II.

«Mais ça n'est pas vrai, m'écrit un de mes amis. Tu as le droit de dire

de Hugo encore plus de mal que tu n'en as dit, mais seulement à propos

de ses oeuvres. Ce qu'on vient d'éditer, ce sont des reliefs, des

rognures,--ou des rinçures, si tu préfères cette métaphore. Les

héritiers,--par piété évidemment,--font flèche de tout bois et même de

tous copeaux. Ils publient tous les brouillons, même ceux, du panier.

Mon impression, à moi, qui ai lu tout Victor Hugo comme toi, et assez

récemment, c'est que _Toute la Lyre_ est une collection d'épreuves

ratées; sauf trois ou quatre exceptions, guère plus, chaque pièce me

rappelle un équivalent, un «original» supérieur. Chaque théorie a déjà

été exprimée avec plus de puissance et de développement... Ce qu'on nous

donne aujourd'hui, c'est de la parodie de Hugo, non par Sorel, mais par

Hugo. C'est comme les charges, qui sont au Louvre, du rapin

Michel-Ange...»

Je répondrai alors qu'il est singulièrement malaisé de distinguer Hugo

parodiste de Hugo sérieux, celui qui s'amuse de celui qui ne s'amuse

pas; et que, souvent, quand il ne s'amuse pas, il nous amuse trop; et

quand il s'amuse, il ne nous amuse pas assez... Le culte de mon ami pour

Hugo le rend tout à fait injuste à l'endroit des honnêtes gens à qui le

grand poète a légué sa malle. Toutes ces «rognures», ils ont mission de

les publier. Et, quand même ils n'y seraient pas obligés par la volonté

du défunt, comment oseraient-ils décider que ce sont en effet des

rognures? Hugo ne le pensait point; il avait annoncé lui-même, sept ou

huit ans avant sa mort, la publication de _Toute la Lyre_. Et il me

paraît bien, à moi, que ce dernier recueil n'est pas plus un assemblage

d'«épreuves ratées» que la seconde _Légende des siècles_, _le Pape_,

_l'Âne_, _Religions et Religion_, _Pitié suprême_, _le Théâtre en

liberté_ ou _la Fin de Satan_.

La vérité, c'est que c'est toujours la même chose; et voilà précisément

ce que j'ai voulu dire. _Les Chants du crépuscule_ étaient la même chose

que _les Voix intérieures_ qui étaient la même chose que _les Feuilles

d'automne_; la seconde _Légende_ était la même chose que la première;

_les Quatre vents de l'esprit_ reprenaient tous les thèmes des

_Contemplations_, etc. Et, à mon avis, dans cette interminable série de

farouches redites, la puissance du verbe reste égale, si même elle ne va

croissant. La pièce qui ouvre _Toute la Lyre_, et qui en rappelle quinze

ou vingt autres, est peut-être la plus magistrale et la plus complète

que Hugo ait écrite sur la Révolution. Quelques-uns des paysages qui

viennent ensuite sont de purs chefs-d'oeuvre. Il y a aussi deux ou trois

poésies d'amour qui égalent les plus belles des _Contemplations_. Il

m'est impossible de voir en quoi l'_Idylle de Floriane_ est inférieure à

n'importe quel morceau des _Chansons des rues et des bois_, ni en quoi

la dernière partie, _la Corde d'airain_, diffère de l'_Année terrible_.

Des «copeaux», cela? Mon ami est impertinent. Ce sont du moins, dirait

le poète, les copeaux de la massue d'Hercule. Non, non, quand les

éditeurs nous annoncent _Toute la Lyre_, ne lisez pas: _Tout le tiroir!_

Mon ami avait raison de dire que, s'il me plaisait de mal parler de

Hugo, je devais prendre son oeuvre entière. Mais c'est bien ce que j'ai

fait, tout en ayant l'air de ne viser que son dernier volume; et je

n'aurais pu faire autrement quand je l'eusse voulu.

--Pourtant, répondrez-vous, il faut distinguer dans l'oeuvre de Hugo.

