[Note 8: Je rappelle au lecteur que cet article et le suivant
sont des articles de polémique et qu'ils rendent surtout des
impressions d'un jour.]
L'autre jour, la Comédie-Française célébrait officiellement--quoique
clandestinement (la presse n'était point conviée)--l'anniversaire de la
naissance de Victor Hugo par une matinée gratuite où elle représentait
_Ruy Blas_, cette histoire saugrenue d'un domestique amant d'une reine
et grand homme d'État.
(De bonne foi, ce ne sont pas les ouvriers ni les petits bourgeois, ce
sont les gens de maison du Faubourg Saint-Germain et du quartier du parc
Monceau que l'on eût dû appeler à cette cérémonie. Mais ce n'est point
de _Ruy Blas_ que j'ai dessein de vous parler.)
Ainsi, on a fait pour Victor Hugo ce qu'on ne fait ni pour Corneille,
ni pour Racine, ni pour Molière. Ceux-là, on célèbre sans doute leurs
anniversaires tant bien que mal, mais on ne va pas pour eux jusqu'à la
représentation gratuite. Déjà Victor Hugo était le seul de nos grands
écrivains dont le cercueil eût été exposé sous l'Arc de Triomphe, le
seul qui eût été inhumé au Panthéon, le seul dont les oeuvres
posthumes eussent eu les honneurs d'une récitation publique à la
Comédie-Française.
Tout cela veut dire qu'aux yeux de nos gouvernants Victor Hugo est à
part dans notre littérature, qu'il est le poète national, le grand,
l'unique, enfin qu'«il n'y a que lui.»
Eh bien! ce n'est pas vrai, il n'y a pas que lui! C'est trop
d'injustice, à la fin! Pourquoi ce traitement spécial? Pourquoi cette
immortalité hors classe? À qui vont ces hommages exorbitants? Est-ce à
l'auteur dramatique? Est-ce à l'écrivain populaire? Est-ce au poète?
Est-ce au penseur? Est-ce à l'homme?
* * * * *
Ce ne peut être à l'auteur dramatique. Là-dessus, presque tout le monde
sera d'accord. Si miraculeusement versifié qu'il soit et quelque plaisir
qu'il nous donne à la lecture, ce n'est pas le théâtre de Victor Hugo
qui peut justifier ces honneurs extraordinaires. Dès qu'on essaye de les
«réaliser» sur la scène, de donner un corps à ces froides et éclatantes
chimères, les drames de Hugo sonnent si faux que c'est une douleur de
les entendre. Ou plutôt, tranchons le mot, ils ennuient le public,--et
la foule aussi bien que les lettrés. Nous l'avons bien vu quand on a
repris le _Roi s'amuse_ et _Marion Delorme_. Il ne manque qu'une chose à
ces belles machines lyriques: le frémissement de la vie, ce qui fait
qu'on se croit en présence de créatures de chair et de sang.
Comme auteur dramatique, c'est plutôt Musset qui aurait droit à des
célébrations d'anniversaires. _Il ne faut jurer de rien_, _On ne badine
pas avec l'amour_, presque tout le théâtre de Musset nous intéresse et
nous touche autrement que _Marie Tudor_ ou même _Hernani_. Il est facile
de prévoir qu'avant la fin du siècle les drames de Victor Hugo ne
compteront dans l'histoire du théâtre qu'à titre de documents.
* * * * *
C'est donc l'écrivain populaire qu'on célèbre par des rites réservés et
particulièrement solennels?--Oui, le peuple a lu quelque peu _Notre-Dame
de Paris_, et les _Misérables_, malgré les longueurs et le fatras. Mais
l'_Homme qui rit_ ou _Quatre-vingt-treize_, croyez-vous qu'il les ait
lus? Depuis le divorce consommé au seizième siècle entre la multitude et
les lettrés, les grands écrivains n'ont été populaires chez nous que
rarement et par accident. Populaires, c'est-à-dire réellement connus et
aimés du peuple, Dumas père et M. d'Ennery,--ou même M. Richebourg--le
sont beaucoup plus que Victor Hugo. Car ce qu'il y a d'éminent chez
l'auteur des _Contemplations_, ce sont des qualités d'artiste, dont la
foule ne saurait être juge, et qui lui échappent.
* * * * *
Mais sans doute--et bien que le peuple ne puisse le comprendre
entièrement--c'est au poète que s'adressent ces hommages que nul autre
écrivain n'a jamais reçus. Et, certes, il n'est point de plus grand
poète que Victor Hugo. Mais enfin on peut croire qu'il en est d'aussi
grands; et sa suprématie ne s'impose point à tous les esprits avec la
force irrésistible de l'évidence. C'est affaire de sentiment et
d'opinion, matière aux disputes et aux jugements incertains des hommes.
