J'ai eu, la semaine passée, une grande surprise: on m'a affirmé que
j'avais manqué de respect à Victor Hugo.
Comment?
En déclarant que nul poète ne lui est supérieur par l'imagination ni par
l'expression. J'ajoutais, il est vrai, qu'il est peut-être temps de ne
lui tenir compte que de son oeuvre et de le remettre à son rang,--qui
est le premier.
Or, il paraît que ces propos sont injurieux. Je n'en crois rien. C'est
par piété pour la poésie que j'ai pu sembler impie en parlant d'un grand
poète. Je n'ai pas réclamé contre Victor Hugo, mais pour Lamartine et
Musset--et aussi pour Balzac, pour Michelet, pour George Sand.
Je dois dire que j'ai été secrètement récompensé de ma piété par les
remerciements de beaucoup de bonnes âmes. Mais, tandis qu'elles me
félicitaient tout bas, j'étais accusé tout haut d'injustice et
d'irrévérence, et j'ai vu que plusieurs de mes confrères persistaient à
revendiquer pour Victor Hugo «l'immortalité hors classe», une
immortalité d'un caractère officiel, sanctionnée par les pouvoirs
publics.
* * * * *
Leurs raisons ne m'ont pas persuadé. M. Henry de Lapommeraye m'accuse
d'«attaquer furieusement le grand poète», ce qui n'est pas exact, et me
démontre que le théâtre de Victor Hugo vaut mieux que je n'ai dit, ce
qui n'infirme en rien mes conclusions.
M. Aurélien Scholl, après s'être extasié sur le _Dernier jour d'un
condamné_, qu'il n'a certainement pas relu pour la circonstance, estime
que Victor Hugo a droit à des hommages spéciaux pour avoir écrit les
_Châtiments_.
Voilà un bon sentiment, qui s'explique encore à l'heure qu'il est, et
qui s'expliquait surtout il y a trente ans. Mais dans cinquante ans, je
vous prie? Les _Châtiments_ paraîtront toujours un fort beau livre, mais
non plus beau, j'imagine, que les _Contemplations_, les _Nuits_ ou les
_Harmonies_. Et d'ailleurs si, dans l'appréciation des oeuvres des
poètes, il fallait tenir compte de leurs vertus civiques, Lamartine,
opposant son corps à l'émeute triomphante et la domptant par sa parole,
ferait presque aussi bonne figure, je pense, que Victor Hugo au
lendemain du coup d'État.
M. Francisque Sarcey me dit que, s'il est permis d'égaler quelques
écrivains à Victor Hugo, celui-ci garde le mérite d'avoir fait une
révolution dans la littérature, et que par là du moins il est absolument
hors pair.
Ici encore, j'ai des doutes. Je ne ferai pas remarquer que les _Odes_ et
_Ballades_ et même les _Orientales_, écrites après les _Méditations_,
ont beaucoup plus vieilli, et qu'avant la _Légende des Siècles_ nous
avions les poèmes de Vigny et ce bizarre et çà et là sublime poème de la
_Chute d'un Ange_. Je reconnais que Victor Hugo a contribué plus que
personne à élargir la poésie lyrique et surtout à enrichir la langue des
vers. Mais, s'il a été révolutionnaire et novateur, il l'a été à sa
place et dans son ordre. Êtes-vous sûr qu'il ait beaucoup plus innové
dans la poésie que Michelet dans l'histoire, Sainte-Beuve dans la
critique, Balzac dans le roman, Dumas fils au théâtre?
D'autres, enfin, les plus naïfs, sont persuadés que Victor Hugo a
«incarné la pensée du siècle», et qu'«on dira le siècle de Hugo comme
on dit le siècle de Voltaire». C'est là une illusion bien surprenante.
Voltaire a été le plus infatigable interprète et quelquefois l'inventeur
des idées essentielles du siècle dernier, et il a très puissamment agi
sur l'esprit de ses contemporains. Et, malgré cela, ce n'est que
rarement et pour la commodité du langage qu'on dit «le siècle de
Voltaire». Mais je vous jure qu'en 1900 on ne dira pas «le siècle de
Victor Hugo». Le poète de la _Légende_ a souvent enchanté nos
imaginations; il a peu agi sur notre pensée, ayant peu pensé lui-même.
