GROSCLAUDE

Les _Gaietés de l'année_ de M Grosclaude[14] ne sont, sans doute, que

des bouffonneries improvisées sur les événements, grands ou petits, de

la politique, du théâtre, de la littérature et de la rue. Mais ces

bouffonneries me paraissent d'une si excellente qualité et d'une

invention si spéciale, que je ne croirais pas avoir entièrement perdu ma

peine si je parvenais à les définir et à les caractériser avec quelque

précision.

[Note 14: _Les Gaietés de l'année_, par Grosclaude, 3e

année.--Librairie moderne.]

Première impression: elles portent, je ne sais comment, mais pleinement

et avec évidence, la marque d'aujourd'hui. C'est bien la forme suprême

et savante de ce qu'on a appelé la «blague». Cela est bien à nous; nous

avons du moins trouvé cela, si nous n'avons pas trouvé autre chose, et

cela seul nous permettrait de dire que le progrès n'est pas un vain mot.

Car voyez, goûtez, comparez: les anciens hommes n'ont rien eu qui

ressemblât à l'esprit des _Gaietés de l'année_. Ils ont eu _leur_

comique (qui nous échappe la plupart du temps): ils n'ont pas eu la

«blague». Il peut m'arriver, en lisant les vers ou la prose d'un Grec ou

d'un Latin, d'être ému d'autant de tendresse ou d'admiration que lorsque

je lis mes plus aimés contemporains; mais jamais, au grand jamais,

d'éclater de rire. MM. Henri Rochefort, Émile Bergerat, Alphonse Allais,

Étienne Grosclaude n'ont point d'analogues dans l'antiquité, et j'ose

dire qu'ils n'ont, dans les temps modernes, que de vagues précurseurs:

Swift, si vous voulez, et un peu Rabelais pour l'ironie méthodique du

fond; Cyrano et les grotesques du XVIIe siècle pour le comique du

vocabulaire... Encore est-ce une concession que je vous fais.

Et maintenant, abordons ces _Gaietés_ avec tout le sérieux qui convient.

La bouffonnerie d'Étienne Grosclaude, telle que cet esprit éminent

l'entend et la pratique, est, d'abord, d'une irrévérence universelle.

Elle implique une philosophie simple et grande, qui est le nihilisme

absolu.

Elle ne respecte ni la vertu, ni la douleur, ni l'amour, ni la mort.

Elle badine volontiers sur les assassinats, se joue autour de la

guillotine; et les plus effroyables manifestations du mal physique, les

pires cruautés de la nature mauvaise, incendies, inondations,

tremblements de terre, catastrophes de toute espèce, lui sont matière à

calembours et à coq-à-l'âne. M. Grosclaude, par exemple, écrira avec

sérénité:

«Deux de nos assassins les plus en évidence, MM. Rossel et

Demangeot, viennent de nous donner une de ces déceptions que le

public parisien ne pardonne pas volontiers... Une intervention

gouvernementale de la dernière heure a provoqué l'ajournement

illimité de leur exécution, qui n'était pas moins impatiemment

attendue que celle de _Lohengrin_. La justice des hommes se

promettait par avance une de ces satisfactions d'amour-propre

qu'au dire des comptes rendus elle éprouve chaque fois qu'il lui

est donné de présider à une cérémonie de cet ordre, et le

tout-Paris des dernières, friand de tout bruit de coulisse,--et

notamment de celui que fait le sinistre couperet en glissant dans

sa rainure,--retenait déjà ses places, etc...»

Ne croyez pas, je vous en supplie, que ces lignes soient l'indice d'un

mauvais coeur. Elles ne sont que la mise en oeuvre momentanée,

l'application à un cas particulier, de cette idée qui revient souvent

chez M. Renan et d'autres sages, que «le monde n'est peut-être pas

quelque chose de bien sérieux». C'est comme une convention allégeante et

salutaire que l'écrivain nous demande d'admettre un instant. «Il n'y a

rien... absolument rien... La douleur même est un pur néant quand elle

est passée... L'univers n'existe que pour nous permettre de le railler

par des assemblages singuliers de mots et d'images...» Voilà ce que nous

admettons implicitement lorsque nous lisons une page de Grosclaude; et

de là cette impression de déliement, de détachement heureux, que nous

font souvent éprouver ses facéties les plus macabres. Le rire dont elles

nous secouent intérieurement est le rire bouddhiste, lequel précède

immédiatement, dans l'ordre des affranchissements successifs de nos

pauvres âmes, la paix du _Nirvâna_...

