Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son
accent, et qu'elle n'est pas précisément celle du charbonnier. Et notez
qu'il y a des charbonniers même en philosophie.
Faisons d'abord une remarque. On s'est habitué à ne donner presque le
nom de foi qu'aux croyances imposées par les religions. Et, en effet,
cette foi est la plus fixe et la plus solide, étant délimitée par des
dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidèles, tous les
caractères de la certitude, étant enfoncée dans leur coeur par
l'éducation et y étant maintenue par la terreur. À côté de celle-là la
foi volontaire et acquise, mouvement du coeur qui désire que ce que la
raison conçoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'être
la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La
prière d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la démarche des
Æquicoles venant consulter l'oracle. Seulement, à mesure que croissent
nos lumières, la foi, tout en s'épurant, participe moins de la
certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut être: une aspiration
passionnée.
C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont
contribué à obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels.
Il n'est pas d'écrivain qui ait paru plus ondoyant et plus
insaisissable, à qui l'on ait prêté plus de dessous et de tréfonds, de
plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai
donné moi-même dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout à
fait de naïveté. J'en fais bien mon _mea culpa_. Je crois à présent que
le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une âme
confiante ce qu'il écrit et de n'y point chercher plus de malice qu'il
n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqué, c'est que, les
éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et
quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son oeuvre
avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il paraît si peu
candide, c'est à force de candeur.
Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous étonne et nous met
en défiance, même en nous séduisant.--Après avoir affirmé quelque grande
vérité morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette
affirmation n'est en somme qu'une espérance? C'est qu'il a cru,
autrefois, d'une foi entière et absolue à des dogmes dont il s'est
détaché depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.--Au milieu
d'une effusion mystique et lyrique, s'arrête-t-il tout à coup pour nous
jeter quelque impitoyable réflexion sur le train brutal et fatal des
choses humaines? C'est qu'il les connaît pour les avoir étudiées dans le
passé et dans le présent et que, s'il est poète, il est historien.--Ou
bien parmi de magnifiques paroles sur la vertu, il nous avertit
subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce
n'est pourtant qu'une façon de dire que la vertu est à elle-même sa très
réelle récompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton
héroïque, à qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous
voulez, illusion d'une conscience infiniment délicate qui veut nous
surfaire la vertu.--S'il garde parfois dans l'expression des sentiments
les plus éloignés du christianisme, l'onction chrétienne et le ton du
mysticisme chrétien, nous croyons ces combinaisons préméditées et nous y
goûtons comme le ragoût d'un très élégant sacrilège. Point: c'est
l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination
catholique.--S'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour les
choses religieuses, pour les mensonges sacrés qui aident les hommes à
vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur
esprit, nous y voulons voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui
manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincère?--Si
telle pensée nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons
pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulière dont il
n'est pas lui-même bien sûr, il a cherché exprès, pour la traduire, une
forme hardie et inattendue dont l'excès nous fasse sourire et nous
avertisse. Ne nous a-t-il pas prévenu qu'il écrivait souvent _cum grano
salis_? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir où il l'a
mis.--Si la femme le préoccupe, s'il parle d'elle avec un mélange de
dédain et d'adoration qui n'est qu'à lui, ces deux sentiments
s'expliquent par son passé ecclésiastique et par la longue austérité de
sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordât la femme avec la belle
tranquillité de M. Armand Silvestre?--S'il rêve, c'est le Breton qui
rêve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il
prie, c'est l'ancien lévite; s'il se défie, c'est l'historien. On ne
peut vraiment pas attendre des livres simples d'un poète qui est un
savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a été
séminariste. S'il est divers jusqu'à la contradiction, c'est qu'il a
l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et
d'unique le cas de cet hébraïsant, de cet érudit, de ce philologue qui
se trouve être un des plus grands poètes qu'on ait vus, et jugez de tout
ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux.
Il est candide puisque, étant compliqué, il s'est toujours montré tel
qu'il était. Il est candide, et je n'en veux, pour dernière preuve, que
la simplicité avec laquelle, dans sa préface, il se compare tour à tour
à Platon, à Shakespeare et à Edgar Poë. Mais--et je retourne ici ma
proposition,--s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette
complexité ne permet pas de voir toujours très clairement l'homme de foi
que j'ai découvert dans _le Prêtre de Némi_, et qui s'y trouve.