M. Paul Bourget vient de publier deux volumes d'_Études et portraits_,
avec ces sous-titres: _Portraits d'écrivains_, _Notes d'esthétique_,
_Études anglaises_, _Fantaisies_.
Sur Bourget critique, il me faudrait un trop grand effort pour ajouter
quelque chose à ce que j'ai dit ici même.[12] Mais j'ai relu avec un
plaisir profond les notes sur l'île de Wight, sur l'Irlande et l'Écosse,
sur les lacs anglais, sur Oxford et sur Londres, C'est à la fois
substantiel et charmant; M. Paul Bourget fait comprendre et il fait
sentir. Il a l'esprit d'un philosophe et d'un rêveur. Tout détail
extérieur lui est un signe d'une kyrielle de choses cachées. Il va aux
idées générales avec aisance et allégresse, ainsi que la chèvre au
cytise. Mais comme, dans ce mouvement d'habitude qui le fait remonter
continuellement d'un groupe de faits à un autre groupe, il arrive en un
rien de temps au fin fond des choses et à des questions comme celle-ci:
«L'univers existe-t-il en dehors de nous?» ou bien: «Pourquoi cet
univers et non pas un autre?», il s'ensuit que sa philosophie aboutit
volontiers au songe. Cela est peut-être inévitable. Quand on a bien
raisonné sur les accidents, qu'on a essayé de les rattacher à leurs
causes et de parcourir toute la série des phénomènes en les faisant
rentrer les uns dans les autres, il se trouve qu'il y a encore plus de
mystère et d'inconnu dans la conception générale à laquelle on arrive
que dans l'humble sensation de laquelle on était parti; et ainsi la
rêverie est à la fin de la contemplation de ce monde, comme elle était
au commencement. Et c'est pourquoi les philosophes sont si souvent les
vrais poètes.
[Note 12: Cf. _Les Contemporains_, III.]
Résumer les impressions de M. Paul Bourget, ce serait trop long. Les
vérifier, cela m'est tout à fait impossible. Je ne sais pas l'anglais,
et je ne suis jamais allé en Angleterre. Je n'ai que des impressions sur
des impressions. Je les dirai néanmoins. Il me semble que je puis ici
parler de moi-même sans manquer à la modestie, puisque mon cas est
évidemment celui du plus grand nombre de mes chers concitoyens.
Mais au fait, d'ignorer complètement la langue de Shakespeare et de
n'avoir jamais passé le détroit, est-ce bien une raison pour ne point
connaître l'Angleterre? J'ai lu--dans des traductions--un peu de leur
littérature de tous les temps, de Chaucer à George Elliot. J'ai connu
quelques Anglais; j'en ai vu en voyage, où ils se conduisent en «hommes
libres» qui usent de tous leurs droits et où leurs façons manquent un
peu de grâce et de moelleux. J'ai lu les _Notes sur l'Angleterre_ de M.
Taine, les livres de M. Philippe Daryl, enfin les _Études anglaises_ de
M. Paul Bourget. Je sais donc quelles images de l'Angleterre se sont
imprimées dans des intelligences plus puissantes que la mienne, mais,
après tout, de même race et de même culture. Que m'apprendrait de plus,
je vous prie, un voyage ou même un séjour à Londres ou au bord des lacs
d'Écosse! Ce qui pourrait m'arriver de mieux, ce serait justement de
voir ce pays comme M. Daryl, M. Bourget et M. Taine. Je n'ai donc nul
besoin d'y aller. Croyez que je vous parle très sérieusement.
La voici en quelques lignes, mon Angleterre.
Axiome essentiel, tout gonflé d'innombrables conséquences:--Tout ce qui
se fait en Angleterre est, d'une façon générale, exactement le
_contraire_ de ce qui se fait en France. Notez que cela creuse un plus
vaste abîme entre les Anglais et nous qu'entre nous et, par exemple, la
Chine; car la Chine, c'est seulement _autre chose_.
Principaux signes caractéristiques: race sanguine, rosbif, gin, thé,
orgueil insulaire, sport, canotage, _lawn-tennis_, la plus puissante
aristocratie du monde, _keepseakes_, _home_, parlementarisme, loyalisme,
politique féroce, respect du passé, esthètes, sentiment religieux,
bible, armée du salut, dimanche anglais, hypocrisie anglaise, etc.;
Pays des antithèses. Antithèses étranges et profondes, plus profondes
qu'ailleurs, ou plus sensibles, ou plus souvent rencontrées:
Entre le soleil et la pluie ou le brouillard, entre les paysages de
gares, de docks, d'usines et de mines et les paysages de bois, de lacs
et de pâturages;
Entre le passé et le présent, qui partout se côtoient, dans les
institutions, dans les moeurs, dans les édifices;
Entre la richesse formidable et l'épouvantable misère;
Entre le sentiment inné du respect et l'attachement inné à la liberté
individuelle;
Entre la beauté des jeunes filles et la laideur des vieilles femmes;
Entre l'austérité puritaine et la brutalité des tempéraments;
Entre le don du rêve et le sens pratique, l'âpreté au travail et au
gain;
Entre les masques et les visages, etc.
