Dix ans après... Le poète a péché, il a été puni, il s'est repenti. Dans
sa détresse, il s'est tourné vers Dieu. Quel Dieu? Celui de son enfance,
celui de sa première communion, tout simplement. Il reparaît donc avec
un volume de vers, _Sagesse_, qu'il publie chez Victor Palmé, l'éditeur
des prêtres. C'est un des livres les plus curieux qui soient, et c'est
peut-être le seul livre de poésie catholique (non pas seulement
chrétienne ou religieuse) que je connaisse.
Il est certain qu'un des phénomènes généraux qui ont marqué ce siècle,
c'est la décroissance du catholicisme. La littérature, prise dans son
ensemble, n'est même plus chrétienne. Et pourtant--avez-vous
remarqué?--les artistes qui passent pour les plus rares et les plus
originaux de ce temps, ceux qui ont été vénérés et imités dans les
cénacles les plus étroits, ont été catholiques ou se sont donnés pour
tels. Rappelez-vous seulement Baudelaire et M. Barbey d'Aurevilly.
Pourquoi ont-ils pris cette attitude (car on sait d'ailleurs qu'ils
n'ont point demandé au catholicisme la règle de leurs moeurs et qu'ils
n'en ont point observé, sinon par caprice, les pratiques
extérieures)?--J'ai essayé de le dire au long et à plusieurs
reprises[5]. En deux mots, ils ont sans doute été catholiques par
l'imagination et par la sympathie, mais surtout pour s'isoler et en
manière de protestation contre l'esprit du siècle qui est entraîné
ailleurs,--par dédain orgueilleux de la raison dans un temps de
rationalisme,--par un goût de paradoxe,--par sensualité même,--enfin par
un artifice et un mensonge où il y a quelque chose d'un peu puéril et à
la fois très émouvant: ils ont feint de croire à la loi pour goûter
mieux le péché «que la loi a fait», selon le mot de saint Paul: péché de
malice et péché d'amour... Catholiques non pas pour rire, mais pour
jouir, dilettantes du catholicisme, qui ne se confessent point et
auxquels, s'ils se confessaient, un prêtre un peu clairvoyant et sévère
hésiterait peut-être à donner l'absolution.
[Note 5: Voir, dans ce volume, l'article sur M. Barbey
d'Aurevilly et l'article sur Baudelaire.]
Mais il ne la refuserait point à M. Paul Verlaine. Voilà des vers
vraiment pénitents et dévots, des prières, des «actes de contrition»,
des «actes de bon propos» et des «actes de charité». Le poète pense
humblement et docilement, ce qui est le vrai signe du bon catholique. Il
est si sincère qu'il raille les libres penseurs et les républicains sur
le ton d'un curé de village et conclut son invective contre la science
comme ferait un rédacteur de _l'Univers_:
Le seul savant, c'est encore Moïse.
Il pleure la mort du prince impérial, parce que le prince fut bon
chrétien, et il se repent de l'avoir méconnu:
Mon âge d'homme, noir d'orages et de fautes,
Abhorrait ta jeunesse.....
Maintenant j'aime Dieu dont l'amour et la foudre
M'ont fait une âme neuve!...
Il adresse son salut aux Jésuites expulsés:
Proscrits des jours, vainqueurs des temps, non point adieu!
Vous êtes l'espérance!
Il chante la sainte Vierge dans un fort beau cantique:
Je ne veux plus aimer que ma mère Marie,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Car, comme j'étais faible et bien méchant encore,
Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,
Elle baissa mes yeux et me joignit les mains
Et m'enseigna les mots par lesquels on adore...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et tous ces bons efforts vers les croix et les plaies,
Comme je l'invoquais, elle en ceignit mes reins.
Ses idées sur l'histoire sont d'une âme pieuse. Il regrette de n'être
pas né du temps de Louis Racine et de Rollin, quand les hommes de
lettres servaient la messe et chantaient aux offices,
Quand Maintenon jetait sur la France ravie
L'ombre douce et la paix de ses coiffes de lin.
