et le mot _through_ (par, à travers) se dégage pour ainsi dire de

lui-même. Mais cette découverte nous donne trois lettres de plus, _o_,

_u_ et _g_, représentées par «‡? et 3».

Maintenant, cherchons attentivement dans le cryptogramme des

combinaisons de caractères connus, et nous trouverons, non loin du

commencement, l'arrangement suivant:

«83(88», ou _egree_,

qui est évidemment la terminaison du mot _degree_ (degré), et qui nous

livre encore une lettre _d_, représentée par «+».

Quatre lettres plus loin que ce mot _degree_, nous trouvons la

combinaison

«;46(;88»,

dont nous traduisons les caractères connus et représentons l'inconnu

par un point; cela nous donne:

_th. rtee_,

arrangement qui nous suggère immédiatement le mot _thirteen_ (treize),

et nous fournit deux lettres nouvelles, _i_ et _n_, représentées par

«6 et *».

Reportons-nous maintenant au commencement du cryptogramme, nous

trouverons la combinaison

«53‡‡+».

Traduisant comme nous avons déjà fait, nous obtenons

. _good_,

ce qui nous montre que la première lettre est un _a_, et que les deux

premiers mots sont _a good_ (un bon, une bonne).

Il serait temps maintenant, pour éviter toute confusion, de disposer

toutes nos découvertes sous forme de table. Cela nous fera un

commencement de clef:

5 représente _a_

+ » _d_

8 » _e_

3 » _g_

4 » _h_

6 » _i_

* » _n_

‡ » _o_

( » _r_

; » _t_

Ainsi, nous n'avons pas moins de dix des lettres les plus importantes,

et il est inutile que nous poursuivions la solution à travers tous ses

détails. Je vous en ai dit assez pour vous convaincre que des chiffres

de cette nature sont faciles à résoudre, et pour vous donner un

aperçu de l'analyse raisonnée qui sert à les débrouiller. Mais tenez

pour certain que le spécimen que nous avons sous les yeux appartient à

la catégorie la plus simple de la cryptographie. Il ne me reste plus

qu'à vous donner la traduction complète du document, comme si nous

avions déchiffré successivement tous les caractères. La voici:

A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat forty-one

degrees and thirteen minutes northeast and by north main branch seventh

limb east side shoot from the left eye of the death's-head a bee-line

from the tree through the shot fifty feet out.

(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du diable

quarante et un degrés et treize minutes nord-est quart de nord

principale tige septième branche côté est lâchez de l'œil gauche de

la tête de mort une ligne d'abeille de l'arbre à travers la balle

cinquante pieds au large.)

--Mais, dis-je, l'énigme me paraît d'une qualité tout aussi

désagréable qu'auparavant. Comment peut-on tirer un sens quelconque de

tout ce jargon de _chaise du diable_, de _tête de mort_ et d'_hostel de

l'évêque_?

--Je conviens, répliqua Legrand, que l'affaire a l'air encore

passablement sérieux, quand on y jette un simple coup d'œil. Mon

premier soin fut d'essayer de retrouver dans la phrase les divisions

naturelles qui étaient dans l'esprit de celui qui l'écrivit.

--De la ponctuer, voulez-vous dire?

--Quelque chose comme cela.

--Mais comment diable avez-vous fait?

--Je réfléchis que l'écrivain s'était fait une loi d'assembler ses

mots sans aucune division, espérant rendre ainsi la solution plus

difficile. Or, un homme qui n'est pas excessivement fin sera presque

toujours enclin, dans une pareille tentative, à dépasser la mesure.

Quand, dans le cours de sa composition, il arrive à une interruption de

sens qui demanderait naturellement une pause ou un point, il est

fatalement porté à serrer les caractères plus que d'habitude.

Examinez ce manuscrit, et vous découvrirez facilement cinq endroits de

ce genre où il y a pour ainsi dire encombrement de caractères. En me

dirigeant d'après cet indice j'établis la division suivante:

A good glass in the bishop's hostel in the devil's seat--forty-one

degrees and thirteen minutes--northeast and by north--main branch

seventh limb east side--shoot from the left eye of the death's-head--a

bee-line from the tree through the shot fifty feet out.

(Un bon verre dans l'hostel de l'évêque dans la chaise du

diable--quarante et un degrés et treize minutes--nord-est quart de

nord--principale tige septième branche côté est--lâchez de l'œil

gauche de la tête de mort--une ligne d'abeille de l'arbre à travers la

balle cinquante pieds au large.)

--Malgré votre division, dis-je, je reste toujours dans les ténèbres.

--J'y restai moi-même pendant quelques jours, répliqua Legrand.

Pendant ce temps, je fis force recherches dans le voisinage de l'île

Sullivan sur un bâtiment qui devait s'appeler l'_Hôtel de l'Évêque_,

car je ne m'inquiétai pas de la vieille orthographe du mot _hostel_.