Elle n'est point partout si exactement semblable à elle-même. Il y a

encore de braves gens qui disent: «Oh! _Moïse sur le Nil!_ Oh! _le Chant

de fête de Néron!_... Mais, Monsieur, ne trouvez-vous pas qu'il y ait

déjà du mauvais goût dans les _Orientales_?» Et d'autres, au contraire:

«Il est certain qu'il y eut d'abord chez Hugo, de l'Écouchard-Lebrun, du

Millevoye et du Soumet. Mais le symphoniste des _Contemplations!_ mais

le poète épique de _la Légende!_» L'autre jour encore M. Sarcey

écrivait, dans sa causerie du _Parti National_: «Victor Hugo a plusieurs

manières; il s'est renouvelé lui-même quatre ou cinq fois.» Quatre ou

cinq fois! Je voudrais bien que M. Sarcey me les indiquât avec

précision. Je crois que, à bien le prendre, Hugo n'a jamais eu qu'une

manière. La preuve, c'est que _Toute la Lyre_ se compose de pièces

écrites par le poète aux diverses époques de sa vie, et que cependant

l'unité d'impression est parfaite, va presque jusqu'à l'ennui. On peut

sans doute distinguer le Hugo d'avant _les Contemplations_ et celui

d'après, mais c'est tout; et si vous cherchez à saisir ses «manières»

successives, vous trouverez que ce sont justement celles que le

dictionnaire Bouillet signale chez je ne sais quel grand peintre:

«Première manière: il se cherche; deuxième manière: il s'est trouvé;

troisième manière: il se dépasse.» Ainsi, la poésie de Hugo s'enrichit

d'un vocabulaire de plus en plus vaste, se fait un _bestiarium_ de mots

et d'images toujours plus fourmillant, plus rugissant et plus fauve.

Mais sa puissance d'expression n'offre, d'un volume à l'autre, que des

différences de degré, non d'espèce.

Cette puissance, le poète l'a sans doute appliquée, dans le cours de sa

vie, à des sujets différents et même à des idées contraires. Mais ces

idées et ces sujets, il semble toujours les recevoir du dehors. C'est

après les poèmes de Vigny et même après _la Chute d'un Ange_ qu'il

conçoit _la Légende des Siècles_. C'est après Gautier et Banville qu'il

se fait, à l'occasion, néo-grec. C'est après que Michelet, George Sand

et d'autres ont écrit, qu'il lui vient une si grande pitié pour les

misérables et les opprimés, et le culte de la Révolution, et la haine

des rois, et l'humanitairerie mystique, et la charité à bras ouverts, et

quelquefois à bras tendus et à poings fermés... Ce serait être dupe que

de tenter l'histoire des idées de Victor Hugo, car, comme il n'est qu'un

écho, elles se succèdent en lui, mais ne s'engendrent point l'une

l'autre. C'est une cloche retentissante! dont les plus grandes, ou, pour

mieux dire, les plus grosses idées de la première moitié de ce siècle

sont venues tour à tour tirer la corde...

Si donc on veut définir le génie de Hugo par ce qui lui est essentiel,

je crois qu'il convient d'écarter ses idées et sa philosophie. Car elles

ne lui appartiennent pas ou ne lui appartiennent que par l'outrance,

l'énormité, la redondance prodigieuse de la traduction qu'il en a

donnée; et il ne les a adoptées d'ailleurs que parce qu'elles prêtaient

à cette énormité et à cette outrance d'expression. C'est l'ouvrier des

mots, l'homme de style, qui commande chez lui à l'homme de pensée et de

sentiment. Analyser et décrire sa poétique et sa rhétorique, c'est

définir Hugo tout entier,--ou presque.

Et ainsi je reviens par un détour à la phrase que j'avais eu le chagrin

de laisser inachevée: «Oui, tout ce que j'ai dit est vrai, mais...»

