[Note 9: Cet article est le développement d'une page des
_Contemporains_ (III, p. 254). On y trouvera donc quelques
redites, que je n'ai pas su éviter.]
La Porte Saint-Martin va reprendre les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_,
cette délicieuse comédie romanesque; et l'Odéon promet de nous rendre
bientôt _Claudie_, ce drame rustique dont le premier acte, au moins, est
un chef-d'oeuvre, une géorgique émouvante et grandiose. J'en suis
content--comme je l'ai été de surprendre, le mois dernier, un
commencement de retour des esprits et des coeurs vers Lamartine. Car, à
mesure que ce siècle s'achemine tristement vers sa fin, je me sens plus
d'amour pour les génies amples, magnifiques et féconds qui en ont
illustré les cinquante premières années.
Vous savez combien les deux moitiés du dix-septième siècle se
ressemblent peu, et comment la littérature, héroïque et romanesque avec
d'Urfé, Corneille et les grandes Précieuses, revient, vers 1660, à plus
de vérité, avec Racine, Molière et Boileau. Mais ne trouvez-vous pas
qu'en tenant compte de la différence des temps il s'est passé dans notre
siècle quelque chose d'assez semblable?
Après le glorieux règne des écrivains généreux et croyants, optimistes,
idéalistes, épris de rêve, il s'est produit un mouvement de littérature
réaliste, très brutale et très morose. La catastrophe de 1870 est encore
venue augmenter la tristesse et l'âpreté des sentiments. Les grandes
âmes confiantes et largement épandues qui avaient abreuvé nos
grands-pères de poésie et de chimères paraissaient bien naïves à leurs
petits-fils et leur étaient devenues presque indifférentes. Je me
souviens que, plus jeune, je me suis grisé autant que personne de ce vin
lourd du naturalisme (si mal nommé). Et il faut avouer qu'en dépit des
excès et des malentendus, ce retour au vrai n'a pas été infécond, et
qu'au surplus cette réaction était inévitable et parfaitement conforme
aux lois les plus assurées de l'histoire littéraire.
Mais il semble que ce mouvement soit déjà bien près d'être épuisé. On
commence à éprouver une grande fatigue, soit du roman documentaire, soit
de l'écriture artiste et névrosée. Et voilà qu'on se retourne vers les
dieux négligés, et qu'ils vont nous redevenir chers et bienfaisants.
Et pourquoi ne pas se remettre à aimer George Sand? Elle est peut-être,
avec Lamartine et Michelet, l'âme qui a le plus largement réfléchi et
exprimé les rêves, les pensées, les espérances et les amours de la
première moitié du siècle. La femme, en elle, fut originale et bonne;
et, quant à son oeuvre, une partie en sera belle éternellement, et
l'autre est restée des plus intéressantes pour l'historien des esprits.
* * * * *
Il y avait, chez George Sand, avec une imagination ardente et une grande
puissance d'aimer, un tempérament robuste et sain et un fonds de bon
sens qui se retrouvait toujours. Elle eut, à un degré éminent, toutes
les vertus de l'honnête homme! On dit aussi qu'elle aimait comme un
homme,--sans plus de scrupules et de la même façon.
N'en croyez rien. Seulement, c'était une généreuse nature, capable de
beaucoup agir et de beaucoup sentir; son sang coulait abondant et chaud
comme celui d'une antique déesse, d'une faunesse habitante des bois
sacrés. Elle aimait donc avec emportement. Mais chaque fois elle se
sentait reprise par l'impérieux devoir de sa vocation littéraire; et ces
interruptions faisaient qu'elle aimait souvent et qu'elle ne paraissait
pas aimer longtemps. Elle ne pouvait ni se garder de la passion, ni s'y
tenir, sa vraie pente étant à la pitié et à la tendresse maternelle.
La liberté de sa vie n'a été, en bien des cas, qu'une déviation,
peut-être excusable, de sa bonté. Elle n'était amante, comme je l'ai dit
ailleurs, que pour être mieux amie, et sa destinée était d'être l'amie
d'un grand nombre.