Pays des _bars_, des _cars_, des _outsiders-coachs_ et des
_bow-windows_. (Rien comme chez nous, vous dis-je!) Pays où la rencontre
d'une jeune fille des rues, fait déborder du coeur corrompu d'un
Parisien des effusions comme celle-ci: «Où vas-tu, _girl_ Anglaise de
dix-sept ans?... De passants en passants tu erres, quasi candide, point
effrontée, point brutale, et à celui qui te renvoie moins durement que
les autres, tu demandes de quoi boire une goutte d'eau-de-vie; et tout à
l'heure, je pourrai te voir debout auprès du comptoir d'un bar, au
milieu d'autres filles, jeunes et douces comme toi, parmi des hommes en
haillons, et ton visage d'ange exprimera un plaisir naïf tandis que tu
videras un large verre de brandy. Puis, tu reprendras ta marche sur le
trottoir de plus en plus vide. Où t'en vas-tu, petite _girl_?»
Vous voyez bien que je connais l'âme de l'Angleterre! Et quant à ses
paysages, après avoir lu les descriptions de M. Paul Bourget, je les
connais aussi. Je les vois très nettement. Et je les vois plus beaux
qu'ils ne sont,--si beaux que je ne les visiterai jamais: j'aurais trop
peur d'un mécompte.
Il y a un passage du saint auteur de l'_Imitation_ que je cite souvent,
parce qu'il me console de mon ignorance de sédentaire, parce qu'il
m'empêche d'être dévoré de la plus noire envie quand je pense à ceux qui
ont le courage de voyager et de changer d'horizon, comme l'auteur de
_Cruelle Énigme_. Car il est inouï, ce Bourget. Jamais à Paris! Tout le
temps à Oxford ou à Florence, quand il n'est pas à Grenade ou à
Sélinonte! Il est le psychologue errant. Le vrai Touranien, c'est lui,
et non pas Jean Richepin!
Voici donc ce passage de l'_Imitation_. Il est dans cet admirable
chapitre XX du livre Ier, qui contient toute sagesse: «Que pouvez-vous
voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes? Voilà le ciel, la terre,
les éléments. Or c'est d'eux que tout est fait. Où que vous alliez, que
verrez-vous qui soit stable sous le soleil? Vous croyez peut-être vous
rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais. Quand vous verriez toutes
choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine?»
Quel baume et quel calmant que ces saintes paroles! Comme elles font
sentir l'inutilité des chemins de fer et des steamers! Il ne m'est
arrivé qu'une fois de me déplacer notablement pour aller voir un paysage
original: celui de Boghari en Algérie, si vous voulez le savoir. J'en
avais lu la description dans Eugène Fromentin. J'ai voulu vérifier.
Douze heures de diligence en partant de Blidah! Je sais bien qu'on voit
quelquefois des singes en traversant le défilé de la Chiffa; mais
l'auteur de l'_Imitation_ me ferait remarquer qu'ils sont parfaitement
semblables à ceux du Jardin des Plantes. On arrive à la nuit. On couche
dans une auberge fort incommode, au pied de la colline fauve et nue, aux
luisants de faïence, où se tasse la petite ville arabe. J'éprouvai si
douloureusement cette nuit-là l'angoisse absurde, mystérieuse, d'être si
loin de «chez moi», sous un ciel qui ne me connaissait pas, parmi des
gens qui ne parlaient pas ma langue et qui n'avaient pas le cerveau fait
comme le mien, que je sortis par la fenêtre pour attendre la diligence
qui repartait à trois heures du matin. Je n'avais rien vu du tout, et
j'éprouvais un désir fou de m'en aller. Mais la diligence n'était pas
encore là... Je sentais autour de moi la solitude démesurée. J'entendais
dans le lointain des aboiements épouvantables, et je vis dévaler du haut
de la colline fauve, à grandes enjambées, des formes blanches... J'eus
peur, pourquoi ne le dirais-je pas? et je rentrai par la fenêtre. Le
lendemain et le surlendemain, je vis Boghari, les Ouled-Naïls, Bougzoul,
le désert; je fis un très mauvais déjeuner sous la tente, chez le caïd
des Ouled-Anteurs, je crois, près d'une colline couleur de cuir
fraîchement tanné, tachée de lentisques, et où il y avait des aigles.
