[Note 10: Cf. Les _Contemporains_, I, et _Impressions de
théâtre_, I.]
Le grand magicien nous préparait une dernière surprise: il vient
d'écrire une oeuvre de foi. Telle a été mon impression dès l'abord, et
elle m'est demeurée, bien que le livre ait produit sur d'autres une
impression toute contraire. C'est peut-être qu'il y a plusieurs façons
de lire et d'entendre M. Renan, et que, cette fois, j'ai choisi la
bonne. _Le Prêtre de Némi_, contre toute attente, m'a édifié.
Sans doute vous y reconnaîtrez quelques-unes des idées que M. Renan a
exprimées déjà (dans les _Dialogues philosophiques_, dans _Caliban_,
dans _la Fontaine de Jouvence_, dans les _Souvenirs_, dans l'article sur
Amiel); vous y retrouverez son dilettantisme, son attitude en face du
monde, son âme hautaine et tendre, caressante et ironique, attirante et
fuyante. Et pourtant ce n'est plus la même chose. L'oeuvre est d'une
beauté moins perverse (je parle ici comme un coeur simple). La
préoccupation de la femme y est moins aiguë: ce n'est plus une hantise.
Vous y chercherez en vain les anciennes fantaisies de négation
voluptueuse, la philosophie du suicide délicieux de Prospero. Puis le
doute, s'il n'est pas précisément absent du livre, y est plus austère et
plus triste. Il semble enfin que, des opinions confrontées dans le
drame, une affirmation se dégage, plus nette qu'on ne l'attendait de M.
Renan, et qu'après nous avoir si longtemps troublés autant qu'il nous
charmait, il se repose aujourd'hui dans l'espèce de certitude dont il
est capable et dans une sérénité moins inquiétante pour nous.
Voilà du moins ce que j'avais cru voir; mais je n'en étais pas
absolument sûr. La préface, que j'ai lue, ensuite, m'a prouvé que
j'avais bien vu. «J'ai voulu dans cet ouvrage, dit M. Renan, développer
une pensée analogue à celle du messianisme hébreu, c'est-à-dire la foi
au triomphe définitif du progrès religieux et moral, nonobstant les
victoires répétées de la sottise et du mal.» Voyons donc sous quel
aspect se présente l'acte de foi de M. Renan.