I.

Ce qu'il dit

Est semblable au passage orageux d'un quadrige.

Un torrent de parole énorme qu'il dirige,

Un verbe surhumain, superbe, engloutissant,

S'écroule de sa bouche en tempête, et descend

Et coule et se répand sur la foule profonde....

Victor Hugo définit ainsi l'éloquence de Danton; mais il me paraît que

ces images expriment encore mieux la poésie de Victor Hugo. C'est elle,

le quadrige orageux, le torrent de parole surhumaine. J'ai lu sans

interruption _Toute la Lyre_, et je ne sais plus guère où j'en suis. Je

me sens ivre de mots et d'images. Ce torrent m'a noyé dans son flot qui

roule des ténèbres et des étoiles. Et maintenant,

Comme l'eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé,

ou, si vous voulez, pareil au barbet du vieux conte, qui «secouait des

pierreries», je me débats sur la rive, tout ruisselant et aveuglé de

métaphores, le bruit des rythmes bourdonnant dans mes oreilles comme

celui des grandes eaux; et, dompté par un dieu, je reconnais et j'adore

la toute-puissance de son verbe.

Ai-je jamais dit autre chose? Des gens ont voulu me persuader, l'an

dernier[6], que je lui avais manqué de respect. Pourquoi? Pour avoir dit

que, si nul poète ne parlait plus haut à mon imagination, deux ou trois

autres disaient peut-être des choses plus rares à ma pensée et à mon

coeur. À cause de cela, plusieurs m'ont traité de pygmée, ce qui est

fort juste,--mais aussi de cuistre, de zoïle et même de batracien, ce

qui est bien sévère. J'avoue que là-dessus, je ne les ai pas crus.

J'appartiens à la génération qui a le plus aimé Victor Hugo. Je l'ai

profondément et religieusement admiré dans mon adolescence et ma

première jeunesse. Pendant dix ans je l'ai lu tous les jours et je lui

garde une reconnaissance infinie des joies qu'il m'a données. J'ajoute

que c'est peut-être pendant ces dix années-là que j'ai eu raison. Mais

nos âmes vont se modifiant et, par suite, l'idée que nous nous formons

des grands écrivains et des grands artistes et l'émotion qu'ils nous

donnent ne sont point les mêmes aux diverses époques de notre vie:

faut-il rappeler une vérité si simple? Tout ce que je puis vous dire

aujourd'hui, c'est donc l'impression que me laisse, aujourd'hui même, la

lecture de _Toute la Lyre_, non celle que j'ai reçue, voilà quinze ans,

de _la Légende des siècles_.

[Note 6: Voir l'article suivant.]

--Encore de la critique personnelle! me dit une voix que je

respecte.--Hé! vous en parlez à votre aise! Plût au ciel que j'en puisse

faire d'autre et sortir de moi!

Laissez-moi donc vous parler librement et respectueusement du dernier

livre lyrique de Victor Hugo. Librement? Ai-je donc tant besoin de

m'excuser? Et l'espèce d'éblouissement qui m'est resté dans les yeux

après cette lecture n'est-elle pas le meilleur hommage, étant le plus

involontaire, que je puisse rendre au plus puissant assembleur de mots

qui ait sans doute paru depuis que l'univers existe, depuis qu'il y a

des yeux pour voir les objets matériels, des intelligences pour

concevoir des idées, des imaginations pour découvrir les rapports cachés

entre tout ce visible et tout cet invisible, et des signes écrits dont

les combinaisons peuvent exprimer ces rapports?

Ainsi je suis tranquille, et c'est en toute sécurité que je vous

confierai mes impressions successives. Après le bienheureux ahurissement

dont je vous ai parlé, je me recueille et je cherche à me reprendre.

Qu'ai-je donc lu, en somme? Que me reste-t-il dans l'esprit, une fois

ces grandes vibrations éteintes?