Les hommes de ma génération lui doivent peu de chose; ceux qui suivront
ne lui devront rien. Et il serait étrange, enfin, qu'on imposât à notre
âge le nom d'un poète qui est certes de premier ordre, mais qui
représente si imparfaitement la tradition du génie français et qui
semble presque en dehors.
N'allez pas conclure de là que je lui préfère Béranger.
* * * * *
Ce qui me désole en tout ceci, c'est que j'ai beau faire, j'ai l'air de
respecter médiocrement une grande mémoire. Et pourtant qu'est-ce que je
prétends? Je confesse, pour la vingtième fois, que Victor Hugo est un
des cinq ou six grands génies littéraires de ce siècle. Que ceux qu'il
fascine particulièrement le mettent au-dessus des autres, voilà qui va
bien. Je fais seulement observer que cette suprématie n'est ni démontrée
ni démontrable, et je demande que le culte de Victor Hugo reste une
affaire de dévotion personnelle. Rien de plus. Puisque sa chance l'a
conduit au Panthéon--dans son hypocrite corbillard des pauvres--qu'on
l'y laisse! Mais qu'on s'en tienne là, et qu'on ne trouve pas mauvais
que nous dressions à quelques autres d'immatériels Panthéons dans nos
coeurs.
Au reste, je le sais, à peine aurai-je relu le _Cheval_, _Ibo_, _Booz
endormi_ ou le _Satyre_ que je serai tout abîmé de contrition. Mais, je
le sais aussi, tout mon repentir s'évanouira quand j'aurai relu le
_Lac_, la _Réponse à Némésis_, les _Laboureurs_ ou la _Vigne et la
Maison_.
Attendons. Cette querelle que j'ai innocemment suscitée n'est qu'un jeu
de plume dont je sens à présent la puérilité. L'équitable avenir
remettra toute chose à sa place. Peu à peu, par la seule vertu du temps
qui s'écoule, un triage se fait dans les oeuvres: les grandes figures du
passé se groupent et s'ordonnent, chacune à son plan.
* * * * *
Lamartine a connu des triomphes égaux pour le moins à ceux de Victor
Hugo, et peut-être a-t-il senti autour de lui un frémissement d'âmes
plus spontané, plus amoureux et plus chaud. Et cependant, combien
sommes-nous qui connaissions aujourd'hui et qui adorions encore le long
poète élyséen à l'âme harmonieuse et légère?
Mais soyez tranquilles, vous qui l'aimez. Hugo ne l'obstruera pas
éternellement. Vers la fin de ce siècle, quand tous deux appartiendront
également au passé, Lamartine réapparaîtra tel qu'il est, très grand.
Ce que je vais dire ne hâtera pas d'une heure sa revanche. Mais
qu'importe? Je le dis pour mon plaisir.
* * * * *
De génie plus authentique et de vie plus belle que le génie et la vie de
Lamartine, je n'en trouve point. Doucement élevé, en pleine campagne,
par des femmes et par un prêtre romanesque, n'ayant pour livres que la
Bible, Bernardin de Saint-Pierre et Chateaubriand, il s'en va rêver en
Italie et se met à chanter. Et aussitôt, les hommes reconnaissent que
cette merveille leur est née: un poète vraiment inspiré, un poète comme
ceux des âges antiques, ce «quelque chose de léger, d'ailé et de divin»
dont parle Platon.
Ce poète, aussi peu «homme de lettres» qu'Homère, ce qu'il exprimait
sans effort, c'était tous les beaux sentiments tristes et doux accumulés
dans l'âme humaine depuis trois mille ans: l'amour chaste et rêveur, la
sympathie pour la vie universelle, un désir de communion avec la nature,
l'inquiétude devant son mystère, l'espoir en la bonté du Dieu qu'elle
révèle confusément; je ne sais quoi encore, un suave mélange de piété
chrétienne, de songe platonicien, de voluptueuse et grave langueur.
Mais qui dirait cela mieux que Sainte-Beuve? «En peignant ainsi la
nature à grands traits et par masses, en s'attachant aux vastes bruits,
aux grandes herbes, aux larges feuillages, et en jetant au milieu de
cette scène indéfinie et sous ces horizons immenses tout ce qu'il y a de
plus vrai, de plus tendre et de plus religieux dans la mélancolie
humaine, Lamartine a obtenu du premier coup des effets d'une simplicité
sublime, et a fait, une fois pour toutes, ce qui n'était qu'une seule
fois possible.»