Mais, avec tout cela, Victor Hugo est unique, il est dieu. On peut

affirmer, je crois, que nul poète, ni dans les temps anciens, ni dans

les temps modernes, n'a eu à ce degré, avec cette abondance, cette

force, cette précision, cet éclat, cette grandeur, l'imagination de la

forme. La qualité de son esprit ne m'éblouit ni ne me charme, hélas! ou

même m'incite à me réfugier dans la pensée délicate ou dans le tendre

coeur des poètes qui me sont chers: mais son verbe m'écrase. «Une âme

violente et grossière», comme l'a appelée Louis Veuillot, soit; mais une

bouche divine... Et, ici, ce m'est un grand bonheur que d'autres, plus

habiles que moi, M. Renouvier, M. Ernest Dupuy et surtout M. Émile

Faguet, aient décrit et loué les procédés du style et de la

versification de Victor Hugo: ne pouvant faire aussi bien qu'eux, je

vous renvoie avec joie à leurs études[7]. Je me contenterai de choisir

dans _Toute la Lyre_, pour votre plus noble divertissement, quelques

exemples de ce don d'amplification étourdissante et vertigineuse. Vous y

verrez qu'aucun homme n'a jamais su développer une seule idée par un si

grand nombre de comparaisons et de métaphores, ni si justes, ni si

brillantes, ni si rares, ni, en général, si claires, et n'a su enchaîner

ces images dans des périodes qui eussent tant de mouvement, ni un

mouvement si large, si emporté, si continu,--ni qui emplissent l'oreille

de rythmes plus sensibles, d'une musique plus drue et plus sonore. Je

sais bien que le pauvre Hugo n'a que cela. Mais ce rien, dans la mesure

où je l'ai dit, personne ne l'a jamais eu. Ne le plaignons donc pas

trop.

[Note 7: _Études littéraires sur le XIXe siècle_, par _Émile

Faguet_, un vol. in-18 jésus, 5e édit. (Lecène et Oudin,

éditeurs),--_Victor Hugo, l'homme et le poète_, par _Ernest

Dupuy_, un vol. in-18 jésus, 2e édit. (Lecène et Oudin,

éditeurs).]

Venons au détail. Il s'agit, à un endroit du poème intitulé

_l'Échafaud_, d'exprimer cette idée (vraie ou fausse, il n'importe ici)

que Marat a été à la fois bon et mauvais, féroce et bienfaisant. Voici

le début:

Entendez-vous Marat qui hurle dans sa cave?

Sa morsure aux tyrans s'en va baiser l'esclave.

Or, cette idée, Hugo l'exprime dans un couplet de quarante et un vers,

par trente-cinq images différentes, toutes belles, toutes souverainement

expressives. J'en prends une poignée, au hasard:

. . . . . . . . . . . . . . . . . Il écrit;

Le vent d'orage emporte et sème son esprit,

Une feuille, de lange et d'amour inondée...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il dénonce, il délivre; il console, il maudit;

De la liberté sainte il est l'âpre bandit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il est le misérable; il est le formidable;

Il est l'auguste infâme; il est le nain géant;

Il égorge, massacre, extermine en créant;

Un pauvre en deuil l'émeut, un roi saignant le charme;

Sa fureur aime; il verse une effroyable larme.

Et après tout ceci, qui n'est qu'un jeu d'antithèses, éclate un vers qui

est enfin autre chose qu'un cliquetis de mots, un vers ému et

tragique--(comme si le poète, à force de remuer les vocables, d'épuiser

toutes les façons de traduire une pensée, devait nécessairement trouver,

à un moment, l'expression la plus forte et la plus émouvante, et comme

si sa prodigieuse invention verbale devait fatalement rencontrer la

profondeur):

Comme il pleure avec rage au secours des souffrants!

Lisez cette page (en vous souvenant qu'il en a écrit des milliers de

semblables), vous en demeurerez, je l'espère, stupides comme moi. Car,

sans doute, si nous avions senti le besoin d'apprendre au monde que

Marat fut fait de charité et de cruauté, nous aurions pu, en prenant

notre temps, trouver cinq ou six images pour le dire; mais lui! ses

trente-cinq images se dressent presque en même temps dans sa pensée:

elles sautent d'elles-mêmes sur les mots qu'il leur faut, sur les mots

dont son cerveau est l'ample ménagerie, et les chevauchent éperdument;

et c'est un flot rapide et intarissable, un torrent auquel rien ne

résiste...

Et les trente-cinq images sur Marat ne lui suffisent pas. Après que la

dernière a pris sa course, il lui en vient encore une douzaine à propos

des bons camarades de Marat; et il les lâche pour se soulager. Seulement

(et c'est la rançon du don monstrueux que la nature injuste a mis en

lui) il finit par appeler ses amis les montagnards:

Tigres compatissants! Formidables agneaux!

Et ce qui me console de n'avoir pu trouver les autres images, c'est

qu'assurément je n'aurais pas ramassé celle-là!...

Je ne puis me tenir de vous apporter encore un exemple. C'est dans le

«Choeur des racoleurs» qui vont embauchant les coquins le long du quai

de la Ferraille:

Les belles ont le goût des héros...