Ce qu'il a en propre, c'est une vision des choses matérielles, intense
jusqu'à l'hallucination; c'est, à un degré prodigieux, le don de
l'expression, l'invention des images et des symboles; c'est enfin l'art
d'assembler les sons, de conduire les rythmes, de développer et d'enfler
la période poétique jusqu'à faire songer aux déploiements harmoniques et
presque à l'orchestration des symphonies et des sonates.
Mais Musset a des cris de passion égaux à tout--et une tendresse, une
grâce, un esprit, qui sont un perpétuel ravissement. Et quant à
Lamartine, rien n'est plus beau que ses beaux vers, par la fluidité et à
la fois par la plénitude, par quelque chose d'involontaire et d'inspiré,
par le large et libre essor, par l'aisance souveraine et toute divine.
Ce poète, qui est un médiocre ouvrier de rimes, a des strophes devant
qui tout pâlit, car c'est la poésie même.
La vérité, c'est que nous avons tous admiré également et tour à tour ces
trois merveilleux poètes, selon nos âges et selon les journées. Pour
moi, chacun d'eux me paraît, au moment où je le lis, le plus grand des
trois.
Et, s'il me fallait avouer, à mon corps défendant, que Musset n'a
peut-être pas la puissance des deux autres, du moins je ne pourrais me
prononcer entre ces deux-là, et je me redirais les vers du poète Charles
de Pomairols, parlant de Lamartine:
..... Et son génie aisé, que la grâce accompagne,
N'a pas le rude élan de la haute montagne
Assise pesamment sur ses lourds contreforts,
Miracle de matière, orgueilleuse géante,
Qui redresse les flancs de sa paroi béante,
Et tend au ciel lointain sa masse avec efforts.
Plutôt son oeuvre douce où coulent tant de larmes
Fait songer à la mer triste, pleine de charmes,
Dont l'Esprit langoureux, fluide et palpitant,
Mollement étendu sur sa couche azurée,
S'unit de toutes parts à la voûte éthérée
Et berce tout le ciel sur ses flots en chantant.
* * * * *
Mais peut-être est-ce le penseur et l'inventeur d'idées qui, chez Hugo,
mérite un culte de «latrie» officielle? Ses plus fervents admirateurs
n'oseraient le soutenir. Il n'est pas plus philosophe que Musset; il
l'est moins que Lamartine.
Sa métaphysique est rudimentaire. C'est une sorte de manichéisme
panthéistique avec la croyance au triomphe final du Bien. Entendez _Ce
que dit la bouche d'Ombre_. «La première faute fit le premier poids et
créa la matière. La matière, c'est le châtiment et l'instrument
d'expiation. Le monde visible n'est qu'un purgatoire aux innombrables
degrés, depuis le caillou jusqu'à l'homme et au delà. Le méchant, après
sa mort, descend et devient bête, plante ou minéral, selon son crime. Le
juste monte, va on ne sait où, dans quelque planète. Mais, sur cette
échelle des êtres, l'homme seul ne se souvient pas du passé (pourquoi?).
De là son ignorance. Au contraire, les animaux, les plantes et les
rochers se souviennent de ce qu'ils ont été et savent ce que l'homme ne
sait pas: d'où leur aspect mystérieux. Mais les expiations ne sont pas
éternelles. Les coupables remontent peu à peu. À la fin, tous se
retrouveront, dégagés du poids, dans la lumière, en Dieu.»
Sa vision de l'histoire est de même sorte, sommaire, anticritique,
enfantine et grandiose. L'histoire, c'est la lutte des mendiants
sublimes et des vieillards décoratifs, à longues barbes, contre les rois
atroces et les prêtres hideux. La «légende des siècles» devient ainsi, à
force de simplification, une façon de Guignol épique.
Ces conceptions peuvent être, à coup sûr, d'un grand poète: elles ne
sont pas d'un homme puissant et original par la pensée. Tous les progrès
de l'intelligence humaine en ce siècle se sont accomplis par d'autres
que lui. Ils sont rares, ceux pour qui Victor Hugo a été l'éducateur, le
directeur de la vie intellectuelle et morale. L'esprit de ce temps,
c'est dans Stendhal, Sainte-Beuve, Michelet, Taine et Renan qu'il
réside. Nous ne devons à Victor Hugo aucune façon nouvelle de penser--ni
de sentir. Il a donné à notre imagination d'incomparables fêtes; mais
pour qui est-il l'ami, le confident, le consolateur, celui qu'on aime
avec ce qu'on a de plus intime en soi, celui à qui on demande le mot qui
éclaire ou qui pénètre? Pour qui ses livres sont-ils vraiment des livres
de chevet,--si ce n'est pour quelques disciples d'une génération
antérieure à la nôtre?