Rien, dans tout cela, de la débauche masculine, qui est proprement
égoïste et qui ne se soucie point de ses associés. Joignez que la
fréquence des aventures de coeur de cette femme magnanime se pourrait
expliquer aussi par son romanesque, par le don qu'elle avait de voir les
créatures plus belles et plus aimables qu'elles ne sont. Elle suivait la
nature, comme on disait au siècle dernier, et sa faculté d'idéalisation
lui fournissait des raisons de la suivre souvent. Beaucoup de mes chers
contemporains font bien pire, je vous assure. Leur manie d'analyse, leur
peur d'être dupes, et peut-être un appauvrissement du sang les ont
rendus incapables d'aimer et réduits à la recherche maladive des
sensations rares. Pas la moindre trace de névrose chez George Sand. Il y
a toujours eu de la santé dans ses erreurs sentimentales.
* * * * *
On reproche à son oeuvre le romanesque; et le fait est qu'il y en a
beaucoup, et de deux sortes: celui de l'action et des personnages,--et
celui des idées.
Le premier ne me choque point, ou même m'amuse. D'abord il est chez elle
absolument spontané; il s'épanche d'elle sans effort. Elle a une
imagination qui, naturellement et par un besoin irrésistible, transforme
et embellit la réalité et trouve des combinaisons de faits imprévues et
charmantes. Elle est née aède, si je puis dire, et faiseuse de contes.
Elle est restée jusqu'au bout la petite fille qui, dans les traînes du
Berry, inventait de belles histoires pour amuser les petits pâtres... Je
suis sûr que les aventures singulières et mystérieuses de l'_Homme de
neige_, de _Consuelo_ et de _Flamarande_ me raviraient encore. Et quelle
fantaisie luxuriante, quelle vision aisément poétique des choses, dans
les _Beaux Messieurs de Bois-Doré_, le _Château des Désertes_ ou
_Teverino_!
Quant aux personnages, je sais bien qu'on rencontre, dans ses premiers
romans, un peu trop de Renés en jupons, de petits-fils de Saint-Preux,
d'ouvriers poètes et philosophes, de grandes dames amoureuses de
paysans,--et que tout ce monde-là déclame ferme. Mais d'abord ils
déclament tous naturellement, comme on respire. Puis, à mesure que le
temps passe, ces personnages deviennent moins déplaisants. Comme ils ne
sont plus du tout nos contemporains, leur fausseté ne nous gêne plus:
nous ne voyons en eux que les témoins du romanesque d'une époque; et
même nous finissons par les aimer, parce qu'ils ont plu à nos pères.
Pour l'autre romanesque, celui des idées... eh bien! il ne me choque pas
non plus. Le mysticisme magnifique et vague de _Spiridion_ ou de
_Consuelo_, le socialisme un peu incohérent, mais vraiment évangélique,
du _Péché de Monsieur Antoine_ ou de _Meunier d'Angibaut_, la foi au
progrès, l'humanitairerie... tout cela plaît chez cette femme
excellente, à l'imagination arcadienne, parce que chez elle, encore une
fois, tout vient du coeur et en déborde à larges flots. Son romanesque
philosophique et socialiste est encore, à le bien prendre, une des
formes de sa bonté. Croire à ce point au règne futur de la justice,
c'est être bon pour l'univers, c'est pardonner à la réalité d'être
présentement fort mêlée.
Si ce romanesque est, pendant quelque temps, tombé en défaveur, c'est
que nous sommes de grands misérables. Le rêve nous déplaisait, non point
parce qu'il nous faisait sentir plus durement le réel; il nous
exaspérait en tant que rêve. C'était comme une dépravation de nos
intelligences. La vue du monde mauvais, nous nous y complaisions par une
étrange maladie d'orgueil: nous préférions que le monde fût laid, pour
paraître forts en le voyant et en le disant. Il y avait, dans notre
entêtement à considérer et à peindre le mal, un refus du mieux, un
méchant sentiment qui semblait venir du diable. Nous ne voulions plus
embellir la vie par le rêve et l'espoir, tant nous étions fiers de la
trouver ignoble, et tant ce pessimisme commode nous absolvait de tout à
nos propres yeux.
Tournons-nous, il en est temps, vers ce pays d'utopie cher à George
Sand. Elle a reflété dans ses livres toutes les chimères de son temps;
et, comme elle était femme, elle a ajouté à son rêve celui de tous les
hommes qu'elle a aimés. Cette partie de son oeuvre, qui semblait
caduque, m'attire aujourd'hui tout autant comme le reste. Le monde ne
vit que par le rêve.
