Une tradition veut que le grand prêtre de Némi n'arrive au sacerdoce que
par le meurtre de son prédécesseur. Antistius a rompu cette tradition en
se faisant nommer par le suffrage populaire. C'est un homme de progrès,
un rêveur. Il veut épurer le culte, abolir les sacrifices humains; et,
quoique Albe-la-Longue ait été vaincue par Rome, il n'a point de haine
contre les vainqueurs; il est plus Latin qu'Albin, il prévoit la future
grandeur de Rome et son rôle bienfaisant. Mais ce novateur mécontente
tout le monde. Les citoyens «modérés et sensés» lui reprochent de hâter
la décadence d'une société qui se décomposera si elle ne garde ses
vieilles institutions. Les hommes du peuple le haïssent parce qu'ils
tiennent à leurs superstitions et «parce qu'il n'a pas l'air d'un
prêtre». Métius, qui représente l'aristocratie, tout en reconnaissant
l'intelligence et la vertu d'Antistius, le blâme par esprit de
conservation et par patriotisme, un noble étant intéressé plus qu'un
autre au maintien des coutumes et au salut de la cité. Liberalis, un peu
naïf, admire le grand prêtre, mais conserve des craintes. Cethegus, chef
des démagogues, le hait par bassesse de nature et «parce qu'un prêtre
est un aristocrate comme un autre» et que «la morale, le bien, la vertu
sont encore des restes de prêtrise». Le plat Tertius lui-même, «organe
d'un bon sens superficiel», est irrité «parce qu'il ne déteste rien tant
que l'imagination». «Je vous le dis, conclut Voltinius, une cité est
perdue quand elle s'occupe d'autre chose que de la question patriotique.
Questions sociales, religieuses, sont autant de saignées faites à la
force vive de la patrie.--_Titius_: Oui, on meurt par le fait de trop
vivre, comme par le fait de ne pas vivre assez.--_Voltinius_; Albe, je
crois, mourra par le gâchis.--_Titius_: On va bien loin avec cette
maladie.»
Nous sommes maintenant dans le vestibule du temple de Diane. Antistius
distribue aux pauvres la viande des victimes, ce qui fait gronder les
employés du temple. Les Herniques amènent cinq esclaves pour être
sacrifiés à la déesse: Antistius délivre les prisonniers; mais ses
sacristains les immolent à son insu. Une mère dont l'enfant est malade
lui offre de l'argent: «Garde tes offrandes... Oses-tu croire que la
divinité dérange l'ordre de la nature pour des cadeaux comme ceux que tu
peux lui faire?--Quoi! dit la mère, tu ne veux pas sauver mon fils?
Méchant homme!» Deux amoureux viennent offrir deux colombes: Antistius
délivre les colombes et bénit les amoureux. Arrive une députation des
Æquicoles: il s'agit de donner une nouvelle constitution à leur cité.
«Toutes les victimes nécessaires pour obtenir l'assistance des dieux,
nous les fournirons.--Consultez l'esprit des pères, répond Antistius;
pratiquez la justice et respectez les droits des hommes.--Hé! répliquent
les Æquicoles, s'il ne s'agit que de raison, nous avons aussi des sages
parmi nous... Voilà la première fois que nous voyons un prêtre ne pas
pousser aux sacrifices.» Antistius, resté seul, se désespère, et voilà
que Carmenta, sa sibylle, sa fille spirituelle, vient à lui, découragée.
Elle voudrait bien être épouse et mère. «On ne délie personne du devoir,
répond le prêtre.--Au moins, dit la jeune fille, aimez-moi un peu. La
femme ne fera jamais le bien que par l'amour d'un homme.--Soeur dans le
devoir et le martyre, je t'aime», dit Antistius en la baisant tristement
au front.
Cependant tout le monde veut la guerre contre Rome, même les démagogues,
parce qu'ils espèrent qu'une révolution en sortira; même les libéraux,
parce que «leur retraite, disent-ils, serait le triomphe de l'absurde».
Antistius se prête mollement aux cérémonies qui doivent accompagner la
déclaration de guerre. Le mécontentement grandit; un scélérat, Casca,
égorge le grand prêtre et lui succède, rétablissant ainsi l'antique
tradition. Mais Carmenta, surgissant frappe Casca d'un coup de poignard
au coeur. Puis elle prophétise vaguement et magnifiquement la religion
future et le triomphe du juste et du vrai... À ce moment on apprend que
Romulus a tué son frère. «Mauvaise nouvelle! La ville est fondée. La
fondation de toute ville doit être consommée par un fratricide; au fond
de toutes les substructions solides, il y a le sang de deux frères.» Et
à la même heure un prophète d'Israël, captif, qui a tout vu de Babylone,
prononce ces paroles:
Ainsi les nations s'exténuent pour le vide;
Et les peuples se fatiguent au profit du feu.