Non, restons encore un peu; car, avec tout cela, M. Paul Verlaine est un
rare poète. Mais il est double. D'un côté, il a l'air très artificiel.
Il a un «art poétique» tout à fait subtil et mystérieux (qu'il a, je
crois, trouvé sur le tard):
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l'impair
Plus vague et plus soluble dans l'air,
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n'ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise:
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l'indécis au précis se joint...
Car nous voulons la nuance encor
Pas la couleur, rien que la nuance
Oh! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve, et la flûte au cor...
D'autre part, il est tout simple:
Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes:
Ils ne m'ont pas trouvé malin.
C'est peut-être par cette ingénuité qu'il plaît tant à la longue. À
force de l'étudier et même de le condamner, sa douce démence me gagne.
Ce que je prenais d'abord pour des raffinements prétentieux et
obscurs, j'en viens à y voir (quoi qu'il en dise lui-même) des
hardiesses maladroites de poète purement spontané, des gaucheries
charmantes. Puis il a des vers qu'on ne trouve que chez lui, et qui
sont des caresses. J'en pourrais citer beaucoup. Et comme ce poète
n'exprime ses idées et ses impressions que pour lui, par un
vocabulaire et une musique à lui,--sans doute, quand ces idées et ces
impressions sont compliquées et troubles pour lui-même, elles nous
deviennent, à nous, incompréhensibles; mais quand, par bonheur, elles
sont simples et unies, il nous ravit par une grâce naturelle à
laquelle nous ne sommes plus guère habitués, et la poésie de ce
prétendu «déliquescent» ressemble alors beaucoup à la poésie
populaire:
Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur? etc.
Ou bien:
J'ai peur d'un baiser
Comme d'une abeille.
Je souffre et je veille
Sans me reposer.
J'ai peur d'un baiser.
Finissons sur ces riens, qui sont exquis, et disons: M. Paul Verlaine a
des sens de malade, mais une âme d'enfant; il a un charme naïf dans la
langueur maladive; c'est un décadent qui est surtout un primitif.