* * * * *
Que reproche-t-on encore à George Sand? Les pharisiens ont dit que ses
premiers romans avaient perdu beaucoup de jeunes femmes, et--comédie
exquise--les romanciers naturalistes ont parlé comme les pharisiens. M.
Zola, lourdement, nous montre, dans _Pot-Bouille_, une petite bourgeoise
qui tombe pour avoir lu _André_. Hélas! celles qui ont pu tomber après
avoir lu _André_ ou _Indiana_ étaient mûres pour la chute; et peut-être
que, sans _Indiana_, elles seraient tombées plus brutalement et plus
bas. Si George Sand a paru reconnaître, dans ses premiers romans, le
droit absolu de la passion, c'est uniquement de celle qui est «plus
forte que la mort» et qui la fait souhaiter ou mépriser. Il se peut que
ses romans, mal compris, soient pour quelque chose dans les erreurs de
Mme Bovary; mais alors c'est aussi grâce à eux qu'il lui reste assez de
noblesse d'âme pour chercher un refuge dans la mort. Sans eux, Emma
n'aurait pas la candeur de vouloir fuir avec Rodolphe, et elle
accepterait l'argent du notaire Tuvache... Nos névrosées trouveraient un
grand profit moral dans la lecture de _Jacques_ et de _Lélia_.
* * * * *
Que si pourtant le romanesque de George Sand continue à vous déplaire,
vous trouverez dans ses chefs-d'oeuvre assez de vérité, et beaucoup plus
qu'on ne l'a dit. Vérité choisie, comme l'est toujours la vérité
exprimée par l'oeuvre d'art. Seulement, le choix est ici en sens inverse
de celui qui prévaut depuis une vingtaine d'années.
Je ne parle pas de ses jeunes filles si charmantes; et je ne
rappellerai pas qu'elle a fait les analyses les plus fines et les plus
fortes du caractère des artistes et des comédiens (_Horace_, _le Beau
Laurence_, etc.). Mais il ne faudrait pas oublier que George Sand a
inventé le roman rustique. La première, je crois, elle a vraiment
compris et aimé le paysan, celui qui vit loin de Paris, dans les
provinces qui ont gardé l'originalité de leurs moeurs. La première elle
a senti ce qu'il y a de grandeur et de poésie dans sa simplicité, dans
sa patience, dans sa communion avec la Terre; elle a goûté les
archaïsmes, les lenteurs, les images et la saveur du terroir de sa
langue colorée; elle a été frappée de la profondeur et de la ténacité
tranquille de ses sentiments et de ses passions; elle l'a montré
amoureux du sol, âpre au travail et au gain, prudent, défiant, mais de
sens droit, très épris de justice et ouvert au mystérieux...
Ce que nous devons encore à George Sand, c'est presque un renouvellement
(à force de sincérité) du sentiment de la nature. Elle la connaît mieux,
elle est plus familière avec elle qu'aucun des paysagistes qui l'ont
précédée. Elle vit vraiment de la vie de la terre, et cela sans s'y
appliquer. Elle est le plus naturel, le moins laborieux, le moins
concerté des paysagistes. Au lieu que les autres, le plus souvent,
voient la nature de haut, et l'arrangent, ou lui prêtent leurs propres
sentiments, elle se livre, elle, aux charmes des choses et s'en laisse
intimement pénétrer. Sans aucun doute, elle nous a appris à l'aimer avec
une tendresse plus abandonnée, la Nature bienfaisante et divine qui
apporte à ses fidèles l'apaisement, la sérénité et la bonté.
La bonté, c'est un des mots qui reviennent toujours avec elle. Un autre
mot, tout proche, c'est celui de fécondité, d'abondance heureuse. Elle
épanchait ses récits, d'un flot régulier, comme une source
inépuisable,--mais presque sans plan ni dessein, ne sachant guère mieux
où elle allait qu'une large fontaine dans les grands bois. Son style
même, ample, aisé, frais et plein, ne se recommande ni par une finesse
ni par un éclat extraordinaire, mais par des qualités qui semblent
encore tenir de la bonté et lui être parentes...
George Sand a été une matrice pour recevoir, un peu pêle-mêle, les plus
généreuses idées. Elle a été un sein nourricier pour verser aux hommes
la poésie et les beaux contes. Elle est l'Isis du roman contemporain, la
«bonne déesse» aux multiples mamelles, toujours ruisselantes. Il fait
bon se rafraîchir dans ce fleuve de lait.