IV.

Maintenant il est certain que la foi de M. Renan a sa couleur et son

accent, et qu'elle n'est pas précisément celle du charbonnier. Et notez

qu'il y a des charbonniers même en philosophie.

Faisons d'abord une remarque. On s'est habitué à ne donner presque le

nom de foi qu'aux croyances imposées par les religions. Et, en effet,

cette foi est la plus fixe et la plus solide, étant délimitée par des

dogmes; et elle prend, ou peut s'en faut, chez les fidèles, tous les

caractères de la certitude, étant enfoncée dans leur coeur par

l'éducation et y étant maintenue par la terreur. À côté de celle-là la

foi volontaire et acquise, mouvement du coeur qui désire que ce que la

raison conçoit comme le bien soit aussi le vrai, n'a plus l'air d'être

la foi. Et pourtant les deux sentiments sont au fond identiques. La

prière d'Antistius n'est pas moins un acte de foi que la démarche des

Æquicoles venant consulter l'oracle. Seulement, à mesure que croissent

nos lumières, la foi, tout en s'épurant, participe moins de la

certitude, et n'est plus que ce qu'elle peut être: une aspiration

passionnée.

C'est bien le cas pour M. Renan. Mais d'autres causes encore ont

contribué à obscurcir sa foi aux yeux des gens superficiels.

Il n'est pas d'écrivain qui ait paru plus ondoyant et plus

insaisissable, à qui l'on ait prêté plus de dessous et de tréfonds, de

plus inextricables ironies et des fantaisies plus diaboliques. J'ai

donné moi-même dans ce travers de croire que M. Renan manquait tout à

fait de naïveté. J'en fais bien mon _mea culpa_. Je crois à présent que

le meilleur moyen de comprendre M. Renan, c'est de lire d'une âme

confiante ce qu'il écrit et de n'y point chercher plus de malice qu'il

n'en a mis. Si M. Renan nous semble si compliqué, c'est que, les

éléments dont se compose son génie total étant nombreux, divers et

quelquefois contradictoires, il les laisse transparaître dans son oeuvre

avec une parfaite sincérité. En d'autres termes, s'il paraît si peu

candide, c'est à force de candeur.

Ainsi s'explique tout ce qui, dans ses livres, nous étonne et nous met

en défiance, même en nous séduisant.--Après avoir affirmé quelque grande

vérité morale, insinue-t-il que le contraire serait possible, que cette

affirmation n'est en somme qu'une espérance? C'est qu'il a cru,

autrefois, d'une foi entière et absolue à des dogmes dont il s'est

détaché depuis, et que cette aventure l'a rendu prudent.--Au milieu

d'une effusion mystique et lyrique, s'arrête-t-il tout à coup pour nous

jeter quelque impitoyable réflexion sur le train brutal et fatal des

choses humaines? C'est qu'il les connaît pour les avoir étudiées dans le

passé et dans le présent et que, s'il est poète, il est historien.--Ou

bien parmi de magnifiques paroles sur la vertu, il nous avertit

subitement qu'elle n'est que duperie, et cela nous scandalise; mais ce

n'est pourtant qu'une façon de dire que la vertu est à elle-même sa très

réelle récompense. S'il ne le dit pas, c'est scrupule de Breton

héroïque, à qui nul sacrifice ne parait assez entier, ou, si vous

voulez, illusion d'une conscience infiniment délicate qui veut nous

surfaire la vertu.--S'il garde parfois dans l'expression des sentiments

les plus éloignés du christianisme, l'onction chrétienne et le ton du

mysticisme chrétien, nous croyons ces combinaisons préméditées et nous y

goûtons comme le ragoût d'un très élégant sacrilège. Point: c'est

l'ancien clerc de Saint-Sulpice qui a conservé l'imagination

catholique.--S'il témoigne de son respect et de sa sympathie pour les

choses religieuses, pour les mensonges sacrés qui aident les hommes à

vivre, qui leur présentent un idéal accommodé à la faiblesse de leur

esprit, nous y voulons voir une raillerie secrète. Mais c'est nous qui

manquons de respect: pourquoi le sien ne serait-il pas sincère?--Si

telle pensée nous scandalise, prenons garde: c'est que nous ne lisons

pas bien. C'est que, voulant exprimer quelque opinion singulière dont il

n'est pas lui-même bien sûr, il a cherché exprès, pour la traduire, une

forme hardie et inattendue dont l'excès nous fasse sourire et nous

avertisse. Ne nous a-t-il pas prévenu qu'il écrivait souvent _cum grano

salis_? Ce grain de sel, il est toujours facile de voir où il l'a

mis.--Si la femme le préoccupe, s'il parle d'elle avec un mélange de

dédain et d'adoration qui n'est qu'à lui, ces deux sentiments

s'expliquent par son passé ecclésiastique et par la longue austérité de

sa jeunesse: voudriez-vous qu'il abordât la femme avec la belle

tranquillité de M. Armand Silvestre?--S'il rêve, c'est le Breton qui

rêve en lui; s'il raille, c'est le Gascon qui prend la parole; s'il

prie, c'est l'ancien lévite; s'il se défie, c'est l'historien. On ne

peut vraiment pas attendre des livres simples d'un poète qui est un

savant, d'un Breton qui est un Gascon, d'un philosophe qui a été

séminariste. S'il est divers jusqu'à la contradiction, c'est qu'il a

l'esprit merveilleusement riche. Remarquez ce qu'a de singulier et

d'unique le cas de cet hébraïsant, de cet érudit, de ce philologue qui

se trouve être un des plus grands poètes qu'on ait vus, et jugez de tout

ce qu'il faut pour remplir, comme dit Pascal, l'entre-deux.

Il est candide puisque, étant compliqué, il s'est toujours montré tel

qu'il était. Il est candide, et je n'en veux, pour dernière preuve, que

la simplicité avec laquelle, dans sa préface, il se compare tour à tour

à Platon, à Shakespeare et à Edgar Poë. Mais--et je retourne ici ma

proposition,--s'il est candide, il reste complexe, et j'avoue que cette

complexité ne permet pas de voir toujours très clairement l'homme de foi

que j'ai découvert dans _le Prêtre de Némi_, et qui s'y trouve.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 44 / 70 题