«L'OEUVRE».
J'ai essayé de définir[11] il y a un an, l'impression que faisaient sur
moi, pris dans leur ensemble, les romans de M. Émile Zola. Or, bien que
nous soyons, nous et le monde, dans un flux perpétuel, et qu'il y ait
d'ailleurs quelque plaisir à changer (d'abord on jouit ainsi des choses
en un plus grand nombre de façons, et puis cette faculté de recevoir du
même objet des impressions diverses peut aussi bien passer pour
souplesse que pour légèreté d'esprit), toutefois, et je le dis à ma
honte, je n'ai pas assez changé dans cet espace d'une année pour avoir
rien d'essentiel à ajouter à ce que j'ai dit déjà. Mais du moins le
nouveau livre du poète des _Rougon-Macquart_ m'a donné la joie
d'assister au développement prévu de ce génie robuste et triste, de
retrouver sa vision particulière, ses habitudes d'esprit et de plume,
ses manies et ses procédés, d'autant plus faciles à saisir cette fois
que le sujet où ils s'appliquent appelait peut-être une autre manière et
se présentait plutôt comme un sujet d'étude psychologique (je risque le
mot, quoiqu'il soit de ceux que M. Zola ne peut entendre sans colère).
[Note 11: Cf. _Les Contemporains_, I.]
Et le livre présente encore un autre intérêt, et des plus rares. M. Zola
s'y est peint en personne. À côté de Claude Lantier, l'artiste
impuissant tué par son oeuvre, il nous montre Sandoz, l'artiste
triomphant qui vit d'elle parce qu'il a su la faire vivre. Le vertueux
romancier naturaliste qu'on entrevoyait dans _Pot-Bouille_, le monsieur
du second, le seul locataire propre de la maison de la rue Choiseul,
traverse _l'Oeuvre_ à la façon d'un bon Dieu, faisant le bien et
prononçant des discours. Nous savons donc sous quels traits M. Zola se
voit comme homme et, ce qui nous touche davantage, comme romancier; nous
savons ce qu'il est ou ce qu'il croit être. L'auteur lui-même, dans ce
précieux roman, nous enseigne comment il conçoit le roman; et nous avons
à la fois sous les yeux ce qu'il a fait et ce qu'il a voulu faire.