II.

Ce que je vois de plus clair dans la déclaration de principes un peu

trouble de Zola-Sandoz, c'est qu'il aspire à mettre dans ses romans plus

de vérité qu'on n'avait fait avant lui. Or, à chaque livre nouveau du

puissant romancier, je doute davantage qu'il y ait réussi. N'est-ce pas

M. Zola lui-même qui, bien inspiré ce jour-là, a dit que l'art était «la

réalité vue à travers un tempérament»? Eh bien, son oeuvre est

assurément de celles où la réalité se trouve le plus profondément

transformée par le tempérament de l'artiste. Son observation est souvent

vision; son réalisme, poésie sensuelle et sombre. Notez que ce sont là

des constatations et non point des reproches. Si M. Zola ne fait pas

toujours ce qu'il croit faire, je m'en réjouis, car ce qu'il fait est

magnifique et surprenant. Voyez comment, dans son dernier roman, un

drame tout moral et tout intime se tourne peu à peu en un poème

symbolique, grandiose et tout matériel.

L'histoire, la voici en deux mots. Le peintre Claude Lantier, génie

novateur et incomplet, rencontre sur son chemin une fille charmante,

Christine, qui l'adore et lui est passionnément dévouée. Il l'aime un

temps, puis est repris par la peinture, se détache de sa compagne, la

fait horriblement souffrir sans le savoir, et, après des années

d'efforts douloureux et d'essais avortés, convaincu enfin et désespéré

de son impuissance, se pend devant son grand tableau inachevé.--Le

milieu où se déroule le drame, c'est le monde des artistes (peintres,

sculpteurs, hommes de lettres).--L'époque, c'est la fin du second

empire.

La date même de l'action nous fait déjà soupçonner que les théories de

Sandoz ne seront pas aussi rigoureusement appliquées ici que se

l'imagine M. Zola. C'est bien loin, le second empire. Et M. Zola s'est

enlevé le droit d'en sortir. Il n'y a pas d'exemple qu'un écrivain se

soit chargé de plus de chaînes et enfermé dans une prison plus étroite

que ce superbe romancier. Balzac, du moins, ne s'est jamais interdit les

sujets immédiatement contemporains et n'a découvert qu'après coup et sur

le tard le plan de _la Comédie humaine_. Mais M. Zola est captif d'une

doctrine, captif d'une époque, captif d'une famille, captif d'un plan.

Il semble que la meilleure condition pour écrire des romans vrais, ce

soit de vivre en pleine réalité actuelle et de laisser les sujets vous

venir d'eux-mêmes: M. Zola vit depuis des années loin de Paris, en

ermite, dans une solitude farouche. Il ne voit plus rien, n'entend plus

rien. Le monde a changé en seize ans: lui ne bouge; il ne lève plus de

dessus son papier à copie sa face congestionnée. Il ne songe même plus à

regarder par-dessus la haie que font autour de lui les Rougon-Macquart.

Il a sa tâche, qu'il accomplira. Il faut qu'il mène jusqu'au bout

«l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire».

Il faut qu'il épuise toutes les classes, toutes les conditions, toutes

les professions. Après les artistes, il «fera» les paysans; après les

paysans, les soldats, et ainsi de suite. Pour documents il n'a (car il

s'agit toujours, ne l'oubliez pas, du second empire) que les souvenirs

et les impressions de sa jeunesse, des impressions nécessairement

incomplètes et effacées ou déformées par le temps. Et ce reclus, cet

homme de cabinet qui s'impose des «matières» à mettre en romans, c'est

lui qui vient nous parler d'observation directe, scientifique, de vérité

intégrale, implacable, et autres rengaines! Je sais bien que, grâce à

Dieu, sa puissante imagination vivifie ses vieilles notes et ses

souvenirs défraîchis et qu'il invente terriblement! Alors, qu'il avoue

donc enfin que ses romans, s'ils sont aussi «vrais» que tant d'autres,

ne le sont guère plus, et que le naturalisme est une bonne plaisanterie;

car ou il n'est rien, ou il est à peu près aussi vieux que le monde.

Mais M. Zola ne l'avouera jamais; il mourra sans l'avouer.

