JEAN LAHOR (HENRI CAZALIS).

Le bouddhisme est la plus vieille des philosophies--et la plus nouvelle.

La conception du monde et de la vie que se sont formée, il y a trois ou

quatre mille ans, les solitaires des bords du Gange, voilà que beaucoup

d'entre nous y sont revenus et qu'elle convient parfaitement à l'état de

nos âmes. Car, voyez-vous, c'est encore ce que l'humanité a trouvé de

mieux. Rien n'en est démontrable, mais chacune de nos dispositions

d'esprit y trouve son compte. Cette idée que nous sommes des parcelles

de Dieu,--qui est le monde,--et qui n'est qu'un rêve,--on en tire tout

ce qu'on veut. Elle produit et justifie à la fois l'inertie voluptueuse,

la charité, le détachement,--même l'héroïsme par la conscience de notre

solidarité profonde avec l'univers, et par la soumission volontaire aux

fins du Dieu insaisissable et immense dont nous sommes la pensée. Tout

cela, je ne sais comment.

D'autres poètes contemporains ont été bouddhistes à leurs heures,

notamment M. Leconte de Lisle. L'originalité de Jean Lahor, c'est qu'il

est bouddhiste avec une sincérité évidente, aussi naturellement qu'il

respire. Outre les beautés de forme et de détail, son livre[13] a donc

une beauté d'ensemble, qui provient de la continuité d'une même

inspiration. C'est un livre harmonieux, d'une irréprochable unité. On y

voit clairement de quelles façons la philosophie du divin Çakia-Mouni

peut modifier et enrichir les divers sentiments d'un homme de nos jours:

sentiment de la nature, amour de la femme, sentiment moral.

[Note 13: _L'Illusion_, par Jean Lahor.--Lemerre.]

Si l'imagination poétique consiste essentiellement à découvrir et à

exprimer les rapports et les correspondances secrètes entre les choses,

on peut dire que le panthéisme est la poésie même, puisqu'il établit

l'universelle parenté des êtres. Et ainsi, toutes les impressions

particulières que nous donnent les objets du monde physique, il les

approfondit et les agrandit aussitôt par l'idée toujours présente que

tout s'enchaîne et se tient dans le rêve ininterrompu de Maïa... Les

frontières deviennent indistinctes entre les différentes formes de la

vie--vie végétale, animale et humaine. Les fleurs sont des femmes,

puisque femmes et fleurs sont l'épanouissement inégalement complet, à la

surface du monde, de la même âme divine. Chaque image qui nous arrive en

éveille d'autres, indéfiniment, suscite même la vision confuse de l'Être

total. La poésie panthéistique met, si je puis dire, dans chacune de nos

sensations, le ressouvenir de l'univers...

Des exemples? Je vous en donnerais volontiers. Mais quel ennui de

choisir!

Les soirs d'été, les fleurs ont des langueurs de femmes,

Les fleurs semblent trembler d'amour, comme des âmes;

Palpitantes aussi d'extase et de désir,

Les fleurs ont des regards qui nous font souvenir

De grands yeux féminins attendris par les larmes,

Et les beaux yeux des fleurs ont d'aussi tendres charmes.

Les fleurs rêvent, les fleurs frissonnent sous la nuit;

Et, blanches, comme un sein adorable qui luit

Dans la sombre splendeur d'une robe entr'ouverte,

Les roses, du milieu de l'obscurité verte,

Tandis qu'un rossignol par la lune exalté

Pour elles chante et meurt sous cette nuit d'été,

Les roses au corps pâle, en écartant leurs voiles,

Folles, semblent s'offrir aux baisers des étoiles.

Voilà des vers sur les fleurs. En voici sur les mondes. C'est Brahma qui

parle:

Le soleil est ma chair, le soleil est mon coeur,

Le coeur du ciel, mon coeur saignant qui vous fait vivre.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Je suis le dieu sans nom aux visages divers,

Mon âme illimitée est le palais des êtres;

Je suis le grand aïeul qui n'a pas eu d'ancêtres.

Dans mon rêve éternel flottent sans fin les cieux;

Je vois naître en mon sein et mourir tous les dieux.

C'est mon sang qui coula dans la première aurore...

De même, l'idée de l'univers sera toujours présente au poète bouddhiste

quand il lui arrivera d'aimer une femme. Il aimera magnifiquement: car

la nature entière lui fournira des images pour exprimer son amour. Il

aimera avec sensualité et langueur: car il ne voudra goûter l'amour

qu'aux lieux et aux heures qui le conseillent et l'insinuent, dans les

parfums, dans les musiques, dans la douceur et la mélancolie des soirs

tièdes. Il aimera avec tendresse et reconnaissance: car il n'ignore

point que c'est la rencontre d'une femme qui a embelli pour lui le rêve

des choses. Il aimera avec résignation: car il sait bien que ce n'est en

effet qu'un rêve, et qui passera. Il sait aussi que l'amour est

inséparable de la mort, parce que la mort est inséparable de la vie...

Et maintenant lisez les _Chants de l'Amour et de la Mort_:

Je voudrais te parer de fleurs rares, de fleurs

Souffrantes, qui mourraient pâles sur ton corps pâle.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Tu fermes les yeux, en penchant

Ta tête sur mon sein qui tremble:

Oh! les doux abîmes du chant

Où nos deux coeurs roulent ensemble!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Notre rêve avait fait la beauté de ces choses...

