VIII.

Aimez donc la raison: que toujours vos écrits

Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Si quelqu'un s'est peu soucié de ce vieux précepte, c'est M. Paul

Verlaine. On pourrait presque dire qu'il est le seul poète qui n'ait

jamais exprimé que des sentiments et des sensations et qui les ait

traduits uniquement pour lui; ce qui le dispense d'en montrer le lien,

car lui le connaît. Ce poète ne s'est jamais demandé s'il serait

compris, et jamais il n'a rien voulu prouver. Et c'est pourquoi,

_Sagesse_ à part, il est à peu près impossible de résumer ses recueils,

d'en donner la pensée abrégée. On ne peut les caractériser que par

l'état d'âme dont ils sont le plus souvent la traduction: demi-ivresse,

hallucination qui déforme les objets et les fait ressembler à un rêve

incohérent; malaise de l'âme qui, dans l'effroi de ce mystère, a des

plaintes d'enfant; puis langueur, douceur mystique, apaisement dans la

conception catholique de l'univers acceptée en toute naïveté...

Vous trouverez dans _Jadis et naguère_, de vagues contes sur le diable.

Le poète appelle cela des «choses crépusculaires.» C'est dans Echatane.

Des Satans sont en fête. Mais un d'eux est triste; il propose aux autres

de supprimer l'enfer, de se sacrifier à l'amour universel, et alors les

démons mettent le feu à la ville, et il n'en reste rien; mais

On n'avait pas | agréé le sacrifice.

Quelqu'un de fort | et de juste assurément

Sans peine avait | su démêler la malice

Et l'artifice | en un orgueil qui se ment (?).

Une comtesse a tué son mari, de complicité avec son amant. Elle est en

prison, repentie, et elle tient la tête de l'époux dans ses mains. Cette

tête lui parle: «J'étais en état de péché mortel quand tu m'as tué.

Mais je t'aime toujours. Damne-toi pour que nous ne soyons plus

séparés.» La comtesse croit que c'est le diable qui la tente. Elle crie:

«Mon Dieu! mon Dieu, pitié!» Et elle meurt, et son âme monte au

ciel.--Une femme est amoureuse d'un homme qui est le diable. Il l'a

ruinée et la maltraite. Elle l'aime toujours. Elle lui dit: «Je sais qui

tu es. Je veux être damnée pour être toujours avec toi.» Mais il la

raille et s'en va. Alors elle se tue. Ici, une idée fort belle:

Elle ne savait pas que l'enfer, c'est l'absence.

Les autres contes sont à l'avenant. On croit comprendre; puis le sens

échappe. C'est qu'il n'y a rien à comprendre--sinon que le diable est

toujours méchant quoi qu'il fasse, et qu'il ne faut pas l'écouter, et

qu'il ne faut pas l'aimer, encore que cela soit bien tentant...

Si les récits sont vagues, que dirons-nous des simples notations

d'impressions? Car c'est à cela que se réduit de plus en plus la poésie

de M. Paul Verlaine. Lisez _Kaléidoscope_:

Dans une rue, au coeur d'une ville de rêve,

_Ce sera comme quand on a déjà vécu_;

Un instant à la fois très vague et très aigu...

Ô ce soleil parmi la brume qui se lève!

Ô ce cri sur la mer, cette voix dans les bois!

_Ce sera comme quand on ignore des causes_:

Un lent réveil après bien des métempsycoses;

_Les choses seront plus les mêmes qu'autrefois_

Dans cette rue, au coeur de la ville magique

Où des orgues moudront des gigues dans les soirs,

Où des cafés auront des chats sur les dressoirs,

Et que traverseront des bandes de musique.

Ce sera si fatal qu'on en croira mourir...

Vraiment, ce sont là des séries de mots comme on en forme en rêve...

Vous avez dû remarquer? Quelquefois, en dormant, on compose et l'on

récite des vers que l'on comprend, et que l'on trouve admirables. Quand,

d'aventure, on se les rappelle encore au réveil, plus rien..., l'idée

s'est évanouie. C'est que, dans le sommeil, on attachait à ces mots des

significations particulières qu'on ne retrouve plus; on les unissait par

des rapports qu'on ne ressaisit pas davantage. Et, si l'on s'y applique

trop longtemps, on en peut souffrir jusqu'à l'angoisse la plus

douloureuse...

Mais, en y réfléchissant, je crois que si on relit _Kaléidoscope_, on

verra que l'obscurité est dans les choses plus que dans les mots ou dans

leur assemblage. Le poète veut rendre ici un phénomène mental très

bizarre et très pénible, celui qui consiste à reconnaître ce qu'on n'a

jamais vu. Cela vous est-il arrivé quelquefois? On croit se souvenir; on

veut poursuivre et préciser une réminiscence très confuse, mais dont on

est sûr pourtant que c'est bien une réminiscence; et elle fuit et se

dissout à mesure, et cela devient atroce. C'est à ces moments-là qu'on

se sent devenir fou. Comment expliquer cela? Oh! que nous nous

connaissons mal! C'est que notre vie intellectuelle est en grande partie

inconsciente. Continuellement les objets font sur notre cerveau des

impressions dont nous ne nous apercevons pas et qui s'y emmagasinent

sans que nous en soyons avertis. À certains moments, sous un choc

extérieur, ces impressions ignorées de nous se réveillent à demi: nous

en prenons subitement conscience, avec plus ou moins de netteté, mais

toujours sans être informés d'où elles nous sont venues, sans pouvoir

les éclaircir ni les ramener à leur cause. Et c'est de cette ignorance

et de cette impuissance que nous nous inquiétons. Ce demi-jour

soudainement ouvert sur tout ce que nous portons en nous d'inconnu nous

fait peur. Nous souffrons de sentir que ce qui se passe en nous à cette

heure ne dépend pas de nous, et que nous ne pouvons point, comme à

l'ordinaire, nous faire illusion là-dessus...

Il y a quelque chose de profondément involontaire et déraisonnable dans

la poésie de M. Paul Verlaine. Il n'exprime presque jamais des moments

de conscience pleine ni de raison entière. C'est à cause de cela souvent

que sa chanson n'est claire (si elle l'est) que pour lui-même.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 22 / 70 题