Le second et le troisième caractère de cette gaîté, c'est l'outrance et

la méthode, portées toutes deux aussi loin que possible, et se soutenant

et se fortifiant l'une l'autre. M. Grosclaude possède, je crois, au même

degré que M. Rochefort, le don de déduire les conséquences les plus

imprévues d'un fait, et, si je puis dire, de créer dans l'absurde. Mais

peut-être apporte-t-il à ce genre de déduction une logique plus roide,

plus imperturbable, qui sent mieux son mathématicien, et un délire plus

direct et plus glacial... Il est difficile de citer, car ces folies

n'ont toute leur action sur le cerveau que si on leur laisse tout leur

développement. Mais si vous voulez un exemple, voyez ce que le zèle de

la commission d'incendie, après la catastrophe de l'Opéra-Comique, a

inspiré à M. Grosclaude. Il suppose qu'un arrêté préfectoral vient de

fermer les bains Deligny, «attendu que ledit établissement de bains est

entièrement construit en bois, ce qui l'expose d'une façon

particulièrement grave aux dangers du feu...». Puis il énumère les

conditions auxquelles sera soumise la réouverture de l'établissement...

Rien n'est oublié; c'est d'une prévoyance d'aliéné qui aurait beaucoup

d'imagination et qui aurait subi une forte discipline scientifique.

D'autres fois... oh! c'est très simple, c'est un jeu de mots, un

coq-à-l'âne, auxquels il applique ce système de développement. Ou bien

il prend une métaphore au pied de la lettre: et alors, avec une patience

et une subtilité de sauvage ou de polytechnicien, il en fait sortir tout

le contenu, il la dévide comme un cocon, et ce sont des trouvailles

d'une drôlerie presque inquiétante... Soit cette figure de rhétorique:

«la _maladie_ des billets de banque». Il part là-dessus avec une gravité

de membre de l'Académie de médecine écrivant un rapport: «Une curieuse

épidémie sévit depuis quelque temps sur les billets de cinq cents

francs; ils ne meurent pas tous, mais tous sont frappés d'un vague

discrédit.--Le symptôme pathognomonique de la maladie est un

épaississement accentué des tissus, avec complication de troubles dans

le filigrane, etc...» Ou encore: «On vient de découvrir l'antisarcine;

comme son nom l'indique, ce médicament est destiné à combattre les

effets du Francisque Sarcey qui sévit avec une si cruelle intensité sur

la bourgeoisie moyenne.» Et alors il fait l'historique de la découverte;

il raconte que les études sur le virus sarcéyen ont démontré l'existence

d'un microbe spécial qui a reçu le nom de _Bacillus scenafairius_

(bacille de la scène à faire); que les premiers microbes ont été

recueillis dans la bave d'un abonné du _Temps_, un malheureux qui

«jetait du Scribe par les narines et délirait sur des airs du Caveau...

et que son teint blafard (et Fulgence) désignait clairement comme un

homme épris des choses du théâtre»; que ces bacilles ont été recueillis,

cultivés dans les «bouillons» du _Temps_ et de _la France_, etc...

Ce qui double encore l'effet de ces méthodiques extravagances, c'est le

style, qui est d'un sérieux, d'une tenue et d'une impersonnalité

effrayantes. C'est un ineffable mélange de la langue de la politique et

de celle du journalisme, de l'administration et de la science, dans ce

qu'elles ont de plus solennellement inepte. M. Grosclaude exécute depuis

des années ce tour de force, de ne pas écrire une ligne qui ne soit un

cliché ou un poncif. Je sais bien que d'autres le font sans le vouloir;

mais lui le veut, et il n'a pas une défaillance. Ouvrons au hasard:

«Encore un grand nom compromis dans l'affaire des décorations: il

s'agit du Panthéon, à l'égard duquel le _Temps_ publie de graves

révélations sous ce titre à scandale: «la décoration du

Panthéon». Il semblait pourtant que cette haute personnalité fût

à l'abri des soupçons, etc...»