Pour en revenir à _l'Oeuvre_, si les artistes qu'on nous y montre ont

peut-être les allures et le langage de ceux du second empire, ils

ressemblent assez peu à ceux d'aujourd'hui. Ce sont des animaux

disparus, des types reconstitués. Ils sont, dans leur genre, aussi

éloignés de nous que les artistes chevelus et romantiques de 1830. Ils

ont tous l'air de fous. Ils ont des gestes et des attitudes de maçons et

de terrassiers allumés. Ils ne peuvent dire une phrase sans y mettre un

«nom de D...». Ils vocifèrent, ils «gueulent» tout le temps. Ils ont une

fausse simplicité, une fausse grossièreté, un faux débraillé, une

outrance bête, qui nous sont aujourd'hui insupportables. Ils parlent

peinture ou littérature avec les mêmes cris, les mêmes tapes sur

l'épaule, les mêmes yeux hors de la tête, et presque le même style que

les ouvriers zingueurs discutant de leur métier dans la noce à Coupeau,

ou qu'un garçon de l'abattoir expliquant les finesses de son art devant

le comptoir d'un marchand de vin. «...Bongrand l'arrêtait par un bouton

de son paletot en lui répétant que cette sacrée peinture était un métier

du tonnerre de Dieu.»--«Ça y est, mon vieux, crève-les tous!... Mais tu

vas te faire assommer.»--«Nom de Dieu...! si je ne fiche pas un

chef-d'oeuvre avec toi, il faut que je sois un cochon.»--«Tiens! le père

Ingres, tu sais s'il me tourne sur le coeur, celui-là, avec sa peinture

glaireuse? Eh bien, c'est tout de même un sacré bonhomme, et je le

trouve très crâne, et je lui tire mon chapeau, car il se fichait de

tout, il avait un dessin du tonnerre de Dieu, qu'il a fait avaler de

force aux idiots qui croient aujourd'hui le comprendre. Après ça,

entends-tu? ils ne sont que deux, Delacroix et Courbet. Le reste, c'est

de la fripouille.» Je ramasse ces perles sans les choisir. Le ton de la

conversation est, dans _l'Oeuvre_, sensiblement le même que dans

_l'Assommoir_. Et tous ces sauvages qui parlent de conquérir, d'avaler

Paris ont, avec leurs façons de rouliers, des trésors inouïs de candeur.

D'où sortent-ils? Où M. Zola les a-t-il rencontrés? Je le préviens que

ce n'est plus cela du tout, les peintres d'à présent. Son roman est d'un

homme qui n'a pas mis les pieds dans un atelier depuis quinze ans.

C'était ainsi autrefois? À la bonne heure. M. Zola ressuscite les hommes

des anciens temps. Il fait presque des «romans historiques»--tout comme

Walter Scott, ô honte!

Ainsi l'observation directe et récente des milieux fait évidemment

défaut dans _l'Oeuvre_. Vous pensez bien que vous n'y trouverez pas

davantage l'observation des mouvements de l'âme, l'odieuse psychologie.

Pourtant la souffrance d'un artiste inégal à son rêve, la souffrance

d'une femme intelligente et tendre qui sent que son compagnon lui

devient étranger, que quelque chose le lui prend, ce divorce lent de

deux êtres qui s'aimaient et qui n'ont rien, du reste, à se reprocher

l'un à l'autre..., ce sont là des douleurs d'une espèce rare et

délicate, des nuances de sentiments dont la notation eût été des plus

intéressantes. Songez un peu à ce que fût devenu un sujet pareil entre

les mains de M. Paul Bourget, et vous verrez ce que je veux dire. Tout

au moins l'auteur eût-il pu marquer avec plus de finesse les progrès du

détachement de Claude et du martyre de Christine. Cette lutte de

l'artiste et de la femme, Edmond et Jules de Goncourt nous l'ont

racontée, avec un dénouement inverse: chez eux, c'est la femme qui tue

son compagnon; mais voyez, dans _Manette_ et dans _Charles Demailly_,

combien les étapes sont nombreuses et comment est graduée l'histoire du

supplice de Charles et de l'abrutissement de Coriolis. Rien de tel dans

_l'Oeuvre_. Claude aime Christine, puis est ressaisi tout entier par son

art: c'est aussi simple que cela. Trois ou quatre signes sensibles de ce

détachement: le jour de leur mariage (il y a des années qu'ils sont

ensemble), il ne songe pas à la traiter en mariée; il se laisse

entraîner chez Irma Bécot; il fait poser Christine pour son grand

tableau et oublie de l'embrasser après la pose. Voilà toutes les étapes.

