Qu'il a bien fait de ressusciter cette vieille forme du conte, du
dialogue, du drame philosophique, si fort en honneur au siècle dernier,
et comme cette forme convient à son esprit! Nulle ne se prête mieux à
l'expression complète et nuancée de nos idées sur la vie, sur le monde
et l'histoire. Elle fait vivre les abstractions en les traduisant par
une fable qui est de l'observation généralisée ou, si on veut, de la
réalité réduite à l'essentiel. Elle permet de présenter une idée sous
toutes ses faces, de la dépasser et de revenir en deçà, de la corriger à
mesure qu'on la développe. Elle permet de s'abandonner librement à sa
fantaisie, d'être artiste et poète en même temps que philosophe. Comme
la fable choisie n'est point la représentation d'une réalité
rigoureusement limitée dans le temps et dans l'espace, on y peut mettre
tout ce que le souvenir et l'imagination suggèrent de pittoresque et
d'intéressant. Il n'est point de forme littéraire par où nous puissions
exprimer avec autant de finesse et de grâce ce que nous avons
d'important à dire. Je me figure que le conte ou le drame philosophique
serait le genre le plus usité dans cette cité idéale des esprits que M.
Renan a quelquefois rêvée. Car les vers sont une musique un peu vaine et
qui combine les sons selon des lois trop inflexibles; le théâtre impose
des conventions trop étroites, nécessaires et pourtant frivoles; le
roman traite de cas trop particuliers, enregistre trop de détails
éphémères et négligeables, et où ne sauraient s'attacher que des
intelligences enfantines. Au contraire, le conte ou le drame
philosophique est le plus libre des genres, et ne vaut, d'autre part,
qu'à la condition de ne rien exprimer d'insignifiant. C'est pour cela
que M. Renan l'a adopté. L'_Histoire des origines du christianisme_
elle-même tient beaucoup du conte philosophique.
Revenons au _Prêtre de Némi_. C'est un étrange composé. Nous sommes à
Albe-la-Longue, près du lac Némi, sept cents ans avant l'ère chrétienne.
Sur la terrasse du rempart, d'où l'on découvre à l'horizon les murs de
Rome naissante, nous rencontrons nos contemporains, des députés de
l'extrême droite, des «centre gauche», des opportunistes et des
anarchistes. Il est vrai qu'il faut les supposer habillés comme les
personnages de Masaccio au Carmine de Florence, et que la sibylle
Carmenta porte la robe des Vertus de François d'Assise dans le tableau
de Sano di Pietro. Mais cela n'empêche point le grand prêtre Antistius
de parler et de penser, vingt-cinq siècles à l'avance, comme M. Ernest
Renan, tout en traduisant au passage un vers d'Eschyle et un vers de
Lucrèce. Et l'histoire se termine par un verset de Jérémie. Tout cela
fait un mélange de haute saveur. On voltige sur les âges; c'est
charmant. Ce drame contient, du reste, une douce satire politique, la
peinture d'un peuple décadent vaincu par un peuple jeune, des paysages,
une idylle, des prières et des effusions mystiques, une philosophie de
l'histoire, une conception du monde. Ce drame contient même un drame,
qu'il faut raconter brièvement.