Puis il se ravise, et, dans une belle horreur de l'hérésie:
Non: il fut gallican, ce siècle, et janséniste!
Il lui préfère «le moyen âge énorme et délicat;» il voudrait y avoir
vécu, avoir été un saint, avoir eu
Haute théologie et solide morale.
Bref, la foi la plus naïve, la plus soumise; nous sommes à cent lieues
du christianisme littéraire, de la vague religiosité romantique. M. Paul
Verlaine a avec Dieu des dialogues comparables (je le dis sérieusement)
à ceux du saint auteur de l'_Imitation_. Il échange avec le Christ des
sonnets pieux, des sonnets ardents et qui, si l'on n'était arrêté çà et
là par les maladresses et les insuffisances de l'expression, seraient
d'une extrême beauté. Dieu lui dit: «Mon fils, il faut m'aimer.» Et le
poète répond: «Moi, vous aimer! Je tremble et n'ose. Je suis indigne.»
Et Dieu reprend: «Il faut m'aimer.» Mais ici je ne puis me tenir de
citer encore; car, à mesure que le dialogue se développe, la forme en
devient plus irréprochable, et je crois bien que les derniers sonnets
contiennent quelques-uns des vers les plus pénétrants et les plus
religieux qu'on ait écrits:
--Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée
De toute éternité, pauvre âme délaissée,
Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté.
--Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.
Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment,
Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,
Ô justice que la vertu des bons redoute?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tendez-moi votre main, que je puisse lever
Cette chair accroupie et cet esprit malade.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,
Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise
De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église
Comme la guêpe vole au lis épanoui.
Approche-toi de mon oreille. Épanches-y
L'humiliation d'une brave franchise.
Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise
Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi;
Puis franchement et simplement viens à ma table,
Et je t'y bénirai d'un repas délectable
Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère
D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre.
D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,
D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence,
D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,
Enfin, de devenir un peu semblable à moi...,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et, pour récompenser ton zèle en ces devoirs
Si doux qu'ils sont encor d'ineffables délices,
Je te ferai goûter sur terre mes prémices,
La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs
Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larme
D'une joie extraordinaire; votre voix
Me fait comme du bien et du mal à la fois;
Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi;
Je suis indigne, mais je sais votre clémence.
Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici
Plein d'une humble prière, encor qu'un trouble immense
Brouille l'espoir que votre voix me révéla,
Et j'aspire en tremblant.
--Pauvre âme, c'est cela!
Avez-vous rencontré, fût-ce chez sainte Catherine de Sienne ou chez
sainte Thérèse, plus belle effusion mystique? Et pensez-vous qu'un saint
ait jamais mieux parlé à Dieu que M. Paul Verlaine? À mon avis, c'est
peut-être la première fois que la poésie française a véritablement
exprimé _l'amour de Dieu_.
Sentiment singulier quand on y songe, difficile à comprendre, difficile
à éprouver dans sa plénitude. M. Paul Verlaine s'écrie avec saint
Augustin: «Mon Dieu! vous si haut, si loin de moi, comment vous aimer?»
En réalité, ce qu'il traduit ainsi, ce n'est pas l'impossibilité d'aimer
Dieu, mais celle de le concevoir tel qu'il puisse être aimé, ou (ce qui
revient au même) l'impuissance à l'_imaginer_ dès qu'on essaye de le
_concevoir_ comme il doit être: principe des choses, éternel,
omnipotent, infini... Comment donc faire? comment aimer d'amour ce qui
n'a pas de limites ni de formes? L'âme croyante n'arrive à se
satisfaire là-dessus que par une illusion. Elle croit concevoir un
Dieu infini en lui prêtant une bonté, une justice infinies, etc., et
elle ne s'aperçoit point qu'elle le limite par là et que ces vertus
n'ont un sens que chez des êtres bornés, en rapport les uns avec les
autres. Et pourtant je vous défie de trouver mieux, car pensez: il faut
que Dieu soit infini pour être Dieu, et il faut qu'il soit fini pour
communiquer avec nous. Au fond, on n'aime Dieu que si on se le
représente, sans s'en rendre compte, comme la meilleure et la plus belle
créature qu'il nous soit donné de rêver et comme une merveilleuse âme
humaine qui gouvernerait le monde.