Le drame est aussi simple que s'il se passait dans un ménage d'ouvriers

et si la cause du mal était le jeu ou la boisson. Christine et Claude

sont bien des «bonshommes physiologiques» et ne sont que cela. Ici

encore je n'ose pas dire que c'est dommage, et je ne fais que constater.

Car voici éclater le génie particulier de M. Émile Zola, le don de la

vision concrète et démesurée, le don de l'outrance expressive et

l'abominable tristesse en face des choses. Tout se matérialise et

s'exagère. Claude Lantier n'est pas seulement un artiste incomplet:

c'est un malade, et qui a tout l'air d'un imbécile. Son impuissance est

surtout physique. «Il s'énervait, ne voyait plus, n'exécutait plus, en

arrivait à une véritable paralysie de la volonté. Étaient-ce donc ses

yeux, étaient-ce ses mains qui cessaient de lui appartenir, dans le

progrès des lésions anciennes qui l'avait inquiété déjà?» Au reste,

presque tous les artistes et les littérateurs ont, dans ce livre, des

attitudes tordues ou écrasées d'athlètes, de cariatides, de damnés de

Michel-Ange. L'effort de la production devient une espèce de lutte à

main plate, le combat de Jacob avec l'Ange dans une foire de banlieue.

C'est un «caleçon» que l'Idéal propose à ces hercules et qu'ils

ramassent en faisant des effets de muscles.--Claude Lantier n'est pas

seulement un artiste contesté et poursuivi par la malchance: c'est un

martyr. Manet, Monet et Pissarro sont des heureux et des vainqueurs à

côté de lui. Il n'a pas même un jour de consolation, d'espoir, de

demi-réussite. M. Zola l'écrase sous une impuissance absolue et sous un

malheur absolu.--Et Claude Lantier n'est pas seulement un artiste

amoureux de son art: c'est un possédé de la peinture, un fou, un

démoniaque en qui la passion unique a étouffé tout sentiment humain. Il

torture sa femme. Ce peintre qui, le pinceau à la main, est hanté de

l'image de la chair, renonce à celle de Christine, ce qui est assez peu

croyable. Il est mauvais mari. Il est mauvais père. Il a des brutalités

atroces. «Ah! ma chère, dit-il à Christine, tu n'es plus comme là-bas,

quai de Bourbon. Ah! mais, plus du tout!... C'est drôle, tu as eu la

poitrine mûre de bonne heure... Non, décidément, je ne puis rien faire

avec ça... Ah! vois-tu, quand on veut poser, il ne faut pas avoir

d'enfants.»--Son enfant mort, il n'a rien de plus pressé que de faire le

portrait du pauvre petit hydrocéphale, ce qui est bien, et de le

présenter au Salon, ce qui est mieux. Claude Lantier est à ce point le

Raté, l'Impuissant, le Possédé, le Pas-de-Chance, qu'il en devient

monstrueux et que nous sommes enchantés de voir se pendre enfin cet

Arpin-Prométhée de la peinture impressionniste.--De même, pour que

Christine soit bien complètement la victime de cette victime, pour

quelle ne puisse avoir aucun refuge dans sa souffrance, elle sera

mauvaise mère, elle ne sera qu'amante, et sa douleur essentielle sera

d'être frustrée des embrassements de Claude.

Voyez-vous maintenant pourquoi M. Zola a fait de son héros un peintre?

C'est sans doute que la peinture l'a toujours intéressé et que les

théories, les vues, les pressentiments des peintres du «plein air»

