V.

Nous n'avons encore vu, dans M. Verlaine, qu'un poète élégiaque inégal

et court, d'un charme très particulier çà et là. Mais déjà dans les

_Poèmes saturniens_ se rencontrent des poésies d'une bizarrerie malaisée

à définir, qui sont d'un poète un peu fou ou qui peut-être sont d'un

poète mal réveillé, le cerveau troublé par la fumée des rêves ou par

celle des boissons, en sorte que les objets extérieurs ne lui arrivent

qu'à travers un voile et que les mots ne lui viennent qu'à travers des

paresses de mémoire.

Écoutez d'abord ceci:

La lune plaquait ses teintes de zinc

Par angles obtus;

Des bouts de fumée en forme de cinq

Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.

Le ciel était gris. La bise pleurait

Ainsi qu'un basson.

Au loin un matou frileux et discret

Miaulait d'étrange et grêle façon.

Moi, j'allais rêvant du divin Platon

Et de Phidias,

Et de Salamine et de Marathon,

Sous l'oeil clignotant des bleus becs de gaz.

Et puis c'est tout.--Qu'est-ce que c'est que ça?--C'est une impression.

C'est l'impression d'un monsieur qui se promène dans une rue de Paris la

nuit, et qui songe à Platon et à Salamine, et qui trouve drôle de songer

à Salamine et à Platon «sous l'oeil des becs de gaz».--Pourquoi est-ce

drôle?--Je ne sais pas. Peut-être parce que Platon est mort voilà plus

de deux mille ans et parce qu'un coin de rue parisienne est extrêmement

différent de l'idée que nous nous faisons du Pnyx ou de

l'Acropole.--Mais, à ce compte, tout est drôle.--Parfaitement. Un poète

selon la plus récente formule est avant tout un être étonné.--Mais ce

monsieur qui est si fier de penser à Platon en flânant sur le trottoir,

l'a-t-il lu?--À la vérité, je ne crois pas.--Mais le paysage nocturne

qu'il nous décrit n'est-il pas difficile à concevoir? «Plaquer des

teintes de zinc _par angles obtus_», cela n'a aucun sens. Voit-on si

nettement la fumée des toits, la nuit, surtout quand les becs de gaz

sont allumés? Et cette fumée a-t-elle jamais la forme d'un cinq, surtout

quand il fait du vent («La bise pleurait»)? Et, si la lune éclaire,

comment le ciel peut-il être «gris»? Et, si le matou qu'on entend est

«discret», comment peut-il miauler «d'étrange façon»? Il y a dans tout

cela bien des mots mis au hasard.--Justement. Ils ont le sens qu'a voulu

le poète, et ils ne l'ont que pour lui. Et, de même, lui seul sent le

piquant du rapprochement de Platon et des becs de gaz. Mais il ne

l'explique pas, il en jouit tout seul. La poésie nouvelle est

essentiellement subjective.--Tant mieux pour elle. Mais cette poésie

nouvelle n'est alors qu'une sorte d'aphasie.--Il se peut.

Enfin, voici un exemple de poésie proprement symboliste (je ne dis pas

symbolique, car la poésie symbolique, on la connaissait déjà, c'était

celle que l'on comprenait):

Le souvenir avec le crépuscule

Rougeoie et tremble à l'ardent horizon

De l'espérance en flamme qui recule

Et s'agrandit ainsi qu'une cloison

Mystérieuse, où mainte floraison

--Dahlia, lis, tulipe et renoncule--

S'élance autour d'un treillis et circule

Parmi la maladive exhalaison

De parfums lourds et chauds, dont le poison

--Dahlia, lis, tulipe et renoncule,--

Noyant mes sens, mon âme et ma raison,

Mêle dans une immense pâmoison

Le souvenir avec le crépuscule.

Saisissez-vous? On conçoit qu'il y ait un rapport, une ressemblance

entre le souvenir et le crépuscule, entre la mélancolie du couchant, du

jour qui se meurt, et la tristesse qu'on éprouve à se rappeler le passé

mort. Mais entre le crépuscule et l'espérance? Comment l'esprit du poète

va-t-il de l'un à l'autre? Sans doute le crépuscule peut figurer le

souvenir parce qu'il est triste comme lui; et il peut (plus

difficilement) figurer aussi l'espérance parce qu'il est encore lumineux

et qu'il a quelquefois des couleurs éclatantes et paradisiaques; mais

comment peut-il figurer les deux à la fois? Et «le souvenir rougeoyant

avec le crépuscule à l'horizon de l'espérance», qu'est-ce que cela

signifie, dieux justes? La «maladive exhalaison de parfums lourds» (les

parfums du dahlia et de la tulipe?), c'est, si vous voulez, le souvenir;

mais «l'immense pâmoison», ce serait plutôt l'espérance... Ô ma tête!...

Jadis, quand on traduisait un état moral par une image empruntée au

monde extérieur, chacun des traits de cette image avait sa

signification, et le poète aurait pu rendre compte de tous les détails

de sa métaphore, de son allégorie, de son symbole. Mais ici le poète

exprime par une seule image deux sentiments très distincts; puis il la

développe pour elle-même où plutôt la laisse se développer avec une

sorte de caprice languissant. En réalité, il note sans dessein, sans nul

souci de ce qui les lie, les sensations et les sentiments qui surgissent

obscurément en lui, un soir, en regardant le ciel rouge encore du soleil

éteint. «... Crépuscule; souvenir... Il rougeoie; espérance... Il

fleurit; dahlia, lis, tulipe, renoncule; treillis de serre; parfums

chauds... On pâme, on s'endort...; souvenir; crépuscule...» Ni le

rapport entre les images et les idées, ni le rapport des images entre

elles n'est énoncé. Et avec tout cela (relisez, je vous prie), c'est

extrêmement doux à l'oreille. La phrase, avec ses reprises de mots, ses

rappels de sons, ses entrelacements et ses ondoiements, est d'une

harmonie et d'une mollesse charmantes. L'unité de cette petite pièce

n'est donc point dans la signification totale des mots assemblés, mais

dans leur musique et dans la mélancolie et la langueur dont ils sont

tout imprégnés. C'est la poésie du crépuscule exprimée dans le songe

encore, avant la réflexion, avant que les images et les sentiments que

le crépuscule éveille n'aient été ordonnés et liés par le jugement.

C'est presque de la poésie avant la parole: c'est de la poésie de

limbes, du rêve écrit.

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 19 / 70 题