Mais cette illusion est un grand bienfait. Car, en permettant d'aimer
Dieu _déraisonnablement_, comme on aime les créatures, elle résout
toutes les difficultés qui naissent dans notre esprit du spectacle de
l'univers. Elle répond à tous les «pourquoi.» Pourquoi le monde est-il
inintelligible? Pourquoi le partage inégal des biens et des maux?
Pourquoi la douleur? On aurait peine à pardonner ces choses à un Dieu
que l'on concevrait rationnellement et que, par suite, on n'aimerait
point: on en remercie le Dieu que l'on conçoit tout de travers, mais
qu'on aime. Tout ce qu'il fait est bon, parce que nous le voulons ainsi.
Toute souffrance est bénie, non comme équitable, mais comme venant de
lui. Tout est bien, non parce qu'il est juste et bon, mais parce que
nous l'aimons et que notre amour le déclare juste et bon quoi qu'il
fasse. C'est donc notre amour qui crée sa sainteté. Remarquez que c'est
exactement le parti pris héroïque et fou des amoureux romanesques, des
chevaliers de la Table ronde ou des bergers de l'_Astrée_, ce qui les
rendait capables d'immoler à leur maîtresse non seulement leur intérêt,
mais leur raison, et d'accepter ses plus injustifiables caprices comme
des ordres absolus et sacrés. Tant il est vrai qu'il n'y a qu'un amour!
Et, de fait, toutes les épithètes que l'auteur de l'_Imitation_ donne à
l'amour de Dieu conviennent aussi à l'amour de la femme. Le dévot aime,
sous le nom de Dieu, la beauté et la bonté des choses finies d'où il a
tiré son idéal,--et le chevalier mystique aimait cet idéal à travers et
par delà la forme finie de sa maîtresse. On s'explique maintenant que
l'amour divin donne à ceux qui en sont pénétrés la force d'accomplir les
plus grands sacrifices apparents, de pratiquer la chasteté, la pauvreté,
le détachement; car ces sacrifices d'objets terrestres, nous les faisons
à un idéal qu'une expérience terrestre a lentement composé: c'est donc
encore à nous-mêmes que nous nous sacrifions.
Aimer Dieu, c'est aimer l'âme humaine agrandie avec la joie de
l'agrandir toujours et de mesurer notre propre valeur à cet
accroissement--et aussi avec l'angoisse de voir cette création de notre
pensée s'évanouir dans le mystère et nous échapper. Nul sentiment ne
doit être plus fort. Et cela, surtout dans la religion catholique, où la
raison ne garde point, comme dans d'autres religions des sortes de
demi-droits honteux, mais se soumet toute à l'amour. On comprend dès
lors que, pour une âme purement sensitive et aimante comme celle de M.
Paul Verlaine, le catholicisme ait été un jour la seule religion
possible, le refuge unique après des misères et des aventures où déjà sa
raison avait pris l'habitude d'abdiquer.
Ô les douces choses que sa piété lui inspire!
Écoutez la chanson bien douce
Qui ne pleure que pour vous plaire.
Elle est discrète, elle est légère:
Un frisson d'eau sur de la mousse!...
Elle dit, la voix reconnue,
Que la bonté, c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue...
Accueillez la voix qui persiste
Dans son naïf épithalame.
Allez, rien n'est meilleur â l'âme
Que de faire une âme moins triste...
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je ne me souviens plus que du mal que j'ai fait.
Dans tous les mouvements bizarres de ma vie,
De mes malheurs, selon le moment et le lieu,
Des autres et de moi, de la route suivie,
Je n'ai rien retenu que la bonté de Dieu.
Et sur la femme, auxiliatrice de Dieu, sur la femme qui console, apaise
et purifie:
Beauté des femmes, leur faiblesse, et ces mains pâles
Qui font souvent le bien et peuvent tout le mal...
Et toujours, maternelle endormeuse des râles,
Même quand elle ment, cette voix!...