valaient la peine d'être exprimés dans un roman. Mais c'est surtout que

le métier de son héros permettait à M. Zola de rendre sensible aux yeux

le drame qu'il voulait conter. La cause du commun supplice de Claude et

de Christine pouvait ainsi revêtir une forme concrète. La cruelle

maîtresse du mari et l'ennemie mortelle de l'épouse, c'est une femme,

c'est cette femme nue que Claude s'obstine à dresser au milieu de sa

toile, en plein paysage parisien. Double duel à mort entre le peintre et

cette image qui résiste, qui ne veut pas se laisser peindre comme il la

voit, et qui pourtant l'attire et le retient invinciblement, et, d'autre

part, entre cette femme peinte et la femme de chair. C'est vraiment une

tragédie à trois personnages, celui qui s'étale sur la toile vivant

d'une vie aussi réelle que les deux autres. À un moment, Claude enfonce

un couteau dans la gorge de l'image peinte, comme on ferait à une femme

méchante. C'est avec sa seule nudité que Christine lutte contre

l'ennemie nue. Elle combat cette femelle en femelle. Vous vous rappelez

la dernière scène de ce drame charnel. Claude, cette nuit-là, a passé

une heure à regarder l'eau du haut du pont des Saints-Pères; il est

enfin rentré; mais, à peine couché, il s'est échappé du lit. Christine

le trouve dans l'atelier, au haut de son échelle, une bougie au poing

s'acharnant comme un aliéné sur son grand tableau. Et, sous sa main

fiévreuse, le ventre de la femme devient un astre, éclatant de jaune et

de rouge purs, splendide et hors de la vie... Elle semble faite de

métaux, de gemmes et de marbres... comme l'idole d'une religion

inconnue. «Oh! viens! viens!» dit Christine. Et lui: «Non, je veux

peindre, j'appartiens à l'art, au dieu farouche: qu'il fasse de moi ce

qu'il voudra!--Mais je suis vivante, moi! et elles sont mortes, les

femmes que tu aimes.» Et Christine s'enlace à lui, s'écrase contre lui,

l'emporte comme une proie... Elle le force à blasphémer. «Dis que la

peinture est imbécile.--La peinture est imbécile.» Mais bientôt, quand

Christine est endormie, une voix appelle Claude. C'est elle, la femme

mystérieuse et terrible, la sirène au ventre de joyaux. Elle l'appelle

trois fois; «Oui, oui, j'y vais.» Et Christine, à l'aube le trouve pendu

devant l'idole, devant l'ennemie, comme un amant désespéré qui s'est tué

aux pieds de sa maîtresse.

Les dernières pages sont lugubres: l'enterrement de Claude, un jour de

pluie, dans le misérable cimetière neuf, pelé, lépreux, avec des

terrains vagues et, au-dessus, la ligne du chemin de fer. Tandis qu'on

enterre Claude, on brûle, dans un coin, un tas de vieilles bières

pourries. Et la lamentation de Sandoz s'élève; car l'artiste triomphant

est aussi triste que l'artiste vaincu; il doute de son oeuvre, il doute

de tout, et le livre finit par un chant de désespoir. Ce roman de

l'artiste est aussi funèbre que le roman de la courtisane, de l'ouvrier

ou du mineur.

C'est donc toujours la même chose, et je ne m'en plains pas. Vous

trouverez là des figures de second plan pétries d'un pouce puissant:

Chêne, Mahoudeau, Jory, Bongrand. Vous trouverez les deux personnages

qui sont dans presque tous les romans de M. Zola: une créature en qui

éclate et s'épanouit la bestialité humaine, une «mouquette»: Mathilde,

l'herboriste; et une créature qui représente la souffrance imméritée: le

petit Jacques. Vous trouverez même des pages apaisées et presque

gracieuses: Christine recueillie, par une nuit d'orage, dans l'atelier

de Claude, ou l'idylle parisienne et bourgeoise du ménage de Sandoz.

Vous trouverez aussi deux ou trois scènes qui ne sont peut-être que

mélancoliques: celle où Dubuche, l'homme qui a fait un riche mariage,

passe sa journée, dans le morne château où il est méprisé des valets, à

envelopper de couvertures et à suspendre à un petit trapèze ses deux

petits enfants rachitiques, et le dîner où le brave Sandoz a le

sentiment amer de la dispersion et de la mort des amitiés de jeunesse...

Mais plutôt vous trouverez, presque à chaque page, une tristesse

affreuse, une violence de vision hyperbolique qui accable et fait mal.

Nul n'a jamais vu plus tragiquement tout l'extérieur du drame humain. Il

y a du Michel-Ange dans M. Zola. Ses figures font penser à la fresque du

_Jugement dernier_. J'attends avec impatience son prochain cauchemar.

S'il ne sort de Médan, il finira par des livres d'un naturalisme

apocalyptique, qui pourront, d'ailleurs, être fort beaux.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 48 / 70 题