Voici. Le poète nous explique en cinq ou six cents vers que la

Révolution ne pouvait se faire que par l'échafaud, mais que, maintenant

qu'elle est faite, il ne faut plus verser de sang.--Il croit au progrès,

à la future fraternité des hommes.--Il maudit les rois et les

empereurs.--Cela ne l'empêche pas de dire ensuite à Dieu: «Seigneur,

expliquons-nous tous deux», et de lui demander pourquoi «il laisse

mourir Rome», c'est-à-dire la civilisation latine, et grandir

«l'Amérique sans âme, ouvrière glacée».--Il gémit sur les émeutes de

Lyon.--Il exhorte le jeune Michel Ney à être digne du nom qu'il

porte.--Il flétrit Louis XV.--Il entend, dans la nuit, les esprits du

mal encourager les panthères, les serpents, les plantes vénéneuses, les

prêtres et les rois.--Il nous ouvre un mausolée royal et nous montre la

poignée de cendre qu'il contient.--Il fait tous ses compliments à Mlle

Louise Michel pour sa conduite après la Commune...

Puis, viennent des paysages. Ils sont fort beaux. Cette idée y revient

sans cesse, que la «création sait le grand secret». (Elle le garde

joliment!) Un autre refrain, c'est que la nuit représente les puissances

malfaisantes, l'ignorance, le mal, le passé, mais que l'aurore figure la

délivrance des esprits, l'avenir, le progrès...

La troisième partie se pourrait résumer ainsi:--L'enfant est un

mystère rassurant.--La femme est une énigme inquiétante.--Soyons

bons.--Évitons même les petites fautes.--Dieu est grand. Nos batailles

font à son oreille le même bruit qu'un moucheron.--La nature est

mystérieuse.--C'est l'ombre qui a fait les dieux.--Les prêtres sont

horribles.--L'âme est immortelle: nous retrouverons nos morts.--Le

monde est mauvais: tout est nuit et souffrance. Le monde est bon.

Ténèbres, je ne vous crois pas. Je crois à vous, ô Dieu! Ombre!

Lumière!

Il est beaucoup question de littérature dans la quatrième partie. Et

voici les pensées qu'on y trouve:--Les poètes primitifs aimaient la

nature, et elle leur parlait.--J'ai fait de la critique quand j'étais

enfant, mais j'ai reconnu l'absurdité de cette occupation.--La tragédie

classique sent le renfermé. De l'air! de l'air!--Le bon goût est une

grille. Le critique est un eunuque, etc.--Shakespeare est

sublime.--Brumoy est un âne.--Le rire est une mitraille.--Laharpe,

Lebatteux, Patouillet, Rapin, Bouhours, etc., sont des ânes et des

pourceaux.--La nature fut la nourrice d'Homère et d'Hésiode.--Tous les

grands hommes et les penseurs sont insultés, Mazzini par Thiers,

Washington par Pitt, Juvénal par Nisard, Shakespeare par Planche, Homère

par Zoïle, etc.....--Les poètes sont les guides du genre humain.--Les

sommets sont dangereux; on y a le vertige.--Les grands hommes sont

malheureux, parce qu'ils sont les enclumes sur lesquelles Dieu forge une

âme nouvelle à l'humanité.

Voilà le premier volume.

Le second... Me croirez-vous si je vous dis que c'est la même chose, et

que chacune des «sept cordes de la lyre» rend sensiblement le même

son?--Cela commence, toutefois, par une série de pièces moins

impersonnelles, où le poète nous dit sa vie, se raconte plus

familièrement, se confie à ses amis.--Tu me dis que j'ai changé,

écrit-il à l'un d'eux. Non, je n'ai pas changé; je veux toujours le

peuple grand et les hommes libres, et je rêve un avenir meilleur pour la

femme. Seulement je suis plus triste.--Lorsque j'étais enfant, la France

était grande.--À une religieuse: Priez! ne vous gênez pas, je comprends

tout.--À un enfant: Aime bien ta mère et soutiens-la.--J'ai beaucoup

souffert, j'ai été proscrit et fugitif, mais j'avais la conscience

tranquille.--«À deux ennemis amis»: Réconciliez-vous. Vous êtes trop

grands l'un et l'autre pour vous haïr.--Sur la mort de Mme de Girardin:

Elle s'en est allée... La foule ne comprend pas les grandes âmes... Je

voudrais m'en aller aussi.--Je rêve aux morts; je les vois.--Je méprise

la haine et la calomnie.--_Idem._--Je travaille: le travail est bon.--Je

suis las; mais quelqu'un dans la nuit me dit: Va!--Je rentrerai, comme

Voltaire, dans mon grand Paris.

