De même, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul.
Je ne parle pas des rimes féminines entrelacées, des allitérations, des
assonances dans l'intérieur du vers, dont nul n'a usé plus fréquemment
ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de
neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, formés de deux
groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre
nécessairement un peu compliqués (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5
et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire à l'oreille tout en
l'inquiétant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les sent
boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence égale de
l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et même pour qu'il soit
perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la même façon. Or,
au moment où nous allions nous habituer à un certain mode de
claudication, M. Verlaine en change tout à coup, sans prévenir. Et alors
nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De même que le souvenir
de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi
le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrégulière
que j'y ai substituée. Soit;--mais notre oreille à nous ne saurait
s'accommoder si rapidement à des rythmes si particuliers et qui changent
à chaque instant. Ce caprice dans l'irrégularité même équivaut pour nous
à l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes:
Londres fume et cri | e. Oh! quelle ville de la Bible!
Le gaz flambe et na | ge et les enseignes sont vermeilles.
Et les maisons | dans leur ratatinement terrible
Épouvan | tent comme un sénat | de petites vieilles.
Les deux premiers vers sont coupés après la cinquième syllabe, le vers
suivant est coupé après la quatrième; le dernier, après la troisième ou
la huitième.--Et voici des vers de onze syllabes:
Dans un palais | soie et or, dans Echatane,
De beaux démons |, des satans adolescents,
Au son d'une musi | que mahométane
Font liti | ère aux sept péchés | de leurs cinq sens.
Les deux premiers vers semblent coupés après la quatrième syllabe; soit.
Mais le suivant est coupé (fort légèrement) après la sixième, et l'autre
après la troisième ou la septième.
D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il
les coupe tantôt après la cinquième, tantôt après la quatrième syllabe.
C'est-à-dire qu'il mêle des rythmes d'un caractère non seulement
différent, mais opposé.
Aussi bien pourquoi | me mettrais-je à geindre? (5, 5)
Vous ne m'aimez pas |, l'affaire est conclue,
Et, ne voulant pas | qu'on ose me plaindre,
Je souffrirai | d'une âme résolue (4, 6).
Ainsi, dans la plus grande partie de l'oeuvre poétique de M. Verlaine,
les rapports de nombre entre les hémistiches varient trop souvent pour
nos faibles oreilles. Maintenant, si le poète chante pour être entendu
de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le à ses plaisirs
solitaires et allons-nous-en.