je m'y intéressais

inexplicablement; je dirai plus, je me sentais excité. Peut-être y

avait-il dans toute l'extravagante conduite de Legrand un certain air

délibéré, une certaine allure prophétique qui m'impressionnaient

moi-même. Je bêchais ardemment et de temps à autre je me surprenais

cherchant, pour ainsi dire, des yeux, avec un sentiment qui ressemblait

à de l'attente, ce trésor imaginaire dont la vision avait affolé mon

infortuné camarade. Dans un de ces moments où ces rêvasseries

s'étaient plus singulièrement emparées de moi, et comme nous avions

déjà travaillé une heure et demie à peu près, nous fûmes de

nouveau interrompus par les violents hurlements du chien. Son

inquiétude, dans le premier cas, n'était évidemment que le résultat

d'un caprice ou d'une gaieté folle; mais, cette fois, elle prenait un

ton plus violent et plus caractérisé. Comme Jupiter s'efforçait de

nouveau de le museler, il fit une résistance furieuse, et, bondissant

dans le trou, il se mit à gratter frénétiquement la terre avec ses

griffes. En quelques secondes, il avait découvert une masse d'ossements

humains, formant deux squelettes complets et mêlés de plusieurs

boutons de métal, avec quelque chose qui nous parut être de la vieille

laine pourrie et émiettée. Un ou deux coups de bêche firent sauter la

lame d'un grand couteau espagnol; nous creusâmes encore, et trois ou

quatre pièces de monnaie d'or et d'argent apparurent éparpillées.

À cette vue, Jupiter put à peine contenir sa joie, mais la physionomie

de son maître exprima un affreux désappointement. Il nous supplia

toutefois de continuer nos efforts, et à peine avait-il fini de parler

que je trébuchai et tombai en avant; la pointe de ma botte s'était

engagée dans un gros anneau de fer qui gisait à moitié enseveli sous

un amas de terre fraîche.

Nous nous remîmes au travail avec une ardeur nouvelle; jamais je n'ai

passé dix minutes dans une aussi vive exaltation. Durant cet

intervalle, nous déterrâmes complètement un coffre de forme

oblongue, qui, à en juger par sa parfaite conservation et son

étonnante dureté, avait été évidemment soumis à quelque procédé de

minéralisation,--peut-être au bichlorure de mercure. Ce coffre avait

trois pieds et demi de long, trois de large et deux et demi de

profondeur. Il était solidement maintenu par des lames de fer forgé,

rivées et formant tout autour une espèce de treillage. De chaque

côté du coffre, près du couvercle, étaient trois anneaux de fer, six

en tout, au moyen desquels six personnes pouvaient s'en emparer. Tous

nos efforts réunis ne réussirent qu'à le déranger légèrement de

son lit. Nous vîmes tout de suite l'impossibilité d'emporter un si

énorme poids. Par bonheur, le couvercle n'était retenu que par deux

verrous que nous fîmes glisser,--tremblants et pantelants d'anxiété.

En un instant, un trésor d'une valeur incalculable s'épanouit,

étincelant, devant nous. Les rayons des lanternes tombaient dans la

fosse, et faisaient jaillir d'un amas confus d'or et de bijoux des

éclairs et des splendeurs qui nous éclaboussaient positivement les

yeux.

Je n'essaierai pas de décrire les sentiments avec lesquels je

contemplais ce trésor. La stupéfaction, comme on peut le supposer,

dominait tous les autres. Legrand paraissait épuisé par son excitation

même, et ne prononça que quelques paroles. Quant à Jupiter, sa figure

devint aussi mortellement pâle que cela est possible à une figure de

nègre. Il semblait stupéfié, foudroyé. Bientôt il tomba sur ses

genoux dans la fosse, et plongeant ses bras nus dans l'or jusqu'au

coude, il les y laissa longtemps, comme s'il jouissait des voluptés

d'un bain. Enfin, il s'écria avec un profond soupir, comme se parlant

à lui-même:

--Et tout cela vient du scarabée d'or? Le joli scarabée d'or! le

pauvre petit scarabée d'or que j'injuriais, que je calomniais! N'as-tu

pas honte de toi, vilain nègre?--hein! qu'as-tu à répondre?

Il fallut cependant que je réveillasse, pour ainsi dire, le maître et

le valet, et que je leur fisse comprendre qu'il y avait urgence à

emporter le trésor. Il se faisait tard, et il nous fallait déployer

quelque activité, si nous voulions que tout fût en sûreté chez nous

avant le jour.

Nous ne savions quel parti prendre, et nous perdions beaucoup de temps

en délibérations, tant nous avions les idées en désordre. Finalement

nous allégeâmes le coffre en enlevant les deux tiers de son contenu,

et nous pûmes enfin, mais non sans peine encore, l'arracher de son

trou. Les objets que nous en avions tirés furent déposés parmi les

ronces, et confiés à la garde du chien, à qui Jupiter enjoignit

strictement de ne bouger sous aucun prétexte, et de ne pas même ouvrir

la bouche jusqu'à notre retour. Alors, nous nous mîmes précipitamment

en route avec le coffre; nous atteignîmes la hutte sans accident, mais

après une fatigue effroyable et à une heure du matin. Épuisés comme

nous l'étions, nous ne pouvions immédiatement nous remettre à la

besogne, c'eût été dépasser les forces de la nature.

Nous nous reposâmes jusqu'à deux heures, puis nous soupâmes; enfin

nous nous remîmes en route pour les montagnes, munis de trois gros sacs

que nous trouvâmes par bonheur dans la hutte. Nous arrivâmes un peu

avant quatre heures à notre fosse, nous nous partageâmes aussi

également que possible le reste du butin, et, sans nous donner la peine

de combler le trou, nous nous remîmes en marche vers notre case, où

nous déposâmes pour la seconde fois nos précieux fardeaux, juste

comme les premières bandes de l'aube apparaissaient à l'est, au-dessus

de la cime des arbres.

Nous étions absolument brisés; mais la profonde excitation actuelle

nous refusa le repos. Après un sommeil inquiet de trois ou quatre

heures, nous nous levâmes, comme si nous nous étions concertés, pour

procéder à l'examen de notre trésor.

Le coffre avait été rempli jusqu'aux bords, et nous passâmes toute la

journée et la plus grande partie de la nuit suivante à inventorier son

contenu. On n'y avait mis aucune espèce d'ordre ni d'arrangement; tout

y avait été empilé pêle-mêle. Quand nous eûmes fait soigneusement

un classement général, nous nous trouvâmes en possession d'une

fortune qui dépassait tout ce que nous avions supposé. Il y avait en

espèces plus de quatre cent cinquante mille dollars,--en estimant la

valeur des pièces aussi rigoureusement que possible d'après les tables

de l'époque. Dans tout cela, pas une parcelle d'argent. Tout était en

or de vieille date et d'une grande variété: monnaies française,

espagnole et allemande, quelques guinées anglaises, et quelques jetons

dont nous n'avions jamais vu aucun modèle. Il y avait plusieurs pièces

de monnaie, très grandes et très lourdes, mais si usées, qu'il nous

fut impossible de déchiffrer les inscriptions. Aucune monnaie

américaine.

Le scarabée d'or · 第 1 / 3 段