Voilà le thème. Je ne crois pas me hasarder beaucoup en disant que c'est

un lieu commun. Et voici le développement; il est proprement

fantastique:

Les belles ont le goût des héros, et le muffle

Hagard d'un scélérat superbe sous le buffle

Fait briller tendrement l'hiatus des fichus;

Quand passe un tourbillon de drôles moustachus

Hurlant, criant, affreux, éclatants, orgiaques,

Un doux soupir émeut les seins élégiaques.

Quels beaux hommes! housard ou pandour, le sabreur

Effroyable, traînant après lui tant d'horreur

Qu'il ferait reculer jusqu'à la sombre Hécate,

Charme la plus timide et la plus délicate.

Rose qui ne voudrait toucher qu'avec son gant

Un honnête homme, prend la griffe d'un brigand

Et la baise. Telle est la femme. Elle décerne

Avec emportement son âme à la caserne:

Elle garde aux bourgeois son petit air bougon,

Toujours la sensitive adora le dragon.

Sur ce, battez, tambours! Ce qui plaît à la bouche

De la blonde aux doux yeux, c'est le baiser farouche;

La femme se fait faire avec joie un enfant

Par l'homme qui tua, sinistre et triomphant,

Et c'est la volupté de toutes ces colombes

D'ouvrir leurs lits à ceux qui font ouvrir les tombes.

Quelles rimes! quel rythme! quelle musique! quelle couleur! Devant ces

effrénées cavalcades de mots, tout pâlit, tout languit; les plus

prestigieux ouvriers en style, les plus illustres que vous pourriez

nommer, s'évanouissent,--et ils le savent bien. C'est une joie

absolument pure que de lire de tels vers. Je suis si tranquille sur le

fond! Le fond, c'est quelque idée fausse, incomplète, ou qui même me

répugne; ou bien, c'est quelque idée toute simple, même banale, et que

le poète laisse banale, comme Dieu l'a faite. Dans les deux cas, la

chose m'est indifférente. Et alors je puis savourer uniquement, sans

trouble ni souci, la magnifique, triomphante et précise surabondance de

l'expression. Je ne sais, pour moi, rien de plus amusant que les

méditations de Hugo sur la mort. Car, pour exprimer le néant et sa

tristesse, il moissonne à brassées les figures et les formes de la vie.

De même, et ne me croyez pas pour cela un mauvais coeur, rien ne me

réjouit comme ses listes de tyrans (on en ferait des volumes), et comme

ses énumérations de crimes, de meurtres et d'atrocités. C'est d'une

prouesse de style et d'un pittoresque qui font passer en moi de petits

frissons de plaisir. Il a des pages d'apocalypse qui sont de

surprenantes clowneries. Le relief des détails, la plasticité de

l'expression est telle que j'ai assez à faire d'admirer ce perpétuel

prodige. Voici la fin d'une de ces joyeuses énumérations:

Zeb plante une forêt de gibets à Nicée;

Christiern fait tous les jours arroser d'eau glacée

Des captifs enchaînés nus dans les souterrains;

Galéas Visconti, les bras liés aux reins,

Râle, _étreint par les noeuds de la corde que Sforce

Passe dans les oeillets de sa veste de force_;

Cosme, à l'heure où midi change en brasier le ciel,

Fait lécher par un bouc son père enduit de miel;

Soliman met Tauris en feu pour se distraire;

Alonze, furieux qu'on allaite son frère,

Coupe le bout des seins d'Urraque avec ses dents;

Vlad regarde mourir ses neveux prétendants,

Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche;

Borgia communie; Abbas, maçon farouche,

Fait, avec de la brique et des hommes vivants,

D'épouvantables tours qui hurlent dans les vents...

etc... car ça continue. Hugo est le monstre de la parole écrite. Il

résume et dépasse tous les grands rhéteurs de culture latine qui ont

excellé dans le _développement_ oratoire ou pittoresque. Imaginez je ne

sais quel taureau de Phalaris d'où sortirait, amplifiée, la voix de

Lucain, de Juvénal, de Claudien,--et aussi de d'Aubigné, de Malherbe,

même de Corneille, de tous ceux enfin qui ont le mieux su le verbe

classique. Au delà de sa rhétorique, il n'y a rien... On peut dire en un

sens qu'il ferme un cycle. Il est très grand. S'il ne l'est pas par la

pensée, il y a cependant en lui plus de substance que je n'ai affecté

d'en voir; seulement c'est, si je puis dire, son imagination et sa

rhétorique qui lui ont créé sa pensée.

