LE RÊVE.

Ce que je vais vous raconter est tiré des _Rougon-Macquart_, histoire

naturelle et sociale d'une famille sous le second empire.

«Il y avait une fois une petite fille qui était très belle et très

bonne et qui à cause de cela s'appelait Angélique.

Angélique n'avait pas de parents. Une nuit qu'il tombait de la neige,

elle avait été recueillie par un monsieur et une dame qui s'appelaient

Hubert et Hubertine.

Hubert et Hubertine étaient chasubliers, c'est-à-dire qu'ils faisaient

des chasubles pour les messieurs prêtres, et aussi des chapes, des

étoles et des bannières.

Hubert et Hubertine n'avaient pas d'enfants, et ils ne pouvaient pas

s'en consoler, et c'est pour cela qu'ils avaient adopté la petite

Angélique.

Hubert et Hubertine habitaient une maison très vieille, tout contre la

cathédrale.

Angélique voyait donc la cathédrale de sa fenêtre et cela l'amusait

beaucoup. Et elle aimait surtout un vitrail qui représentait saint

Georges.

«Il y avait aussi près de la maison un grand champ, qui s'appelait le

Clos-Marie, traversé par une petite rivière, qui s'appelait la

Chevrotte.

«Et Angélique aimait beaucoup à se promener au bord de la Chevrotte.

«Angélique lisait souvent la _Vie des saints_, et les miracles la

ravissaient, mais ne l'étonnaient point.

«Elle était persuadée qu'elle épouserait un jour un prince.

«Un jour, en faisant sécher du linge au bord de la Chevrotte, elle

rencontra un peintre-verrier qui était beau, beau, beau.

«Elle comprit qu'il l'aimait, et elle se mit à l'aimer, car il

ressemblait au saint Georges du vitrail.

«Or, ça n'était pas un peintre-verrier, mais le fils de monseigneur

l'évêque.

«Parce que monseigneur, avant d'être évêque, avait été marié et avait eu

un fils.

«Or, ce beau jeune homme s'appelait Félicien XIV, et il était prince, et

il était riche, riche, riche. Il avait peut-être bien cinquante

millions.

«Et, comme Angélique l'aimait, elle trouvait tout naturel de l'épouser,

quoiqu'elle ne fût qu'une petite fille très pauvre et sans parents.

«Et Félicien aussi aurait bien voulu être le mari d'Angélique; mais

monseigneur l'évêque lui dit qu'il ne le lui permettrait jamais.

«Un jour Angélique alla à la cathédrale, et elle se cacha dans un petit

coin pour attendre monseigneur, et quand elle le vit, elle se jeta à ses

pieds et pleura beaucoup, et elle le supplia de permettre ce mariage.

«Mais monseigneur, qui était très sévère et qui avait un grand nez,

répondit: «Jamais!»

«Et Angélique fut très malheureuse.

«Alors Hubert et Hubertine lui dirent que Félicien ne l'aimait plus, et

qu'il allait épouser une belle demoiselle des environs.

«Et ils dirent à Félicien qu'Angélique l'avait oublié, et ils le

prièrent de ne plus venir la voir.

«Et Angélique fut malade, très malade.

«Si malade qu'on crut qu'elle allait mourir, et que monseigneur eut

pitié d'elle et vint lui-même lui donner l'extrême-onction.

«Et monseigneur promit que, si elle guérissait, il lui donnerait son

fils.

«Angélique guérit, et elle épousa le prince Félicien XIV.

«Mais le jour même de ses noces, comme elle sortait de la messe, elle

mourut, sans s'en apercevoir, en embrassant son mari.»

Ceci est un conte bleu, tout ce qu'il y a de plus bleu. Et certes M.

Zola, ayant conté tant de contes noirs, avait bien le droit d'écrire un

conte bleu. Seulement il fallait l'écrire comme un conte bleu.

Oserai-je dire que ce n'est pas précisément ce qu'a fait M. Émile Zola?

