Aimez donc la raison: que toujours vos écrits
Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.
Si quelqu'un s'est peu soucié de ce vieux précepte, c'est M. Paul
Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul poète qui n'ait
jamais exprimé que des sentiments et des sensations et qui les ait
traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien,
car lui le connaît. Ce poète ne s'est jamais demandé s'il serait
compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi,
_Sagesse_ à part, il est à peu près impossible de résumer ses recueils,
d'en donner la pensée abrégée. On ne peut les caractériser que par
l'état d'âme dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse,
hallucination qui déforme les objets et les fait ressembler à un rêve
incohérent; malaise de l'âme qui, dans l'effroi de ce mystère, a des
plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la
conception catholique de l'univers acceptée en toute naïveté...
Vous trouverez dans _Jadis et naguère_, de vagues contes sur le diable.
Le poète appelle cela des «choses crépusculaires.» C'est dans Echatane.
Des Satans sont en fête. Mais un d'eux est triste; il propose aux autres
de supprimer l'enfer, de se sacrifier à l'amour universel, et alors les
démons mettent le feu à la ville, et il n'en reste rien; mais
On n'avait pas | agréé le sacrifice.
Quelqu'un de fort | et de juste assurément
Sans peine avait | su démêler la malice
Et l'artifice | en un orgueil qui se ment (?).
Une comtesse a tué son mari, de complicité avec son amant. Elle est en
prison, repentie, et elle tient la tête de l'époux dans ses mains. Cette
tête lui parle: «J'étais en état de péché mortel quand tu m'as tué.
Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus
séparés.» La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie:
«Mon Dieu! mon Dieu, pitié!» Et elle meurt, et son âme monte au
ciel.--Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a
ruinée et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: «Je sais qui
tu es. Je veux être damnée pour être toujours avec toi.» Mais il la
raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une idée fort belle:
Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence.
Les autres contes sont à l'avenant. On croit comprendre; puis le sens
échappe. C'est qu'il n'y a rien à comprendre--sinon que le diable est
toujours méchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas l'écouter, et
qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien tentant...
Si les récits sont vagues, que dirons-nous des simples notations
d'impressions? Car c'est à cela que se réduit de plus en plus la poésie
de M. Paul Verlaine. Lisez _Kaléidoscope_:
Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve,
_Ce sera comme quand on a déjà vécu_;
Un instant à la fois très vague et très aigu...
Ô ce soleil parmi la brume qui se lève!
Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois!
_Ce sera comme quand on ignore des causes_:
Un lent réveil après bien des métempsycoses;
_Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois_
Dans cette rue, au coeur de la ville magique
Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,
Où des cafés auront des chats sur les dressoirs,
Et que traverseront des bandes de musique.
Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...
Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve...
Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on
récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand,
d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée
s'est évanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait à ces mots des
significations particulières qu'on ne retrouve plus; on les unissait par
des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on s'y applique
trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la plus
douloureuse...
Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit _Kaléidoscope_, on
verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans
leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très
bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a
jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir; on
veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on
est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence; et elle fuit et se
dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces moments-là qu'on
se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous
connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie
inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des
impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent
sans que nous en soyons avertis. À certains moments, sous un choc
extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi: nous
en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais
toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sans pouvoir
les éclaircir ni les ramener à leur cause. Et c'est de cette ignorance
et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour
soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous
fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette
heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme à
l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus...
Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans
la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments
de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent
que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même.