Il est difficile, diriez-vous, d'imaginer un drame plus décourageant et
plus sombre, et voilà qui ne ressemble guère à une oeuvre de
croyant.--Oui, si l'on s'en tient aux faits. Mais il y a le rôle
d'Antistius; et, justement, si les faits n'étaient pas ironiques,
déconcertants, cruels, ce rôle ne pourrait être ce qu'il est: un long
acte de foi. Antistius finit par reconnaître qu'avec ses bonnes
intentions il a fait plus de mal que de bien, et qu'il «a porté
préjudice à la patrie, laquelle repose en définitive sur des préjugés
généralement admis.» Mais, si la réalité ne démentait pas son rêve, il
ne croirait pas, il serait sûr, et la certitude abolirait la beauté et
la grandeur de son effort. On oublie toujours que, dans l'ordre moral,
nous ne pouvons avoir de certitude proprement dite, mais seulement le
désir ou plutôt le besoin que ce que nous jugeons le meilleur
existe,--besoin dont l'intensité se traduit en affirmation. On peut dire
qu'en ce sens M. Renan a toujours eu la foi; mais cela n'a jamais été si
évident que dans le rôle du prêtre de Némi.
Il est clair, en effet, qu'Antistius, c'est M. Renan lui-même, ou du
moins qu'il est le porte-voix des sentiments dont M. Renan est le plus
pénétré. L'accent du rôle suffirait à nous en convaincre; mais nous
avons le témoignage de M. Renan lui-même:
«... Laissez ce doux rêveur finir tristement, demander pardon à
Dieu et aux hommes de ce qu'il a fait de bien. Un jour, à un
point donné du temps et de l'espace, ce qu'il a voulu se
réalisera. À travers toutes les déconvenues, le pauvre Liberalis
s'obstinera également dans sa simplicité. _Métius, l'aristocrate
méchant et habile, qui se moque de l'humanité, sera confondu,
Ganeo sera pardonné avant lui..._»
Ainsi M. Renan répudie nettement les opinions de Métius; et même on peut
trouver--chose absolument inattendue--qu'il est un peu dur pour ce
sceptique élégant. C'est en cela surtout que consiste, à mon avis, le
progrès décisif de M. Renan dans la foi. Car jusqu'à présent les
personnages où l'on était autorisé à croire qu'il s'était incarné
étaient toujours un composé d'Antistius et de Métius. Toutes les ironies
inquiétantes de ce dernier, vous les retrouverez éparses dans les
discours de Théophraste, de Théoctiste et de Prospero. M. Renan s'est
enfin purifié de Métius, ou, si vous préférez, il ne lui donne plus,
dans les dialogues qu'ont entre eux les lobes de son cerveau, qu'un rôle
d'avertisseur. Comparez un peu les dénouements de _la Fontaine de
Jouvence_ et du _Prêtre de Némi_. Tandis que Prospero s'éteint
voluptueusement entre les bras des soeurs Célestine et Euphrasie, les
nonnes douces et jolies élevées pour la distraction des cardinaux,
Antistius meurt pour ses chimères d'une mort sanglante. Le vieux
magicien s'est sanctifié: il a chassé le démon moqueur qui était en lui.
Or, si Antistius est bien réellement l'interprète des pensées les plus
chères à M. Renan, on peut constater que M. Renan croit encore à bien
des choses. Car Antistius croit en Dieu, ou plutôt, comme il est
impossible que la conception d'un Dieu personnel ne tourne pas à
l'anthropomorphisme, il croit au divin. «Les dieux sont une injure à
Dieu; Dieu sera, à son tour, une injure au divin.» Il croit à la raison,
à un ordre éternel. Il croit au progrès, au futur avènement de la
religion pure. «Toujours plus haut! toujours plus haut! Coupe sacrée de
Némi, tu auras éternellement des adorateurs. Mais maintenant on te
souille par le sang; un jour, l'homme ne mêlera à tes flots sombres que
ses larmes. Les larmes, voilà le sacrifice éternel, la libation sainte,
l'eau du coeur. Joie infinie! Oh! qu'il est doux de pleurer!» Même après
que l'étroitesse d'esprit et la grossièreté de ses compatriotes l'ont
dépouillé de ses illusions, il croit encore: «Ne serait-il pas mieux de
les laisser suivre leur sort et de les abandonner aux erreurs qu'ils
aiment? Mais non. Il y a la raison, et la raison n'existe pas sans les
hommes. L'ami de la raison doit aimer l'humanité, puisque la raison ne
se réalise que par l'humanité..., Ô univers, ô raison des choses, je
sais qu'en cherchant le bien et le vrai je travaille pour toi.» Il croit
à l'obligation de se sacrifier pour les fins de l'univers, telles qu'il
nous a été donné de les concevoir. Et voici l'un de ses derniers cris:
«Impossible de sortir de ce triple postulat de la vie morale: Dieu,
justice, immortalité! La vertu n'a pas besoin de la justice des hommes;
mais elle ne peut se passer d'un témoin céleste qui lui dise: Courage!
courage! Mort que je vois venir, que j'appelle et que j'embrasse, je
voudrais au moins que tu fusses utile à quelqu'un, à quelque chose, fût
ce à la distance des confins de l'infini...» Il est vrai que lorsqu'il
a vu, par le cynique dialogue de Ganeo et de Sacrificulus, ce que
deviennent ses doctrines en passant dans des âmes basses qui n'en
comprennent que les négations, il recule épouvanté et renie son oeuvre
involontaire. Mais il y a encore dans son cri de désespoir un acte de
foi: «Oui, une vérité n'est bonne que pour celui qui l'a trouvée. Ce qui
est nourriture pour l'un est poison pour l'autre. Ô lumière, qui m'as
induit à t'aimer, sois maudite! Tu m'as trahi. Je voulais améliorer
l'homme; je l'ai perverti. Joie de vivre, principe de noblesse et
d'amour, tu deviens pour ces misérables un principe de bassesse. Mon
expiation sera qu'ils me tuent. Ah! vous dites qu'on ne meurt que pour
des chimères. On verra...»
Je demande s'il est possible, en dehors des religions positives, d'avoir
une foi plus complète et plus précise. Je serais curieux de connaître le
_credo_ de plusieurs de ceux qui qualifient M. Renan de sceptique.
Espérer que le juste et le bien seront un jour réalisés quelque part et,
en attendant, y conformer notre vie, que pouvons-nous de plus? Quand le
train des choses humaines, à le considérer en philosophes, devrait nous
faire conclure au nihilisme absolu, n'est-ce rien de proclamer quand
même qu'une oeuvre mystérieuse et bonne s'accomplit dans l'univers? Ce
sont justement ceux qui ne conforment leur conduite qu'à leur intérêt
propre et tout au plus à l'intérêt de la petite collection d'hommes dont
ils font partie, ce sont eux,--les Métius et les Liberalis
d'aujourd'hui,--qui sont des hommes de peu de foi. Et, tandis qu'ils
reprochent à M. Renan son scepticisme dissolvant, c'est en réalité le
manque de foi qui les pousse si résolument à l'action.