Au reste, le pouvait-il faire? Et méritait-il de le pouvoir? Eût-il été

d'un bon exemple que Dieu permît à l'auteur de _Pot-Bouille_ et de

_Nana_ de raconter innocemment une histoire innocente? Des journaux

avaient pris soin de nous avertir que cette fois M. Zola serait chaste.

Mais ne l'est pas qui veut. Lisez le _Rêve_, et vous verrez que ce conte

ingénu sue l'impureté (parfaitement!) et que cette histoire irréelle est

écrite dans le même style opaque et puissamment matériel et avec, les

mêmes procédés de composition et de développement que la _Terre_ ou

_l'Assommoir_. L'effet est ahurissant.

D'abord, par un scrupule admirable, l'auteur a tenu à bien marquer que

ce conte bleu est un épisode de l'histoire des Rougon-Macquart. Il s'est

cru obligé de rattacher sa petite vierge à cette horrible famille par

quelque lien de parenté. Or, devinez, je vous prie, quelle mère il est

allé lui choisir? L'immonde Sidonie de la _Curée_, l'entremetteuse du

mariage de Renée et d'Aristide Saccard. Le doux Hubert va à Paris, à la

recherche des parents d'Angélique. Il découvre Sidonie dans un petit

entresol du faubourg Poissonnière, «où, sous prétexte de vendre des

dentelles, elle vendait de tout». Il entrevoit «une femme maigre,

blafarde, sans âge et sans sexe, vêtue d'une robe noire élimée, tachée

de toutes sortes de trafics louches». Je sais que ce n'est rien, que

cela ne tient que trois pages, et qu'on peut les retrancher du livre

sans qu'il y paraisse; mais, enfin, évoquer cette Macette dans un conte

bleu et qu'on déclare avoir voulu faire tout bleu, n'est-ce pas une

singulière aberration d'esprit? Ou, si c'est que M. Zola ne veut pas

avoir dressé pour rien l'arbre généalogique de ses Rougon-Macquart,

n'est-ce pas un enfantillage un peu saugrenu?

Par suite, ce conte bleu est, au fond, une histoire physiologique!

L'auteur ne veut pas nous laisser oublier que, si Angélique est sage,

c'est parce qu'elle brode des chasubles et qu'elle vit à l'ombre d'une

vieille cathédrale, mais que, dans d'autres conditions, elle eût pu

aussi bien être Nana. C'est dans le cloaque Rougon que ce lis plonge ses

racines et le mysticisme d'Angélique n'est qu'une forme accidentelle de

la névrose Macquart. Il était sans doute très important de nous le

rappeler!... Par les nuits chaudes, Angélique, ne sachant ce qu'elle a,

saute pieds nus sur le carreau de sa chambre. Ce qui la tourmente, ce

sont «les désirs insconcients... (page 93), la fièvre anxieuse de sa

puberté». Elle «devine Félicien ignorant de tout, comme elle, avec _la

passion gourmande de mordre à la vie_». Elle «ôte ses bas, devant

Félicien, d'une main vive» (page 124). Et elle s'enfuit, «dans sa peur

de l'amant.» (Partout ailleurs M. Zola eût dit: «la peur du mâle»; c'est

tout ce qu'il y a de changé ici.) Et encore (page 164): «Elle se

donnait, dans un don de toute sa personne. («Se donner dans un don»,

goûtez-vous beaucoup ce pléonasme?) C'était une flamme héréditaire

rallumée en elle. Ses mains tâtonnantes étreignaient le vide, sa tête

trop lourde pliait sur sa nuque délicate. S'il avait tendu les bras,

elle y serait tombée, ignorant tout, cédant à la poussée de ses veines,

n'ayant que le besoin de se fondre en lui». Ou bien (243): «Un flot de

sang montait, l'étourdissait... elle se retrouvait avec son orgueil et

sa passion, _toute à l'inconnu violent de son origine_». Ou bien (page

261): «Elle triomphait, _dans une flambée de tous les feux héréditaires_

que l'on croyait morts.» Eh oui, c'est un ange, mais un ange de beaucoup

de tempérament! Quel drôle de conte bleu!