Puis, ce sont des pièces d'amour. J'en mets à part trois ou quatre, qui

sont exquises. Les autres sont absolument semblables aux _Chansons des

rues et des bois_.

Puis, une suite de fantaisies. Quelques jeux de rimes. De courtes scènes

dialoguées dont le fond se réduit à ceci: que la femme est fragile,

qu'elle est contredisante, qu'elle est capricieuse, qu'elle aime les

soldats, qu'elle aime les mauvais sujets. Enfin, quelques chansons, qui

ne sont pas toutes les meilleures que Victor Hugo ait écrites.

Tout cela fait sept cordes (à la vérité, il serait difficile de les

nommer avec précision; il semble pourtant que les sept livres que nous

venons de parcourir pourraient s'intituler: Humanité, Nature,

Philosophie, Art, Foyer, Amour, Fantaisie). Mais, le poète ayant écrit:

...Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain,

il y a un huitième livre, tout de colère et d'indignation, dont voici à

peu près le canevas: Rois, je ne suis qu'un passant, mais je vous dis

que vous êtes infâmes.--Il ne fallait point détruire la Colonne parce

que, ce qu'elle glorifiait en réalité, ce n'était point le despotisme,

mais la gloire d'un peuple et la Révolution délivrant l'Europe.--Je

flétris pareillement ceux qui ont tué les otages, et ceux qui ont

massacré les soldats de la Commune.--Un tout petit roi m'a chassé de

Belgique: je ne daigne pas m'en apercevoir.--Nous sommes vaincus, mais

j'attends la revanche; la France vaincra, parce qu'elle est

Lumière.--Après la libération du territoire: Je ne me trouve pas

délivré; je ne le serai que lorsque nous aurons repris Metz et

Strasbourg.--Aux historiens: Ne cherchez pas à expliquer les traîtres;

on croirait que vous les excusez.--Vous n'arrêterez pas la Démocratie

montante.--Toutes les fois qu'un crime se préparera contre le peuple, ma

conscience rugira...

En deux mots, maintenant: «Tout est obscur. Tout est clair. La nature

rêve et voit Dieu. Haine au passé. Les rois et les prêtres sont infâmes.

Le peuple est sublime. Ô l'enfant! Ô la femme! Pardonnons, aimons. Les

poètes sont des mages. Toinon, c'est Callirhoé.» Vous n'extrairez rien

de plus de _Toute la Lyre_,--et pas grand'chose de plus des quinze

volumes de vers lyriques de l'immense poète.

--Eh bien! me direz-vous, ne sont-ce pas là de beaux thèmes? Y a-t-il

plus de pensée, puisqu'il vous en faut, chez Lamartine ou Musset? Et

quelle idée vous faites-vous donc de la poésie?

--Oui, je sais que la poésie n'est que sentiment, couleur et musique, et

qu'elle n'a presque pas besoin de pensée. J'en connais qui semble faite

de rien, et qui me remplit tout entier. Mais que puis-je contre une

impression répétée et persistante? Non, le bruit énorme, les cymbales

retentissantes des vers innombrables de Victor Hugo ne sont point pâture

d'âme,--pas assez pour moi du moins. Je dirais volontiers de ses vers:

