II.

Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que

par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en

se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès,

un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et,

quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine

contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future

grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente

tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter

la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses

vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils

tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un

prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant

l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de

conservation et par patriotisme, un noble étant intéressé plus qu'un

autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis, un peu

naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes. Cethegus, chef

des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce qu'un prêtre

est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le bien, la vertu

sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius lui-même, «organe

d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne déteste rien tant

que l'imagination». «Je vous le dis, conclut Voltinius, une cité est

perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique.

Questions sociales, religieuses, sont autant de saignées faites à la

force vive de la patrie.--_Titius_: Oui, on meurt par le fait de trop

vivre, comme par le fait de ne pas vivre assez.--_Voltinius_; Albe, je

crois, mourra par le gâchis.--_Titius_: On va bien loin avec cette

maladie.»

Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius

distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les

employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être

sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses

sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade

lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la

divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu

peux lui faire?--Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils?

Méchant homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes: Antistius

délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une députation des

Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution à leur cité.

«Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance des dieux,

nous les fournirons.--Consultez l'esprit des pères, répond Antistius;

pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.--Hé! répliquent

les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi des sages

parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre ne pas

pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et voilà

que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui, découragée.

Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie personne du devoir,

répond le prêtre.--Au moins, dit la jeune fille, aimez-moi un peu. La

femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme.--Soeur dans le

devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius en la baisant tristement

au front.

Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues,

parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux,

parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde».

Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la

déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca,

égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique

tradition. Mais Carmenta, surgissant frappe Casca d'un coup de poignard

au coeur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la religion

future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on apprend que

Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est fondée. La

fondation de toute ville doit être consommée par un fratricide; au fond

de toutes les substructions solides, il y a le sang de deux frères.» Et

à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a tout vu de Babylone,

prononce ces paroles:

Ainsi les nations s'exténuent pour le vide;

Et les peuples se fatiguent au profit du feu.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 42 / 70 题