III.

Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à découvrir en poésie?

Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peut-être. Quoi? je ne

sais. Quelque chose de moins précis, de moins raisonnable, de moins

clair, de plus chantant, de plus rapproché de la musique que la poésie

romantique et parnassienne. Notre poésie a toujours trop ressemblé à de

la belle prose. Ceux mêmes qui y ont mis le moins de raison en ont

encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontané, d'aussi

gracieusement incohérent, d'aussi peu oratoire et discursif que

certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des séries

d'impressions notées comme en rêve. Mais supposez en même temps que ces

impressions soient très fines, très délicates et très poignantes,

qu'elles soient celles d'un poète un peu malade, qui a beaucoup exercé

ses sens et qui vit à l'ordinaire dans un état d'excitation nerveuse.

Bref, une poésie sans pensée, à la fois primitive et subtile, qui

n'exprime point des suites d'idées liées entre elles (comme fait la

poésie classique), ni le monde physique dans la rigueur de ses contours

(comme fait la poésie parnassienne), mais des états d'esprit où nous ne

nous distinguons pas bien des choses, où les sensations sont si

étroitement unies aux sentiments, où ceux-ci naissent si rapidement et

si naturellement de celles-là qu'il nous suffit de noter nos sensations

au hasard et comme elles se présentent pour exprimer par là même les

émotions qu'elles éveillent successivement dans notre âme...

Comprenez-vous?... Moi non plus. Il faut être ivre pour comprendre. Si

vous l'êtes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la

rue si vous êtes à Paris, le ciel et les arbres si vous êtes à la

campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible

cesse de vous être extérieur. Vous perdez subitement le pouvoir de l'

«objectiver», de le tenir en dehors de vous. Vous éprouvez réellement

qu'un paysage n'est, comme on l'a dit, qu'un état de conscience. Dès

lors il vous semble que vous n'avez qu'à dire vos perceptions pour

traduire du même coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de

préciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la

chose signifiée, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une

fois, comprenez-vous? Moi je comprends de moins en moins; je ne sais

plus, j'en arrive au balbutiement. Je conçois seulement que la poésie

que j'essaye de définir serait celle d'un solitaire, d'un névropathe et

presque d'un fou, qui serait néanmoins un grand poète. Et cette poésie

se jouerait sur les confins de la raison et de la démence.

Quant à l'homme de cette poésie, je veux que ce soit un être

exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement,

à part des autres hommes. Je me le figure presque illettré. Peut-être

a-t-il fait de vagues humanités; mais il ne s'en est pas souvenu. Il

connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français: il ne se

rattache pas à une tradition. Il ignore souvent le sens étymologique des

mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des

âges; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus

malléables qu'ils ne nous paraissent, à nous. Il a une tête étrange, le

profil de Socrate, un front démesuré, un crâne bossué comme un bassin de

cuivre mince. Il n'est point civilisé; il ignore les codes et la morale

reçue. On a vu dans le cénacle parnassien sa face de faune cornu, fils

intact de la nature mystérieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la

musique des mots, mais de leur musique seulement; et il est resté un

étranger parmi ces Latins sensés et lucides...

Un jour, il disparaît. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma

fantaisie. Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société

régulière. Je veux le voir derrière les barreaux d'une geôle, comme

François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie,

complice des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de

sensibilité, pour avoir mal gouverné son corps et, si vous voulez, pour

avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe,

un amour réprouvé par les lois et coutumes de l'Occident moderne. Mais,

socialement avili, il reste candide. Il se repent avec simplicité, comme

il a péché--et d'un repentir catholique, fait de terreur et de

tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pensée: il demeure, dans

sa conversion comme dans sa faute, un être purement sensitif...

Puis une femme, peut-être, a eu pitié de lui, et il s'est laissé

conduire comme un petit enfant. Il reparaît, mais continue de vivre à

l'écart. Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni

dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris, dans

l'arrière-boutique d'un marchand de vin, où il boit du vin bleu. Il est

aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les

grands bois. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque

médecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer à l'hôpital;

il s'y attarde, il y écrit des vers; des chansons bizarres et tristes

bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il

n'est point déclassé: il n'est pas classé du tout. Son cas est rare et

singulier. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il

vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des

individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intérêt,

mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a

gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux à la

lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un

songe...

Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques poètes

contemporains; mais ils n'ont servi qu'à éveiller en lui et à lui

révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond,

il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point, comme

les grands écrivains, parce qu'il la sait, mais, comme les enfants,

parce qu'il l'ignore. Il donne ingénument aux mots des sens inexacts. Et

ainsi il passe auprès de quelques jeunes hommes pour un abstracteur de

quintessence, pour l'artiste le plus délicat et le plus savant d'une fin

de littérature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un

barbare, un sauvage, un enfant... Seulement cet enfant a une musique

dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui

n'avait entendues...

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 17 / 70 题