Les traits que je viens de rassembler par caprice et pour mon plaisir,
je ne prétends pas du tout qu'ils s'appliquent à la personne de M. Paul
Verlaine. Mais pourtant il me semble que l'espèce de poésie vague, très
naïve et très cherchée, que je m'efforçais de définir tout à l'heure,
est un peu celle de l'auteur des _Poèmes saturniens_ et de _Sagesse_
dans ses meilleures pages. La poésie de M. Verlaine représente pour moi
le dernier degré soit d'inconscience, soit de raffinement, que mon
esprit infirme puisse admettre. Au delà, tout m'échappe: c'est le
bégayement de la folie; c'est la nuit noire; c'est, comme dit
Baudelaire, le vent de l'imbécillité qui passe sur nos fronts. Parfois
ce vent souffle et parfois cette nuit s'épanche à travers l'oeuvre de M.
Verlaine; mais d'assez grandes parties restent compréhensibles; et,
puisque les ahuris du symbolisme le considèrent comme un maître et un
initiateur, peut-être qu'en écoutant celles de ses chansons qui offrent
encore un sens à l'esprit, nous aurons quelque soupçon de ce que
prétendent faire ces adolescents ténébreux et doux.
Dans leur ensemble, les _Poèmes saturniens_ (comme beaucoup d'autres
recueils de vers de la même époque) sont tout simplement le premier
volume d'un poète qui a fréquenté chez Leconte de Lisle et qui a lu
Baudelaire. Mais ce livre offre déjà certains caractères originaux.
On dirait d'abord que ce poète est, peu s'en faut, un ignorant.--Vous me
répondrez que vous en connaissez d'autres, et que cela ne suffit pas
pour être original.--Mais je suppose ce point admis que, malgré tout et
en dépit de ce qui lui manque, M. Verlaine est un vrai poète. Disons
donc que ce poète est souvent peu attentif au sens et à la valeur des
signes écrits qu'il emploie, et que, d'autres fois, il se laisse prendre
aux grands mots ou à ceux qui lui paraissent distingués.
J'ouvre le livre à la première page. Dans les vingt vers qui servent de
préface, je lis que les hommes nés sous le signe de Saturne doivent être
malheureux,
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
Par la _logique_ d'une influence maligne.
Que veut dire ici le mot _logique_, je vous prie? Je vois au même
endroit que le sang de ces hommes
Roule
En grésillant leur triste idéal qui s'écroule.
Voilà des métaphores qui ne se suivent guère. Je tourne la page. J'y lis
que, dans l'Inde antique,
_Une connexité grandiosement alme_
Liait le Kçhatrya serein au chanteur calme.
Je continue à feuilleter. Je trouve des «grils sculptés qu'_alternent_
des couronnes» et «des éclairs _distancés_ avec art», et de très
nombreux vers comme celui-ci, qui unit d'une façon si choquante une
expression scientifique et des mots de poète:
_L'atmosphère ambiante_ a des _baisers de soeur_.
Ces bigarrures fâcheuses, ces dissonances baroques, vous les rencontrez
à chaque instant chez M. Verlaine, et plus nombreuses d'un volume à
l'autre. Chose inattendue, ce poète, que ses disciples regardent comme
un artiste si consommé, écrit par moments (osons dire notre pensée)
comme un élève des écoles professionnelles, un officier de santé ou un
pharmacien de deuxième classe qui aurait des heures de lyrisme. Il y a
une énorme lacune dans son éducation littéraire. La mienne, il est vrai,
me rend peut-être plus sensible que de raison à ces insuffisances et à
ces ridicules.
C'est amusant, après cela, de le voir faire l'artiste impeccable, le
sculpteur de strophes, le monsieur qui se méfie de l'inspiration,--et
écrire avec béatitude:
À nous qui ciselons les mots comme des coupes
Et qui faisons des vers émus très froidement...
Ce qu'il nous faut, à nous, c'est, aux lueurs des lampes,
La science conquise et le sommeil dompté.
Mais cet écrivain si malhabile a pourtant déjà, je ne sais comment, des
vers d'une douceur pénétrante, d'une langueur qui n'est qu'à lui et qui
vient peut-être de ces trois choses réunies: charme des sons, clarté du
sentiment et demi-obscurité des mots. Par exemple, il nous dit qu'il
rêve d'une femme inconnue, qui l'aime, qui le comprend, qui pleure avec
lui; et il ajoute:
Son nom? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des _aimés que la vie exila_.
Son regard est pareil aux regards des statues,
Et pour sa voix lointaine, et calme, et grave, elle a
_L'inflexion des voix chères qui se sont tues_.
N'y regardez pas de trop près. «Les aimés que la vie exila», cela
veut-il dire «ceux pour qui la vie fut un exil», ou «ceux qui ont été
exilés de la vie, ceux qui sont morts»?--«L'inflexion des voix chères
qui se sont tues», qu'est-ce que cela? Est-ce l'inflexion qu'avaient ces
voix? ou l'inflexion qu'elles ont maintenant quoiqu'elles se taisent,
celle qu'elles ont dans le souvenir?--En tous cas, ce que ces vers
équivoques nous communiquent clairement, c'est l'impression de quelque
chose de lointain, de disparu, et que nous pouvons seulement rêver. Et
l'on m'a dit que ces vers étaient délicieux, et je l'ai cru.
De la douceur! de la douceur! de la douceur!
--Qu'est cela? direz-vous. Une phrase de vaudeville, sans doute? Cela
rappelle le «bénin, bénin», de M. Fleurant.--Point. C'est un vers plein
d'ingénuité par où commence un sonnet très tendre. Et ce sonnet est
joli, et j'en aime les deux tercets:
Mais dans ton cher coeur d'or, me dis-tu, mon enfant,
La fauve passion va sonnant l'oliphant.
Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse!
Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,
Et fais-moi des serments que tu rompras demain,
Et pleurons jusqu'au jour, ô petite fougueuse.
J'aime aussi la _Chanson d'automne_, quoique certains mots (_blême_ et
_suffocant_) ne soient peut-être pas d'une entière propriété et
s'accordent mal avec la «langueur» exprimée tout de suite avant:
Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.
Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens,
Et je pleure.
Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
De çà, de là,
Pareil à la
Feuille morte.
(Mais, j'y pense, la douceur triste de l'automne comparée aux longs
sanglots des violons, c'est bien une de ces assimilations que l'auteur
du _Traité du verbe_ croit avoir inventées. Or, me reportant à ce
mystérieux traité, j'y vois que les sons _o_ et _on_ correspondent aux
«cuivres glorieux», et non pas aux violons: que ceux-ci sont représentés
par les voyelles _e_, _é_, _è_, et par les consonnes _s_ et _z_, et
qu'ils traduisent non pas la tristesse, mais la passion et la prière...
À qui donc entendre?)