Ce n'est pas tout. Hubert et Hubertine, vous vous le rappelez, se

lamentent de n'avoir pas d'enfant, et, toutes les vingt ou trente pages,

l'auteur nous fait entendre délicatement que ça n'est vraiment pas leur

faute... «C'était le mois où ils avaient perdu leur enfant; et chaque

année, à cette date, ramenait chez eux les mêmes désirs... lui tremblant

à ses pieds... elle se donnant toute... Et ce redoublement d'amour

sortait du silence de leur chambre, se dégageait de leur personne» (page

143). Ou bien (page 167): «Et Hubertine était très belle encore, vêtue

d'un simple peignoir, avec ses cheveux noués à la hâte; _et elle

semblait très lasse_, heureuse et désespérée...» Étrange idée d'avoir

entr'ouvert cette alcôve de quadragénaires au fond de cette idylle

enfantine!

Et, pendant ce temps-là, monseigneur l'évêque de Beaumont, qui a quelque

soixante ans, tourmenté dans sa chair par le souvenir de la femme qu'il

a adorée, passe les nuits à se tordre sur son prie-Dieu avec «un râle

affreux... dont la violence, étouffée par les tentures, effraye

l'évêché.» Et, quand Angélique se jette à genoux devant lui, il est très

frappé de la grâce de sa nuque, et de son odeur. «... Ah! cette odeur de

jeunesse qui s'exhalait de sa nuque ployée devant lui! Là, il retrouvait

les petits cheveux blonds si follement baisés autrefois. Celle dont le

souvenir le torturait après vingt ans de pénitence avait cette jeunesse

odorante... (page 227).» Et plus loin (page 278): «Sans qu'il se

l'avouât, elle l'avait touché dans la cathédrale, la petite brodeuse...

avec sa nuque fraîche, sentant bon la jeunesse»... Ah! ce n'est pas pour

rien que cet évêque a un grand nez,--pieusement mentionné chaque fois

que l'aristocratique prélat apparaît dans cette histoire.

Vous ne vous méprenez point sur ma pensée, n'est-ce pas? Tous les

passages que j'ai cités sont fort convenables, et il faut reconnaître

que M. Zola s'est appliqué à écrire chastement. Il n'en est pas moins

vrai que, malgré ses efforts, la préoccupation de la chair est

peut-être, à qui sait lire, aussi sensible dans le _Rêve_ que dans ses

autres romans. La caque sent toujours le hareng. À moins que ce ne soit

moi qui, hanté par le souvenir de cette immense priapée des

_Rougon-Macquart_, respire, dans le _Rêve_, des parfums qui n'y sont

pas... Mais ils y sont, j'en ai peur, Sentez vous-même.

Ce conte bleu physiologique est par surcroît un conte bleu naturaliste.

Il fallait des «documents», il y en a,--par grands tas. Outre un

sommaire presque complet de la _Légende dorée_, que M. Zola a lue tout

exprès, il a versé, pêle-mêle, tout au travers du récit des irréelles

amours de Félicien et d'Angélique, un _Manuel du chasublier_. Il y a des

énumérations d'outils qui témoignent à la fois d'une érudition et d'un

scrupule (pages 54 et 55)!... Et que dites-vous de ce petit morceau:

«Hubert avait posé les deux ensubles sur la chanlatte et sur le tréteau,

bien en face, de façon à placer de droit fil la soie cramoisie de la

chape, qu'Hubertine venait de coudre aux coutisses. Et il introduisait

les lattes dans les mortaises des ensubles, etc., etc.» Mais il y a

peut-être mieux encore. Lorsque Hubert veut adopter Angélique qui est

une enfant trouvée, il va consulter le juge de paix. «M. Grandsire lui

suggéra l'expédient de la tutelle officieuse: tout individu, âgé de plus

de cinquante ans, peut s'attacher un mineur de moins de quinze ans,

etc.. Il fut convenu qu'ils conféreraient ensuite l'adoption à leur

pupille par voie testamentaire, etc... M. Grandsire se mit en rapport

avec le directeur de l'assistance publique, etc.. Il y eut enquête,

etc...» Dans un conte bleu! Dans une histoire à peu près aussi réelle

que celle de _Peau-d'Âne_ ou de _Cendrillon_! N'est-ce pas à hurler?