«Ils sont trop! Ils m'empêchent de sentir sa poésie»... La demi-douzaine

d'idées et de sentiments que j'énumérais tout à l'heure, songez qu'il

les a développés en cinquante ou soixante mille vers. Il y a tel de ces

lieux communs qu'il a repris une centaine de fois. Cette idée, qu'on

aime partout de la même façon, et qu'Amaryllis et Margot, c'est

_kifkif_, lui a inspiré les quatre ou cinq mille vers octosyllabiques

des _Chansons des rues et des bois_. Cette autre idée, que tout finira

par une embrassade de tous les hommes en Dieu, ne lui a guère moins

suggéré d'alexandrins. Il nous a certainement confié plusieurs milliers

de fois que le poète est un prophète et un voyant. Il n'y a pas une

seule pièce dans _Toute la Lyre_, qui ne rappelle des pages, je ne dis

pas analogues, mais parfaitement semblables, de chacun des recueils

précédents. Voici un jeu que je propose aux rares honnêtes gens qui ont

vraiment lu les poètes contemporains. Quelqu'un nous citerait au hasard

des vers ou même des couplets de Victor Hugo et nous demanderait d'où

ils sont tirés. Nous devinerions peut-être que ces vers sont antérieurs

ou postérieurs à 1840; mais, neuf fois sur dix, nous ne saurions à quel

volume les rapporter. Or, si l'on jouait au même jeu avec Lamartine et

Musset (que j'ai beaucoup moins lus, les aimant depuis moins longtemps),

je me ferais fort de gagner presque à tout coup. Ne m'accusez point de

puérilité. Ce détour chinois m'est une façon de constater une chose

étrange. Nul n'a fait des vers plus précis de contours que l'auteur de

_la Légende_ et des _Contemplations_,--et nul n'en a fait, si je puis

dire, de plus indiscernables, de plus aisés à substituer les uns aux

autres. Cela est à la fois stupéfiant de richesse et prodigieux

d'indigence.

Et puis, je l'ai tant lu jadis, je me suis si bien pénétré de ses

habitudes de style, de ses images ordinaires, de son vocabulaire, de son

rythme, de ses rimes, de ses manies, que, lisant un nouveau volume de

lui, il m'a semblé que je le relisais. Tous ces vers inconnus, je les

reconnaissais à mesure. Pour un peu, j'aurais cru que, par un phénomène

mystérieux, c'était moi qui les faisais, et que je parodiais l'auteur de

_l'Âne_. Cette illusion vous paraîtra moins gasconne si vous songez que

nul poète, en effet, n'a été ni plus souvent, ni plus aisément, ni plus

parfaitement parodié. M. Albert Sorel a fait des suites de vers

considérables qui pourraient, à la rigueur, être de Victor Hugo, et où,

seule, quelque bizarrerie trop forte, ou mieux, quelque faiblesse de

rime et quelque essoufflement laissent deviner le jeu sacrilège. Et,

d'autre part, je me souviens d'avoir perdu des sommes en pariant, après

un peu d'hésitation, que des vers de _la Légende_, qu'on m'avait cités,

étaient de M. Sorel. (Les voici, ces vers; ils décrivent la salle à

manger d'_Éviradnus_:

Cette salle à manger de titans est si haute,

Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard

Aux étages confus de ce plafond hagard,

On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.)

Et cela ne prouve pas précisément que les bons lettrés qui se livrent à

ces exercices aient le génie de Victor Hugo. Il est même certain que ce

qu'il peut y avoir de beauté dans leurs parodies (et il s'en trouve

quelquefois) appartient de droit au grand poète parodié. Mais cela

prouve au moins qu'il y a dans la poésie de l'auteur des _Quatre Vents

de l'esprit_ une énorme part de fabrication quasi mécanique et

automatique, quelque chose où ni le coeur, ni la pensée ne sont

intéressés. Et c'est pourquoi j'ai pu lire, avec une admiration

stupéfaite, il est vrai, et dans une sorte d'ivresse physique, mais sans

une minute d'émotion, de douceur intérieure, et sans le moindre désir de

larmes, les dix mille vers de _Toute la Lyre_. J'assistais à cette

poésie si je puis dire; j'étais même parfois bousculé par elle; mais

elle n'entrait pas en moi.

Peut-être comprendrez-vous, maintenant ma tendresse pour Lamartine et

Musset, ces médiocres ouvriers qu'on ne parodie point, que personne n'a

jamais eu l'idée de parodier. Ce n'est pas qu'ils aient mis dans leurs

vers ce que la poésie proprement dite ne comporte point: l'analyse aiguë

de Stendhal, par exemple, ou l'ironie nuancée de Renan. Et ce n'est pas

non plus qu'ils aient évité les redites. Mais, d'abord, je trouve, à

tort ou à raison, plus de substance dans leur oeuvre, plus de rêve et

aussi de pensée chez l'un et, à coup sûr, plus de passion chez l'autre.