D'abord, et par la force des choses, il lui est arrivé, aussi souvent

qu'aux plus grands des classiques, d'exprimer, selon la définition de

Nisard, des idées générales sous une forme souveraine et définitive

(laquelle d'ailleurs, quoique définitive, peut toujours être

renouvelée). Je n'ai pas à feuilleter longtemps _Toute la Lyre_ pour y

rencontrer ces «vers dorés»:

Sers celui qui te sert, car il te vaut peut-être;

Pense qu'il a son droit comme toi ton devoir;

Ménage les petits, les faibles. Sois le maître

Que tu voudrais avoir.

Et ceux-ci, aux fils dont les pères ont été glorieux:

Soyez nobles, loyaux et vaillants entre tous;

Car vos noms sont si grands qu'ils ne sont pas à vous.

Tout passant peut venir vous en demander compte.

Ils sont notre trésor dans nos moments de honte,

Dans nos abaissements et dans nos abandons:

C'est vous qui les portez, c'est nous qui les gardons.

Il est évident qu'il n'y a rien de mieux dans Juvénal ni dans Sénèque,

ni même dans Corneille, Bossuet ou Molière; et cela, chez Hugo, est

continuel.

Autre chose encore. Il a été le roi des mots. Mais les mots, après tant

de siècles de littérature, sont tout imprégnés de sentiments et de

pensée: ils devaient donc, par la vertu de leurs assemblages, le forcer

à penser et à sentir. À cause de cela, ce songeur si peu philosophe a

quelquefois des vers profonds; et ce poète, de beaucoup plus

d'imagination que de tendresse, a des vers délicats et tendres. (Il y en

a dans _Toute la Lyre_; voyez _Ce que dit celle qui n'a pas parlé_.)

Puis, comme la moindre idée lui suggère une image, et comme ensuite les

images s'appellent et s'enchaînent en lui avec une surnaturelle

rapidité, le sujet qu'il traite a beau être maigre et court dans son

fond, la forme dont il le revêt est un vaste enchantement. Ces

correspondances qu'il saisit entre les choses nous intéressent par

elles-mêmes. La figure entière du monde finit par tenir dans le

développement du moindre lieu commun. Cette poésie, que ma pensée et

mon coeur ont parfois trouvée indigente, finit donc par apparaître, à

qui sait lire, comme la plus opulente qui se puisse rêver.

Je voudrais ne pas trop répéter ce qu'on sait; je ne rappellerai donc

pas que Hugo a peut-être été le plus puissant et, à coup sûr, le plus

débordé des descriptifs. Il voyait les choses concrètes avec une

intensité extraordinaire, mais toujours un peu en rêve et jusqu'à les

déformer... Par suite, il a eu, plus que personne, le don de

l'expression plastique. Or, rien ne donne du relief à l'expression comme

les contrastes et les oppositions. Il a donc abusé de l'antithèse et a

fini par ne plus avoir, dans l'ordre physique et dans l'ordre moral, que

des visions antithétiques. Mais justement les plus originales

conceptions du monde se réduisent à des antithèses que l'on résout comme

on peut. À preuve, les systèmes de Kant, de Hegel, même de Spinoza...

L'univers n'est qu'antinomies. Et ainsi c'est de la maladie de

l'antithèse qu'est venu à Victor Hugo ce qu'il peut y avoir de

philosophie dans son oeuvre; et si, d'aventure, il mérite çà et là ce

nom de «penseur» auquel son ingénuité tenait tant, c'est à sa manie

d'opposer entre eux les mots qu'il le doit.

Ce qu'il y a de sûr, c'est que Hugo ne pouvait être l'incomparable

ouvrier de style qu'il a été, sans être par là même un fort grand poète.

Et si son nom est encore livré aux vaines disputes des hommes, s'il est

malaisé de déterminer l'étendue et les limites de son génie, c'est

peut-être que son cas ressemble assez à celui de Ronsard; c'est que son

oeuvre n'est pas toute dans ses livres; c'est qu'il a eu (non pas seul,

mais plus qu'aucun autre) la gloire de rajeunir l'imagination d'un

siècle et de renouveler une langue, et que, par conséquent, nous ne

pouvons pas savoir au juste ce que nous lui devons...

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 28 / 70 题