IX.

De même, ses rythmes, parfois, ne sont saisissables que pour lui seul.

Je ne parle pas des rimes féminines entrelacées, des allitérations, des

assonances dans l'intérieur du vers, dont nul n'a usé plus fréquemment

ni plus heureusement que lui. Mais il emploie volontiers des vers de

neuf, de onze et de treize syllabes. Ces vers impairs, formés de deux

groupes de syllabes qui soutiennent entre eux des rapports de nombre

nécessairement un peu compliqués (3 et 6 ou 4 et 5; 4 et 7 ou 5 et 6; 5

et 8), ont leur cadence propre, qui peut plaire à l'oreille tout en

l'inquiétant. Boiteux, ils plaisent justement parce qu'on les sent

boiteux et parce qu'ils rappellent, en la rompant, la cadence égale de

l'alexandrin. Mais, pour que ce plaisir dure et même pour qu'il soit

perceptible, il faut que ces vers boitent toujours de la même façon. Or,

au moment où nous allions nous habituer à un certain mode de

claudication, M. Verlaine en change tout à coup, sans prévenir. Et alors

nous n'y sommes plus. Sans doute, il peut dire: De même que le souvenir

de l'alexandrin vous faisait sentir la cadence rompue de mes vers, ainsi

le souvenir de celle-ci me fait sentir la nouvelle cadence irrégulière

que j'y ai substituée. Soit;--mais notre oreille à nous ne saurait

s'accommoder si rapidement à des rythmes si particuliers et qui changent

à chaque instant. Ce caprice dans l'irrégularité même équivaut pour nous

à l'absence de rythme. Voici des vers de treize syllabes:

Londres fume et cri | e. Oh! quelle ville de la Bible!

Le gaz flambe et na | ge et les enseignes sont vermeilles.

Et les maisons | dans leur ratatinement terrible

Épouvan | tent comme un sénat | de petites vieilles.

Les deux premiers vers sont coupés après la cinquième syllabe, le vers

suivant est coupé après la quatrième; le dernier, après la troisième ou

la huitième.--Et voici des vers de onze syllabes:

Dans un palais | soie et or, dans Echatane,

De beaux démons |, des satans adolescents,

Au son d'une musi | que mahométane

Font liti | ère aux sept péchés | de leurs cinq sens.

Les deux premiers vers semblent coupés après la quatrième syllabe; soit.

Mais le suivant est coupé (fort légèrement) après la sixième, et l'autre

après la troisième ou la septième.

D'autres fois, quand M. Verlaine emploie les vers de dix syllabes, il

les coupe tantôt après la cinquième, tantôt après la quatrième syllabe.

C'est-à-dire qu'il mêle des rythmes d'un caractère non seulement

différent, mais opposé.

Aussi bien pourquoi | me mettrais-je à geindre? (5, 5)

Vous ne m'aimez pas |, l'affaire est conclue,

Et, ne voulant pas | qu'on ose me plaindre,

Je souffrirai | d'une âme résolue (4, 6).

Ainsi, dans la plus grande partie de l'oeuvre poétique de M. Verlaine,

les rapports de nombre entre les hémistiches varient trop souvent pour

nos faibles oreilles. Maintenant, si le poète chante pour être entendu

de lui seul, c'est bon, n'en parlons plus. Laissons-le à ses plaisirs

solitaires et allons-nous-en.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 23 / 70 题