Je les sens absolument sincères, et que leur poésie s'écoule d'eux

involontairement. Et surtout il me semble toujours que, ce qu'ils

expriment, je pourrais l'éprouver, que c'est mon âme à moi, qui parle

dans leurs vers, et qu'elle chante, par eux, ce qu'elle n'aurait su dire

toute seule. Ces poètes, qui ont un don que je n'ai pas, sont après tout

des gens comme moi, de ma société et de mon temps, avec qui il m'eût été

possible de converser...

L'âme de Hugo (et c'est tant pis pour moi) est par trop étrangère à la

mienne. Il y a dans son oeuvre trop d'attitudes, trop de sentiments,

trop de façons de voir le monde et l'histoire que j'ai peine à

comprendre et qui même répugnent à mes plus chères habitudes d'esprit.

Les milliers de vers où il dit: «Moi, le penseur», où il se qualifie de

mage effaré, où il se compare aux lions et aux aigles, où il menace

l'ombre, la nuit et le mystère de je ne sais quelle effraction, sont

insupportables aux hommes modestes, et à ceux qui essayent vraiment de

penser. Quand il annonce avec fracas qu'il presse du genou la poitrine

du sphinx et qu'il lui a arraché son secret, je me dis: «Il est bien

heureux!» et quand je vois que ce qu'il a découvert, au bout du compte,

c'est le manichéisme le plus naïf, ou l'optimisme le plus simplet, je me

dis: «Que d'embarras!» Je sens là-dedans un air d'insincérité. Un

bourgeois d'aujourd'hui qui vaticine constamment à la façon d'Isaïe et

d'Ézéchiel, comme s'il vivait dans le désert, comme s'il mangeait des

sauterelles et comme s'il avait réellement des entretiens avec Dieu sur

la montagne, me paraît quelque chose d'aussi saugrenu et d'aussi faux

qu'un bourgeois du dix-septième siècle imitant le délire de Pindare.

Cela me fâche un peu que, ayant vécu dans le siècle qui a le mieux

compris l'histoire, ce poète n'en ait vu que le décor et le bric-à-brac,

et que les Papes et les rois lui apparaissent tous comme des porcs ou

comme des tigres. Il a des enthousiasmes et des mépris qui m'offensent

également. Un homme pour qui Robespierre, Saint-Just et même Hébert et

Marat sont des géants, pour qui Bossuet et de Maistre sont des monstres

odieux, et pour qui Nisard et Mérimée sont des imbéciles...; cet

homme-là peut avoir du génie: soyez sûrs qu'il n'a que ça. Son

inintelligence des âmes, de la vie humaine et de ses complexités est

incroyable. Ses énumérations des grands hommes, des mages, des

porte-flambeaux, sont de merveilleux coq-à-l'âne, des chefs-d'oeuvre de

bouffonnerie inconsciente. C'est Homais à Pathmos... De vieux bergers à

barbes de fleuves qui conversent avec Dieu; des rois qui sont des

brigands; des brigands qui sont des héros; des courtisanes qui sont des

saintes; des prêtres affreux: des petits enfants qui savent le grand

secret et des gotons qui l'expliquent couramment rien qu'en montrant

leurs jambes; l'humanité mise en antithèses, pareille à un immense

guignol apocalyptique; l'histoire, coupée en deux, net, par la

Révolution; l'ombre avant, la lumière après... telle est sa vision des

choses. Elle est d'une surprenante simplicité. Aucune des doctrines qui

ont presque renouvelé cette vision en nous ne semble être arrivée

jusqu'à lui. Il ne les a ni pressenties ni connues. Quand il rencontre

Darwin, il le raille du même ton qu'aurait fait Louis Veuillot. Il n'est

plus de ce temps, sans être, comme Homère, Virgile ou Racine, de tous

les temps. C'est un vieux sans être un ancien. Il est loin de nous, très

loin...

--Oui, tout cela peut être vrai. MAIS...

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 27 / 70 题