N'ayant trouvé aucun renseignement à ce sujet, j'étais sur le point

d'étendre la sphère de mes recherches et de procéder d'une manière

plus systématique, quand, un matin, je m'avisai tout à coup que ce

_Bishop's hostel_ pouvait bien avoir rapport à une vieille famille du

nom de Bessop, qui, de temps immémorial, était en possession d'un

ancien manoir à quatre milles environ au nord de l'île. J'allai donc

à la plantation, et je recommençai mes questions parmi les plus vieux

nègres de l'endroit. Enfin, une des femmes les plus âgées me dit

quelle avait entendu parler d'un endroit comme _Bessop's castle_

(château de Bessop), et qu'elle croyait bien pouvoir m'y conduire, mais

que ce n'était ni un château, ni une auberge, mais un grand rocher.

Je lui offris de la bien payer pour sa peine, et, après quelque

hésitation, elle consentit à m'accompagner jusqu'à l'endroit précis.

Nous le découvrîmes sans trop de difficulté, je la congédiai, et

commençai à examiner la localité. Le château consistait en un

assemblage irrégulier de pics et de rochers, dont l'un était aussi

remarquable par sa hauteur que par son isolement et sa configuration

quasi artificielle. Je grimpai au sommet, et, là, je me sentis fort

embarrassé de ce que j'avais désormais à faire.

Pendant que j'y rêvais, mes yeux tombèrent sur une étroite saillie

dans la face orientale du rocher, à un yard environ au-dessous de la

pointe où j'étais placé. Cette saillie se projetait de dix-huit

pouces à peu près, et n'avait guère plus d'un pied de large; une

niche creusée dans le pic juste au-dessus lui donnait une grossière

ressemblance avec les chaises à dos concave dont se servaient nos

ancêtres. Je ne doutai pas que ce ne fût la _chaise du Diable_ dont il

était fait mention dans le manuscrit, et il me sembla que je tenais

tout le secret de l'énigme.

Le _bon verre_, je le savais, ne pouvait pas signifier autre chose

qu'une longue-vue; car nos marins emploient rarement le mot _glass_ dans

un autre sens. Je compris tout de suite qu'il fallait se servir ici

d'une longue-vue, en se plaçant à un point de vue défini et

_n'admettant aucune variation_. Or, les phrases: _quarante et un degrés

et treize minutes_, et _nord-est quart de nord_,--je n'hésitai pas un

instant à le croire,--devaient donner la direction pour pointer la

longue-vue. Fortement remué par toutes ces découvertes, je me

précipitai chez moi, je me procurai une longue-vue, et je retournai au

rocher.

Je me laissai glisser sur la corniche, et je m'aperçus qu'on ne pouvait

s'y tenir assis que dans une certaine position. Ce fait confirma ma

conjecture. Je pensai alors à me servir de la longue-vue.

Naturellement, les _quarante et un degrés et treize minutes_ ne

pouvaient avoir trait qu'à l'élévation au-dessus de l'horizon

sensible, puisque la direction horizontale était clairement indiquée

par les mots _nord-est quart de nord_.

[Figure 12]

J'établis cette direction au moyen d'une boussole de poche; puis,

pointant, aussi juste que possible par approximation, ma longue-vue à

un angle de quarante et un degrés d'élévation, je la fis mouvoir avec

précaution de haut en bas et de bas en haut, jusqu'à ce que mon

attention fût arrêtée par une espèce de trou circulaire ou de

lucarne dans le feuillage d'un grand arbre qui dominait tous ses voisins

dans l'étendue visible. Au centre de ce trou, j'aperçus un point

blanc, mais je ne pus pas tout d'abord distinguer ce que c'était.

Après avoir ajusté le foyer de ma longue-vue, je regardai de nouveau,

et je m'assurai enfin que c'était un crâne humain.

Après cette découverte qui me combla de confiance, je considérai

l'énigme comme résolue; car la phrase: _principale tige, septième

branche, côté est_, ne pouvait avoir trait qu'à la position du crâne

sur l'arbre, et celle-ci: _lâchez de l'œil gauche de la tête de

mort_, n'admettait aussi qu'une interprétation, puisqu'il s'agissait de

la recherche d'un trésor enfoui. Je compris qu'il fallait laisser

tomber une balle de l'œil gauche du crâne, et qu'une ligne d'abeille,

ou, en d'autres termes, une ligne droite, partant du point le plus

rapproché du tronc, et s'étendant, _à travers la balle_,

c'est-à-dire à travers le point où tomberait la balle, indiquerait

l'endroit précis,--et sous cet endroit je jugeai qu'il était pour le

moins possible qu'un dépôt précieux fût encore enfoui.