Et plus loin, après avoir rapporté un propos de M. Meissonnier:

«Il faudrait n'avoir aucune expérience de ce qui se lit entre les

lignes d'un journal pour ne pas comprendre que ces réticences

cachent quelque horrible mystère. Ayons le courage de l'imprimer:

si, malgré des interventions si puissantes, le Panthéon n'est pas

encore décoré, c'est vraisemblablement qu'il a dans son passé

quelque ténébreuse histoire qui lui interdit l'accès de toute

distinction honorifique... Quel est donc ce cadavre? On va

jusqu'à prétendre qu'on en trouverait plusieurs dans le fond de

sa crypte...»

Est-ce assez soutenu? Je me demande en frémissant quel peut bien être

l'état d'esprit d'un homme qui se livre tous les jours de sa vie à de

pareils exercices. Serait-il capable, à l'heure qu'il est, d'écrire

autrement qu'en clichés? Dans quelle langue rédige-t-il sa

correspondance familière? Figurez-vous un homme dont toutes les pensées,

même les plus intimes et les plus personnelles, revêtiraient

d'elles-mêmes les formes consacrées d'une élégance imbécile; qui aurait

volontairement créé et développé en lui cette infirmité et qui serait

décidé à mourir sans avoir une fois, une seule fois, exprimé directement

sa pensée... Ô prodige d'ironie!...

C'est pourquoi Grosclaude me fascine. Ces inventions de fou dialecticien

parlant constamment la langue d'un président des quatre classes de

l'Institut un jour de gala, cela me fait la même espèce de plaisir que

les cabrioles d'un clown à favoris et en habit noir, mais un plaisir dix

fois plus intense, d'autant que les choses de l'esprit sont au-dessus de

celles de la matière. C'est un des plus beaux exemples d'acrobatie

intellectuelle que je connaisse, un des plus suivis, des mieux exempts

de lassitude ou de distraction. Ce sont, non pas des envolées dans

l'absurde, mais comme des percées régulières, qu'on dirait faites avec

des machines d'ingénieur et des instruments de précision.

J'ajoute qu'il y a un mystère dans tout cela. Les raisons que j'ai

essayé de démêler n'expliquent pas, en somme, la joie bizarre que me

donne l'énorme et placide déraison de ces facéties; et peut-être

aurez-vous beaucoup de peine à comprendre mon admiration et à me la

pardonner, et y soupçonnerez-vous quelque gageure... Mais non, il n'y en

a point... Je relis l'_interview_ que Grosclaude est allé prendre à la

plus ancienne locomotive de France, à l'occasion du cinquantenaire des

chemins de fer, et je n'y résiste pas plus qu'à la première lecture. La

perception rapide des rapports démesurément inattendus que l'auteur

établit soudainement entre les choses, tout en alignant des phrases

idiotes de reporter, me frappe d'un heurt qui me désagrège l'esprit

comme le choc électrique désagrège les corps. Pourquoi? Là est l'énigme.

Peut-être éprouvé-je un plaisir malsain à me sentir violemment introduit

dans une conception du monde analogue à celles que doivent édifier les

cerveaux des fous, en restant à peu près sûr de me ressaisir. Il y a

peut-être du vertige et quelque chose de l'attrait d'un crime à simuler

ainsi, dans sa propre intelligence, les effets d'un tremblement de

terre... Enfin, que vous dirai-je? Ce n'est point ma faute si des

phrases comme celles-ci me délectent profondément:

«Ce n'est pas sans une respectueuse émotion que nous avons été

admis en présence de ce vieux lutteur... La glorieuse locomotive

habite un modeste appartement de garçon, au cinquième sur la

cour... Nous sommes immédiatement introduits dans le cabinet de

toilette de la respectable machine à vapeur, qui est en train de

se passer un bâton de cosmétique sur le tuyau, innocente

coquetterie de vieillard.»

La conversation s'engage. Elle est d'une suprême vraisemblance. C'est un

_interview_ qui ressemble à tous les _interview_ de «vieux lutteurs» ou

de «sommités scientifiques», et bientôt l'on ne sait plus au juste s'il

s'agit d'une vieille locomotive ou de l'honorable M. Chevreul. Le

reporter lui demande son âge et fait cette réflexion aimable que «les

locomotives n'ont jamais que l'âge qu'elles paraissent»; il l'interroge

sur son hygiène: «Vous transpirez, sans doute?... Portez-vous de la

flanelle?» Et enfin:

«--Il va sans dire qu'à l'instar de M. Chevreul et de tous nos

grands macrobites vous usez du café au lait?