. . . . . . . . . . . . . . . . .
Remords si chers, peine très bonne,
Rêves bénis, mains consacrées,
Ô ces mains, ces mains vénérées,
Faites le geste qui pardonne!
. . . . . . . . . . . . . . . .
Et j'ai revu l'enfant unique...
Et tout mon sang chrétien chanta la chanson pure.
J'entends encor, je vois encor! Loi du devoir
Si douce! Enfin, je sais ce qu'est entendre et voir,
J'entends, je vois toujours! Voix des bonnes pensées
Innocence! avenir! Sage et silencieux,
Que je vais vous aimer, vous un instant pressées,
Belles petites mains qui fermerez mes yeux!
Hélas! toutes ces chansons ne sont pas claires. Mais ici il faut
distinguer. Il y a celles qu'on ne comprend pas parce qu'elles sont
obscures, sans que le poète l'ait voulu,--et celles qu'on ne comprend
pas parce qu'elles sont inintelligibles et qu'il l'a voulu ainsi. Je
préfère de beaucoup ces dernières. En voici une:
L'espoir luit, comme un brin de paille dans l'étable.
Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?
Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.
Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?
Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,
Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,
Et je dorloterai les rêves de ta sieste,
Et tu chantonneras comme un enfant bercé.
Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, Madame.
Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme
Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.
Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.
Va, dors. L'espoir luit comme un caillou dans un creux.
Ah! quand refleuriront les roses de septembre?
Comprenez-vous? Quelle suite y a-t-il dans ces idées? Quel lien entre
ces phrases? Qui est-ce qui parle? Où cela se passe-t-il? On ne sait pas
d'abord. On sent seulement que cela est doux, tendre, triste, et que
plusieurs vers sont exquis. Longtemps je n'ai pu comprendre ce
sonnet--et je l'aimais pourtant. À force de le relire, voici ce que j'ai
trouvé.
Midi, l'été. Le poète est entré dans un cabaret, au bord de la
grand'route poudreuse, avec une femme, celle qui l'a accueilli après ses
fautes et ses malheurs et dont il invoque si souvent les belles petites
mains. La chaleur est accablante. Le poète a bu du vin bleu; il est
ivre, il est morne. Et alors il entend la voix de sa compagne. Que
dit-elle?
Ce qui rend le sonnet difficile à saisir, c'est que l'expression de
sentiments assez clairs en eux-mêmes y est coupée de menus détails, très
précis, mais dont on ne sait d'où ils viennent ni à quoi ils sont
empruntés. Quand on a trouvé que le lieu est un cabaret, tout s'explique
assez aisément.
Premier quatrain. La voix dit: «Ne sois pas si triste. Espère.
L'espérance luit dans le malheur comme un brin de paille dans l'étable.»
Pourquoi cette comparaison--très juste d'ailleurs, mais si inattendue?
C'est que nous sommes, comme j'ai dit, dans une auberge de campagne.
Sans doute une des portes de la salle donne sur l'étable où sont les
vaches et le cheval, et, dans l'obscurité, des pailles luisent parmi la
litière...
Mais, tandis que la voix parle, le poète, complètement abruti, regarde
d'un air effaré une guêpe qui bourdonne autour de son verre. «N'aie pas
peur, lui dit sa compagne: des guêpes, il y en a toujours dans cette
saison. On a beau fermer les volets: toujours quelque fente laisse
passer un rayon qui les attire. Tu ferais mieux de dormir...»
Second quatrain. «Tu ne veux pas?» Ici le poète ouvre et ferme, d'un air
de malaise, sa bouche pâteuse.--«Allons, bois un bon verre d'eau
fraîche, et dors.» Le reste va de soi.
Premier tercet.--La voix s'adresse à la cabaretière qui tourne autour de
la table et fait du bruit. Elle la prie de s'éloigner.--La fin est
limpide. Le sonnet se termine par un souvenir et un espoir. «Les roses
de septembre» marquent sans doute le commencement du dernier amour du
poète.--Relisez maintenant, et dites si toute la pièce n'est pas
adorable!