Voici le plus complet des discours où Sandoz expose ses théories:
«Hein? étudier l'homme tel qu'il est, non plus leur pantin
métaphysique, mais l'homme physiologique, déterminé par le
milieu, agissant sous le jeu de tous ses organes... N'est-ce pas
une farce que cette étude continue et exclusive de la fonction du
cerveau, sous prétexte que le cerveau est l'organe noble?... La
pensée, la pensée, eh! tonnerre de Dieu! la pensée est le produit
du corps entier. Faites donc penser un cerveau tout seul, voyez
donc ce que devient la noblesse du cerveau quand le ventre est
malade!... Non! c'est imbécile; la philosophie n'y est plus, la
science n'y est plus; nous sommes des positivistes, des
évolutionnistes, et nous garderions le mannequin littéraire des
temps classiques, et nous continuerions à dévider les cheveux
emmêlés de la raison pure! Qui dit psychologue dit traître à la
vérité. D'ailleurs, physiologie, psychologie, cela ne signifie
rien: l'une a pénétré l'autre, toutes deux ne sont qu'une
aujourd'hui, le mécanisme de l'homme aboutissant à la somme
totale de ses fonctions... Ah! la formule est là; notre
révolution moderne n'a pas d'autre base; c'est la mort fatale de
l'antique société, c'est la naissance d'une société nouvelle, et
c'est nécessairement la poussée d'un nouvel art, dans ce nouveau
terrain... Oui, on verra la littérature qui va germer pour le
prochain siècle de science et de démocratie!»
Si vous voulez mon sincère avis, je trouve que ces propos sentent à
plein la secte et l'école. Il y a du pédantisme dans ce débraillé, et de
la naïveté dans ces affirmations méprisantes et superbes, il est
difficile de rien imaginer de plus intolérant, de plus vague et de plus
faux. Le bon Sandoz se grise de grands mots (_positivistes_,
_évolutionnistes_), comme un illettré dans une réunion publique.
Saisissez-vous clairement la relation entre l'avènement de la démocratie
et celui du naturalisme, qui est une littérature d'aristocrates et de
mandarins?--«Qui dit psychologue dit traître à la vérité», voilà une
opinion d'une singulière candeur. Il suffit de dire que la psychologie
n'est pas toute la vérité. Mais la physiologie seule l'est encore moins.
Il est tout à fait puéril de diviser les romanciers en psychologues,
tous idiots ou charlatans, et en physiologistes, seuls peintres du vrai.
Au fond, il y a de bons et de mauvais romanciers; et, parmi les bons, il
y en a qui expriment surtout le monde extérieur et les sensations, et
d'autres qui analysent de préférence les sentiments et les pensées; et
ceux-ci ne sortent pas plus de la réalité que ceux-là. Me
pardonnera-t-on de répéter des choses aussi banales? Mais c'est que pour
ce brave Sandoz, la psychologie est je ne sais quoi d'absurde, de
suranné, de ridicule, de gothique, de tout à fait en dehors du monde
réel. Or la psychologie est tout uniment, pour les philosophes, l'étude
expérimentale des facultés de l'esprit, et, pour le romancier, la
description des sentiments que doit éprouver une créature humaine, étant
donnés son caractère, son tempérament s'il y a lieu, et une situation
particulière. Est-ce donc quelque chose de si chinois et de si
scolastique? Il y a, pour le moins, autant de psychologie que de
physiologie dans Balzac; il y en a plus dans Stendhal: et je ne pense
pas pourtant que ni l'un ni l'autre se soient amusés à «dévider les
cheveux emmêlés de la raison pure». Au fait, qu'est-ce que cela veut
dire? _Adolphe_ est aussi vrai que _Germinal_, et même _Indiana_ que
_Nana_. Ce ne sont pas les mêmes personnages ni le même point de vue,
voilà tout. Il est très juste de dire que «physiologie, psychologie,
cela ne signifie rien», qu'on ne saurait les séparer absolument, et que
celle-ci est le prolongement de celle-là (le caractère dépendant du
tempérament et quelquefois du milieu, et tout sentiment ayant son point
de départ dans une sensation). Seulement il y a des êtres primitifs chez
qui ce prolongement n'est presque rien, et d'autres plus raffinés chez
qui ce prolongement est presque toute la vie. Dans ce dernier cas, je ne
vois pas pourquoi il serait interdit de sous-entendre une partie des
origines physiologiques de l'état d'âme et d'esprit qu'on veut analyser,
et de faire de cette analyse son objet principal. M. Paul Bourget, en
écrivant _Un crime d'amour_, est resté en pleine réalité. Et on est
tenté parfois de trouver cette étude du réel invisible aussi attachante
que celle du visible réel. Sandoz rapetisse étrangement le domaine de
l'art, et, ce qu'il y a de curieux, c'est que cet enragé croit
l'agrandir! Ah! que le monde est donc plus vaste, plus profond, plus
varié et plus amusant qu'il ne le voit! Et que les états de certaines
âmes sont plus intéressants en eux-mêmes que les événements extérieurs
qui les «conditionnent»! J'ai peur que le bon Sandoz n'ait jamais vu que
la surface grossière de la vie et son écorce. Je suis charmé que le
naturalisme soit venu: il a fait une besogne utile et peut-être
nécessaire; mais quelle horreur et quel ennui, Dieu juste! s'il n'y
avait plus au monde que des romanciers naturalistes! Déjà même le
naturalisme paraît «dater», est presque aussi vieux que le romantisme:
tout va si vite aujourd'hui! Et parmi les naturalistes il n'y a guère
que M. Zola qui m'attire encore; mais ce qui est vivant en lui, ce n'est
pas son naturalisme, c'est lui-même.