Loué soit-il à jamais! On se fatigue des prouesses de la versification.
On est las quelquefois du style plastique et de ses ciselures, du
pittoresque à outrance, de la rhétorique impressionniste et de ses
contournements. Et c'est alors un délice, c'est un rafraîchissement
inexprimable que ces vers jaillis d'une âme comme d'une source profonde,
et dont on ne sait «comment ils sont faits.»
Sans compter que, parmi ces vers de génie--à travers les nonchalances,
les maladresses et les naïvetés de facture qui rappellent les très
anciens poètes, et parfois aussi à travers les formules conservées du
dix-huitième siècle,--des vers éclatent et des strophes (les poètes le
savent bien), d'une beauté aussi solide, d'une plénitude aussi sonore,
d'une couleur aussi éclatante et d'une langue aussi inventée que les
plus beaux passages de Victor Hugo ou de Leconte de Lisle.
Rappellerai-je que ce roi de l'élégie amoureuse et religieuse est aussi
le poète de la _Marseillaise de la paix_, des _Révolutions_, des
_Fragments du livre antique_; que nul n'a plus aimé les hommes, ni
annoncé avec une éloquence plus impétueuse l'Évangile des temps
nouveaux; qu'il a fait _Jocelyn_, cette épopée du sacrifice et le seul
grand poème moderne que nous ayons; que nul n'a exprimé comme lui la
conception idéaliste de l'univers et de la destinée, et qu'enfin c'est
dans _Harold_, dans _Jocelyn_ et dans la _Chute d'un Ange_ que se
trouvent les plus beaux morceaux de poésie philosophique qui aient été
écrits dans notre langue?
* * * * *
Mais ce grand poète concevait quelque chose de plus grand que d'écrire
des vers, et c'est pour cela peut-être que les siens sont beaux d'une
beauté unique. C'est dans sa vie même qu'il voulait mettre toute poésie
et toute grandeur. Il s'en va, comme un roi qui parcourt ses domaines,
visiter l'Orient mystérieux, ce berceau des races. Il siège «au plafond»
de la Chambre des députés, ce qui ne l'empêche pas d'être un politique
très clairvoyant et très informé, en même temps qu'un merveilleux
orateur. Il écrit l'_Histoire des Girondins_, renverse un trône,
gouverne la France pendant quatre mois--puis rentre dans l'ombre.
Non, je ne sais rien de plus magnifique, de plus héroïque, de plus digne
d'être vécu que ces quatre mois de Lamartine au pouvoir. Chose
invraisemblable et que nous ne concevions plus que dans les républiques
antiques, il règne réellement par la parole. Le jour où, acculé contre
une petite porte de l'Hôtel-de-Ville, monté sur une chaise de paille,
visé par des canons de fusils, la pointe des sabres lui piquant les
mains et le forçant à relever le menton, gesticulant d'un bras tandis
que de l'autre il serrait sur sa poitrine un homme du peuple, un
loqueteux qui fondait en larmes,--le jour où, tenant seul tête à la
populace aveugle et irrésistible comme un élément, il l'arrêta--avec des
mots--et fit tomber le drapeau rouge des mains de l'émeute,--la fable
d'Orphée devint une réalité, et Lamartine fut aussi grand qu'il ait
jamais été donné à un homme de l'être en ses jours périssables.
Mais, comme si le destin avait voulu lui faire expier cette heure
extraordinaire,--tout de suite après, l'abandon, l'oubli, la ruine
amenée par l'ancien faste et par les charités royales, le travail forcé,
une vieillesse attelée, pour vivre, à des tâches de librairie et
finissant par tendre la main au peuple...
Cette vie si grande le paraît encore plus, s'étant achevée dans tant de
douleur.
Et, puisqu'on veut que le rôle politique de l'auteur des _Châtiments_
entre en ligne de compte dans le bilan de sa gloire, j'espère que
l'avenir, s'il compare les vers de Hugo et ceux de Lamartine, comparera
aussi leurs vies et leurs âmes.