«--Ni café, ni rien d'analogue; je m'abstiens rigoureusement de

thé, de liqueurs fortes, d'asperges et de femmes.

«--Cependant vous fumez?

«--C'est ma seule faiblesse.

«--La seule? bien vrai?... Voyons, tout à fait entre nous, vous

n'avez jamais eu de ces aimables écarts qui embellissent

l'existence d'une locomotive à l'âge des passions?

«--Jamais, monsieur, vous me croirez si vous voulez!... Mon Dieu,

j'ai eu comme les autres mes heures de poésie...

«--Vos vapeurs!»

Et cela continue... Est-ce moi qui suis fou? Je trouve dans ces facéties

conduites avec tant de sang-froid une véritable puissance d'invention

charentonnesque. Vous m'excuserez donc de m'y arrêter si longtemps. Car

rien n'est indigne d'intérêt dans la littérature, rien, si ce n'est le

médiocre. N'avez-vous pas été frappés, dans les trop nombreuses

citations que j'ai faites, de la merveilleuse justesse des jeux de mots

dont elles sont semées et, si je puis dire, de leur caractère de

nécessité? N'a-t-on point cette impression que l'auteur ne pouvait pas

ne pas les faire, et que cependant nous ne les aurions point trouvés? Ce

signe est un de ceux auxquels on reconnaît les belles oeuvres. Vous

voyez bien que l'art de Grosclaude est du grand art! Ne jurerait-on

point qu'une Providence a voulu que Fulgence et Waflard collaborassent à

un grand nombre de vaudevilles, tout exprès pour qu'un lecteur malade de

Francisque Sarcey pût être qualifié de «blafard (et Fulgence)»? que le

tabac fût inventé pour qu'un reporter demandât à une vieille locomotive:

«Vous fumez?»--et que le mépris s'exprimât par le monosyllabe «zut!»

pour que Grosclaude inventât une faute d'orthographe, les «connaissances

zutiles», qui raille à la fois les dernières réformes de l'enseignement

et la prononciation du Conservatoire?... N'y a-t-il pas là comme des

harmonies préétablies? et certains calembours excellents n'auraient-ils

point été prévus par le Démiurge de toute éternité? «Ô profondeurs!»

comme disait Victor Hugo.

Est-il défendu d'imaginer qu'une Puissance inconnue, ayant d'abord

permis aux hommes d'établir entre les choses et les mots des rapports

constants, universels et publics, a voulu enfouir en même temps dans les

ténèbres des idiomes humains certains rapports secrets, absurdes et

réjouissants des mots avec les objets ou des vocables entre eux, et en a

réservé la découverte à quelques privilégiés du rire et de la fantaisie?

Grosclaude est assurément un de ces hommes. À première vue, il y a du

hasard dans ses inventions. À force de secouer les mots comme des noix

dans un sac, on amène entre eux d'étranges rencontres, des façons

nouvelles et baroques de s'accrocher. Mais, soyez-en sûrs, ces

rencontres, d'où jaillit parfois une pensée originale, ne sont aperçues

que de ceux qui savent les voir; et, s'ils parviennent à en dégager de

l'esprit ou même un peu de philosophie, c'est que cette philosophie et

cet esprit, ils les apportaient avec eux. Il y a coq-à-l'âne et

coq-à-l'âne. L'Évangile même contient un calembour sublime. Un jour, M.

Grosclaude, rien qu'en écrivant le contraire de ce que nous eussions

écrit, vous et moi, a fait une merveilleuse trouvaille. Il raconte la

fête des Rois chez M. Grévy, et nous montre M. de Freycinet s'apprêtant

à découper le gâteau: «M. de Freycinet, dit-il, avec cette gravité qu'il

apporte _même aux choses sérieuses_...» Cette simple phrase,

remarquez-le, est un puits de profondeur, puisqu'on y suppose couramment

admise une pensée qui passe elle-même pour surprenante et profonde, à

savoir que c'est aux choses futiles que nous apportons le plus de

gravité... N'ai-je pas raison de conclure que le délire de Grosclaude

est le délire d'un sage?

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 53 / 70 题