--Tout cela, dis-je, est excessivement clair, et tout à la fois

ingénieux, simple et explicite. Et, quand vous eûtes quitté l'_Hôtel

de l'Évêque_, que fîtes-vous?

--Mais, ayant soigneusement noté mon arbre, sa forme et sa position, je

retournai chez moi. À peine eus-je quitté _la chaise du Diable_, que

le trou circulaire disparut, et, de quelque côté que je me tournasse,

il me fut désormais impossible de l'apercevoir. Ce qui me paraît le

chef-d'œuvre de l'ingéniosité dans toute cette affaire, c'est ce fait

(car j'ai répété l'expérience et me suis convaincu que c'est un

fait), que l'ouverture circulaire en question n'est visible que d'un

seul point, et cet unique point de vue, c'est l'étroite corniche sur le

flanc du rocher.

Dans cette expédition à l'_Hôtel de l'Évêque_, j'avais été suivi

par Jupiter, qui observait sans doute depuis quelques semaines mon air

préoccupé, et mettait un soin particulier à ne pas me laisser seul.

Mais, le jour suivant, je me levai de très grand matin, je réussis à

lui échapper, et je courus dans les montagnes à la recherche de mon

arbre. J'eus beaucoup de peine à le trouver. Quand je revins chez moi

à la nuit, mon domestique se disposait à me donner la bastonnade.

Quant au reste de l'aventure, vous êtes, je présume, aussi bien

renseigné que moi.

--Je suppose, dis-je, que, lors de nos premières fouilles, vous aviez

manqué l'endroit par suite de la bêtise de Jupiter, qui laissa tomber

le scarabée par l'œil droit du crâne au lieu de le laisser filer par

l'œil gauche.

--Précisément. Cette méprise faisait une différence de deux pouces

et demi environ relativement _à la balle_, c'est-à-dire à la position

de la cheville près de l'arbre; si le trésor avait été sous

l'endroit marqué par _la balle_, cette erreur eût été sans

importance, mais _la balle_ et le point le plus rapproché de l'arbre

étaient deux points ne servant qu'à établir une ligne de direction;

naturellement, l'erreur, fort minime au commencement, augmentait en

proportion de la longueur de la ligne, et, quand nous fûmes arrivés à

une distance de cinquante pieds, elle nous avait totalement dévoyés.

Sans l'idée fixe dont j'étais possédé, qu'il y avait positivement

là, quelque part, un trésor enfoui, nous aurions peut-être bien perdu

toutes nos peines.

--Mais votre emphase, vos attitudes solennelles, en balançant le

scarabée!--quelles bizarreries! Je vous croyais positivement fou. Et

pourquoi avez-vous absolument voulu laisser tomber du crâne votre

insecte, au lieu d'une balle?

--Ma foi! pour être franc, je vous avouerai que je me sentais quelque

peu vexé par vos soupçons relativement à l'état de mon esprit, et je

résolus de vous punir tranquillement, à ma manière, par un petit brin

de mystification froide. Voilà pourquoi je balançais le scarabée, et

voilà pourquoi je voulus le faire tomber du haut de l'arbre. Une

observation que vous fîtes sur son poids singulier me suggéra cette

dernière idée.

--Oui, je comprends; et maintenant il n'y a plus qu'un point qui

m'embarrasse. Que dirons-nous des squelettes trouvés dans le trou?

--Ah! c'est une question à laquelle je ne saurais pas mieux répondre

que vous. Je ne vois qu'une manière plausible de l'expliquer,--et mon

hypothèse implique une atrocité telle, que cela est horrible à

croire. Il est clair que Kidd,--si c'est bien Kidd qui a enfoui le

trésor, ce dont je ne doute pas, pour mon compte,--il est clair que

Kidd a dû se faire aider dans son travail. Mais, la besogne finie, il a

pu juger convenable de faire disparaître tous ceux qui possédaient son

secret. Deux bons coups de pioche ont peut-être suffi, pendant que ses

aides étaient encore occupés dans la fosse; il en a peut-être fallu

une douzaine.--Qui nous le dira?

[Note 1: La prononciation du mot _antennœ_ fait commettre une méprise

au nègre, qui croit qu'il est question d'étain: _Dey aint no tin in

him_. Calembour intraduisible. Le nègre parlera toujours dans une

espèce de patois anglais, que le patois nègre français n'imiterait

pas mieux que le bas normand ou le breton ne traduirait l'irlandais. En

se rappelant les orthographes figuratives de Balzac, on se fera une

idée de ce que ce moyen un peu physique peut ajouter de pittoresque et

de comique, mais j'ai dû renoncer à m'en servir, faute d'équivalent.

C. B.]

[Note 2: Calembour. _I nose_ pour _I know_.--_Je le sens_ pour _Je le

sais_.--C. B.]

[Figure 13]

Le scarabée d'or · 第 3 / 3 段