Chose singulière, les jeunes poètes se détournent de cet Espagnol
retentissant, de cette espèce de Lucain énorme, et le respectent fort,
mais l'aiment peu. Interrogez-les: vous verrez que ceux qu'ils
préfèrent, c'est Baudelaire et Leconte de Lisle, et que leur véritable
aïeul ce n'est point Victor Hugo, c'est Alfred de Vigny.
* * * * *
Eh! direz-vous, que font au public ces partis pris de cénacles et de
chapelles? Il reste à Victor Hugo d'avoir été, dans ce siècle
démocratique, le prophète de la démocratie, l'avocat des humbles et des
souffrants, l'apôtre de la fraternité.--Mais ici même, il est évident
qu'il n'est pas le seul, et il est contestable qu'il soit le plus grand.
L'avouerai-je? Je trouve un sentiment de pitié et d'amour autrement
sincère et profond dans les livres de Michelet, et une bonté autrement
large et sereine dans les candides romans socialistes de la bonne George
Sand. Et, pour ne parler que des poètes, quel plus grand coeur que
Lamartine? Et qui, mieux que l'auteur de _Jocelyn_ et de la
_Marseillaise de la paix_, a connu toutes les belles illusions de la foi
démocratique et l'ivresse évangélique de l'amour des hommes?
* * * * *
Enfin, la personne même de Victor Hugo avait-elle une séduction, et sa
vie a-t-elle eu une noblesse et une grandeur à quoi rien ne résiste et
qui, s'ajoutant à son génie, lui assurent sans conteste la place la plus
élevée dans l'admiration de ses contemporains?
Il fut un surprenant travailleur; il eut des vertus de citoyen et des
qualités de bourgeois. Il souffrit pour le droit; et si l'exil eut pour
lui des compensations qu'il n'eut pas pour un grand nombre de pauvres
diables, il serait cependant injuste de méconnaître le mérite et la
beauté de son sacrifice.
Mais, avec cela, ce que je sais de sa personne m'attire peu. Il ne me
paraît pas qu'il eût un très grand caractère. Il y a chez lui des
prudences et des habiletés qui peuvent être légitimes, mais qui ne
commandent point l'admiration. Enfin, dans les dernières années de sa
vie, il poussait l'inconscience du ridicule jusqu'à un excès qui
affligeait les esprits délicats.
Ah! que j'aime mieux Lamartine, si brave, si fier, si naturellement
héroïque, si désintéressé, si généreux, si fastueux, si imprudent! Et
comme la douloureuse vieillesse du pauvre grand homme me devient chère
quand je songe à la vieillesse d'idole embaumée de son heureux
rival!--Et quant à Musset, je sais bien tout ce qu'on peut dire contre
lui; mais il a tant souffert! Cette souffrance est si évidente et si
vraie! À ne regarder que les hommes, l'un me paraît plus noble que Hugo,
l'autre plus malheureux,--et tous deux plus aimables.
* * * * *
Ainsi--et ce point réservé que nul poète ne fut plus grand par
l'imagination et par l'expression--sous quelque aspect que nous
considérions Victor Hugo, nous lui voyons des égaux ou des supérieurs.
Comment donc expliquer les témoignages uniques de vénération officielle
dont il est l'objet?
On ne le peut que par des raisons étrangères à la littérature.
Il eut la chance d'être exilé et l'esprit de faire servir son exil à sa
gloire. Il eut la chance de survivre à l'Empire, de revenir de l'exil
et, à partir de ce moment, d'être l'interprète des sentiments et des
passions du Paris révolutionnaire. Il eut aussi la chance de vivre
longtemps. Bref, il sut grossir sa gloire de poète de la gloire spéciale
d'un Raspail et d'un Chevreul.
Mais il est immoral d'honorer les gens parce qu'ils ont de la chance et
qu'ils enterrent tout le monde. Il est temps de ne tenir compte à Victor
Hugo que de ses oeuvres, et par là de le remettre à son
rang--c'est-à-dire au premier rang. Rien de moins, mais rien de plus.