Enfin ce conte, qui, tout en étant bleu, reste physiologique et

documentaire, est aussi romantique et épique. Il est romantique par le

style, par l'enflure générale. Joignez ceci qu'Angélique vit de la vie

de l'antique cathédrale, un peu comme Quasimodo dans _Notre-Dame de

Paris_. Cette pénétration de l'âme de la jeune fille par la paix, la

beauté, la majesté de ces vieilles pierres qui bornent son horizon est

d'ailleurs fort bien exprimée. Il y a, là-dessus, toute une série de

«morceaux» d'une poésie ou, mieux, d'une rhétorique abondante et

robuste. Et le récit est épique, si l'on peut dire (comme tout ce qui

sort de la plume de M. Zola) par la lenteur puissante, par l'énormité et

la simplicité de la plupart des personnages,--enfin par le retour

régulier de sortes de refrains, de _leit motiv_: descriptions de la

cathédrale et du Clos-Marie à toutes les heures du jour et dans les

principales circonstances de la vie d'Angélique; énumérations des

vierges du portail de Sainte-Agnès, et discours qu'elles tiennent à la

jeune fille, selon les cas; énumérations des ancêtres de Félicien de

Hautecoeur et de ses aïeules, les _mortes heureuses_; énumérations

d'outils de chasublier; douleur secrète d'Hubert et d'Hubertine;

longueur du cou d'Angélique; nez de monseigneur, etc.

À signaler l'emploi de plus en plus fréquent des deux adverbes

_justement_ et _même_ commençant les phrases, et l'abus de certaines

constructions que je définirais si cela en valait la peine. Une

expression nouvelle qui revient une centaine de fois: _à son entour_,

pour _autour d'elle_ ou _de lui_. Je m'explique mal la tendresse de M.

Zola pour cet inutile provincialisme.

Vous pensez bien que je ne reproche point à M. Zola ses procédés de

composition et d'écriture. Ce sont les mêmes qui contribuent à la beauté

de ses meilleurs ouvrages. Mais d'abord ils s'étalent davantage d'un

roman à l'autre; et, plus visibles, deviennent plus fatigants. Et

surtout ils convenaient aussi mal que possible à un sujet comme celui du

_Rêve_. Toute la grâce de la naïve historiette disparaît. On n'a jamais

vu fantaisie massive à ce point. C'est un conte bleu bâti en gros

moellons. Il est vrai qu'il redevient intéressant par l'énormité de

cette disconvenance du fond et de la forme. Sans cela, il serait

mortellement ennuyeux.

La conclusion, c'est que j'aime mieux tout, même la _Terre_. Au moins la

_Terre_, c'était franc et c'était harmonieux... Il faut que M. Zola en

prenne son parti: il ne peut pas être à la fois Zola et autre chose que

Zola... Il lui restera toujours d'avoir écrit la _Conquête de Plassans_,

l'_Assommoir_ et _Germinal_, d'avoir puissamment exprimé les instincts,

les misères, les ordures et la vie extérieure de la basse humanité.

Qu'il nous abandonne les petits contes, les doux enfantillages, les

petites bergères, les petites saintes, les princes charmants, les jolis

riens du rêve... Qu'il n'y touche pas avec ses gros doigts. Une petite

fille de dix ans eût beaucoup mieux raconté que lui (qui a pourtant du

génie) l'histoire d'Angélique. Nous excluons M. Zola du Clos-Marie--et

du mois de Marie. Ce monsieur qui a écrit de si vilaines choses, ma

chère! fait peur aux vierges innocentes du portail de Sainte-Agnès...

Qu'il laisse les vierges tranquilles! Nous le renvoyons aux Trouilles,

dans l'intérêt de son talent et peut-être, je suis affreusement sincère,

pour notre plaisir.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 49 / 70 题