Puis, comme c'était un peu trop, pour mon coup d'essai, de huit heures
de cheval, je restai en arrière, je m'égarai complètement dans une
vilaine et interminable forêt de chênes-liège, et, c'est par miracle que
je pus rejoindre mes compagnons. Je me souviens d'un carrefour où
j'hésitai longtemps. J'étais persuadé que je prenais le mauvais chemin.
Je le suivis tout de même, convaincu que, si je prenais l'autre, ce
serait celui-là le mauvais. Et le mauvais chemin, c'était toute la nuit
passée dehors. Notez qu'il pleuvait à torrents dans ce pays où il ne
pleut jamais... Eh bien! je me suis, sans doute, figuré depuis que
j'avais fait le plus adorable voyage, et je le raconte quelquefois en
coupant mon récit décris d'admiration ou de plaisir: mais, quand je
rentre en moi-même et que je tâche d'être sincère, je sens très bien
que, ce coin du Sahara, c'est à travers le livre de Fromentin que je le
revois, non à travers mes propres souvenirs; je sens que ce voyage _n'a
rien ajouté_ à la vision que j'apportais avec moi, et que mes yeux ont,
sans le savoir, conformé la réalité à cette vision.
Depuis, je ne voyage plus. J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra
comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète,
tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus
d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe
que je n'aie point parcouru toute la planète Terre, puisqu'en tout cas,
je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles?...
Il y a quelque part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé
de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du
monde, car je l'aime et il me connaît. Cela me suffit. À quoi bon aller
chercher, bien loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, même
imaginés d'après les livres, c'est-à-dire plus beaux qu'ils ne sont, me
font moins de plaisir que celui-là?
Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités
sentimentales et intellectuelles de M. Paul Bourget, ce n'est qu'un
instinct, un instinct très humble et très «peuple». Mais c'est dans ces
instincts-là que gisent les grandes énergies humaines. S'il faut tout
dire, cet attachement étroit et aveugle à la terre natale, cette
incuriosité de paysan, me font considérer avec un peu d'étonnement
l'extraordinaire prédilection de M. Paul Bourget pour les Anglais.
Décidément, il les aime trop. Oh! je m'explique très bien cette
tendresse. M. Paul Bourget est pris à la fois par ce qu'il y a de plus
noble en lui--et, si j'ose dire, d'un peu frivole. Il les aime comme le
peuple le plus _sérieux_ d'allures, le plus préoccupé de morale,--et
aussi comme celui qui a le plus complètement réalisé son rêve de la vie
élégante et riche. Mais, j'ai beau faire, quand j'y réfléchis, trop de
choses me déplaisent chez eux. Je vois que c'est le peuple le plus
rapace et le plus égoïste du monde; celui où le partage des biens est le
plus effroyablement inégal, et dont l'état social est le plus éloigné de
l'esprit de l'Évangile, de cet Évangile qu'il professe si haut; celui
chez qui l'abîme est le plus profond entre la foi et les actes; le
peuple protestant par excellence, c'est-à-dire le plus entêté de ce
mensonge de mettre de la raison dans les choses qui n'en comportent
pas... Nous sommes, certes, un peuple bien malade; mais, tout compte
fait, nous avons infiniment moins d'hypocrisie dans notre catholicisme
ou dans notre incroyance, dans nos moeurs, dans nos institutions, même
dans notre cabotinage ou dans nos folies révolutionnaires. Surtout nous
n'avons pas cette dureté et cet affreux orgueil. Le Français qui met le
pied dans Londres sent peser sur lui le mépris de tout ce peuple. Ce
mépris, tous leurs journaux le suent... Comment donc aimer qui nous
traite ainsi? Tant d'estime et d'admiration en échange de tant de
dédain, c'est vraiment trop d'humilité ou trop de détachement. Ce n'est
pas le moment, quand presque tous les peuples se resserrent sur
eux-mêmes et nous observent d'un oeil haineux, ce n'est pas le moment de
nous piquer de leur rendre justice, ni de nous épancher sur eux en
considérations sympathiques. Je ne suis cosmopolite ni par ma vie ni par
mon esprit ou mon coeur. Pourquoi le serais-je? Pour la vanité de
comprendre le plus de choses possible? Passons-nous de cette vanité-là.
Soyons inintelligents, et n'aimons que qui ne nous hait point, du moins
pour un temps. Nous aimerons tous les peuples dans un monde meilleur.