Tout ce qui ce soir-là nous fit ivres et fous

Était créé par nous et n'existait qu'en nous...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Enlacée au corps d'une femme,

Comme l'amant de Rimini,

Tournoie un instant, ô mon âme,

Dans le tourbillon infini!

Le bouddhisme, enfin, est le meilleur baume à la pensée souffrante...

Quel bonheur, quand on y songe, que tout ne soit que rêve et vanité! Si

tout n'était pas vanité, c'est alors que nous serions vraiment à

plaindre. Ne pas être beau, ne pas avoir de génie, ne pas être

tout-puissant, ne pas être dieu... rien ne serait plus triste que cette

mesquine et misérable condition si elle devait durer toujours! Il n'y a

que le Tout qui soit parfait et qui n'ait rien au-dessus de lui: il n'y

a donc que le Tout qui puisse avoir plaisir à être éternel. Mais nous,

les accidents, félicitons-nous d'être éphémères et, par suite, de ne pas

être bien sérieusement réels. Ah! le sentiment de la vanité de toutes

choses, quel opium pour l'orgueil, l'ambition, l'amour, la jalousie,

pour toutes les vipères qui grouillent dans notre coeur quand nous n'y

prenons pas garde! Quelle joie de passer et de n'être rien, puisque les

autres êtres ne sont rien et passent!... Oh! comme cela fait accepter la

vie, ce court voyage à travers les apparences! et comme cela fait

accepter la mort!

..... Plonge sans peur dans le gouffre béant,

Ainsi que l'épervier plongeant dans la tempête:

Car tout ce rêve une heure a passé dans ta tête:

Tu fus la goutte d'eau qui reflète les cieux,

Et l'univers entier est entré dans tes yeux:

Et bénis donc Allah, qui t'a pendant cette heure

Laissé comme un oiseau traverser sa demeure.

Et encore:

Père, engloutis-moi donc, sois donc bien mon tombeau;

Et, si je participe à ta vie éternelle,

Que ce soit sans penser, tel que la goutte d'eau

Que la mer porte et berce inconsciente en elle.

Mais ce n'est pas tout: car les idées générales ont ceci de précieux,

d'enfanter les sentiments les plus contradictoires. Le bouddhisme, qui

nous incline au plus suave nihilisme, mène aussi au stoïcisme moral.

C'est qu'il se rencontre avec le darwinisme dans ce principe commun que

la force, quelle qu'elle soit, par où l'univers se développe, lui est

intérieure et immanente. L'homme d'aujourd'hui est le produit suprême de

ce développement; or, comme l'explique Sully-Prudhomme dans son poème de

la _Justice_, ce long effort d'où nous sommes sortis constitue notre

dignité. La conserver et l'accroître et affirmer que nous le

devons--l'affirmer par un acte de foi (car vous vous rappelez que tout

est vain), c'est là proprement la vertu... Ici il faudrait tout citer.

Lisez l'admirable poème intitulé _Réminiscence_:

Certains soirs, en errant dans les forêts natales,

Je ressens dans ma chair les frissons d'autrefois;

Quand, la nuit grandissant les formes végétales,

Sauvage, halluciné, je rampais sous les bois.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand mon esprit aspire à la pleine lumière,

Je sens tout un passé qui le tient enchaîné;

Je sens rouler en moi l'obscurité première:

La terre était si sombre, aux temps où je suis né!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et je voudrais pourtant t'affranchir, ô mon âme,

Des liens d'un passé qui ne veut pas mourir...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais c'est en vain; toujours en moi vivra ce monde

De rêves, de pensers, de souvenirs confus,

Me rappelant ainsi ma naissance profonde,

Et l'ombre d'où je sors, et le peu que je fus.

Et ce cri vers Dieu:

Tout affamé d'amour, de justice et de bien,

Je m'étonne parfois qu'un idéal se lève

Plus grand dans ma pensée et plus pur que le tien!

--Oh! pourquoi m'as-tu fait le juge de ton rêve?

Et cette exhortation à l'homme:

Que les pouvoirs obscurs d'un monde élémentaire

Connaissent grâce à toi le rythme harmonieux;

Et si, tous les dieux morts, tu restes solitaire,

Garde au moins les vertus que tu prêtas aux dieux!

Et toute la dernière pièce, _Vers dorés_:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sois pur, le reste est vain, et la beauté suprême,

Tu le sais maintenant, n'est pas celle des corps:

La statue idéale, elle dort en toi-même;

L'oeuvre d'art la plus haute est la vertu des forts.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

De ton âme l'ennui mortel faisait sa proie,

Étant le châtiment de l'incessant désir;

Du fier renoncement de ton âme à la joie

Goûte la joie austère et le sombre plaisir...

Je n'ai voulu que dégager, tant bien que mal, le fond et la substance

même des vers de M. Jean Lahor. Ce fond est d'une qualité rare.

L'_Illusion_ est un fort beau livre, plein de tristesse et de sérénité.

Il charme, il apaise, il fortifie. Après l'avoir relu, je le mets

décidément à l'un des meilleurs endroits de ma bibliothèque, non loin de

l'_Imitation_, des _Pensées_ de Marc-Aurèle, de la _Vie intérieure_ et

des _Épreuves_ de Sully-Prudhomme,--dans le coin des sages et des

consolateurs.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 52 / 70 题