Est-ce à dire qu'il n'y eût plus rien à découvrir en poésie?
Je ne dis pas cela. Il y avait quelque chose peut-être. Quoi? je ne
sais. Quelque chose de moins précis, de moins raisonnable, de moins
clair, de plus chantant, de plus rapproché de la musique que la poésie
romantique et parnassienne. Notre poésie a toujours trop ressemblé à de
la belle prose. Ceux mêmes qui y ont mis le moins de raison en ont
encore trop mis. Imaginez quelque chose d'aussi spontané, d'aussi
gracieusement incohérent, d'aussi peu oratoire et discursif que
certaines rondes enfantines et certaines chansons populaires, des séries
d'impressions notées comme en rêve. Mais supposez en même temps que ces
impressions soient très fines, très délicates et très poignantes,
qu'elles soient celles d'un poète un peu malade, qui a beaucoup exercé
ses sens et qui vit à l'ordinaire dans un état d'excitation nerveuse.
Bref, une poésie sans pensée, à la fois primitive et subtile, qui
n'exprime point des suites d'idées liées entre elles (comme fait la
poésie classique), ni le monde physique dans la rigueur de ses contours
(comme fait la poésie parnassienne), mais des états d'esprit où nous ne
nous distinguons pas bien des choses, où les sensations sont si
étroitement unies aux sentiments, où ceux-ci naissent si rapidement et
si naturellement de celles-là qu'il nous suffit de noter nos sensations
au hasard et comme elles se présentent pour exprimer par là même les
émotions qu'elles éveillent successivement dans notre âme...
Comprenez-vous?... Moi non plus. Il faut être ivre pour comprendre. Si
vous l'êtes jamais, vous remarquerez ceci. Le monde sensible (toute la
rue si vous êtes à Paris, le ciel et les arbres si vous êtes à la
campagne) vous entre, si je puis dire, dans les yeux. Le monde sensible
cesse de vous être extérieur. Vous perdez subitement le pouvoir de l'
«objectiver», de le tenir en dehors de vous. Vous éprouvez réellement
qu'un paysage n'est, comme on l'a dit, qu'un état de conscience. Dès
lors il vous semble que vous n'avez qu'à dire vos perceptions pour
traduire du même coup vos sentiments, que vous n'avez plus besoin de
préciser le rapport entre la cause et l'effet, entre le signe et la
chose signifiée, puisque les deux se confondent pour vous... Encore une
fois, comprenez-vous? Moi je comprends de moins en moins; je ne sais
plus, j'en arrive au balbutiement. Je conçois seulement que la poésie
que j'essaye de définir serait celle d'un solitaire, d'un névropathe et
presque d'un fou, qui serait néanmoins un grand poète. Et cette poésie
se jouerait sur les confins de la raison et de la démence.
Quant à l'homme de cette poésie, je veux que ce soit un être
exceptionnel et bizarre. Je veux qu'il soit, moralement et socialement,
à part des autres hommes. Je me le figure presque illettré. Peut-être
a-t-il fait de vagues humanités; mais il ne s'en est pas souvenu. Il
connaît peu les Grecs, les Latins et les classiques français: il ne se
rattache pas à une tradition. Il ignore souvent le sens étymologique des
mots et les significations précises qu'ils ont eues dans le cours des
âges; les mots sont donc pour lui des signes plus souples, plus
malléables qu'ils ne nous paraissent, à nous. Il a une tête étrange, le
profil de Socrate, un front démesuré, un crâne bossué comme un bassin de
cuivre mince. Il n'est point civilisé; il ignore les codes et la morale
reçue. On a vu dans le cénacle parnassien sa face de faune cornu, fils
intact de la nature mystérieuse. Il s'enivrait, avec les autres, de la
musique des mots, mais de leur musique seulement; et il est resté un
étranger parmi ces Latins sensés et lucides...
Un jour, il disparaît. Qu'est-il devenu? Je vais jusqu'au bout de ma
fantaisie. Je veux qu'il ait été publiquement rejeté hors de la société
régulière. Je veux le voir derrière les barreaux d'une geôle, comme
François Villon, non pour s'être fait, par amour de la libre vie,
complice des voleurs et des malandrins, mais plutôt pour une erreur de
sensibilité, pour avoir mal gouverné son corps et, si vous voulez, pour
avoir vengé, d'un coup de couteau involontaire et donné comme en songe,
un amour réprouvé par les lois et coutumes de l'Occident moderne. Mais,
socialement avili, il reste candide. Il se repent avec simplicité, comme
il a péché--et d'un repentir catholique, fait de terreur et de
tendresse, sans raisonnement, sans orgueil de pensée: il demeure, dans
sa conversion comme dans sa faute, un être purement sensitif...
Puis une femme, peut-être, a eu pitié de lui, et il s'est laissé
conduire comme un petit enfant. Il reparaît, mais continue de vivre à
l'écart. Nul ne l'a jamais vu ni sur le boulevard, ni au théâtre, ni
dans un salon. Il est quelque part, à un bout de Paris, dans
l'arrière-boutique d'un marchand de vin, où il boit du vin bleu. Il est
aussi loin de nous que s'il n'était qu'un satyre innocent dans les
grands bois. Quand il est malade ou à bout de ressources, quelque
médecin, qu'il a connu interne autrefois, le fait entrer à l'hôpital;
il s'y attarde, il y écrit des vers; des chansons bizarres et tristes
bruissent pour lui dans les plis des froids rideaux de calicot blanc. Il
n'est point déclassé: il n'est pas classé du tout. Son cas est rare et
singulier. Il trouve moyen de vivre dans une société civilisée comme il
vivrait en pleine nature. Les hommes ne sont point pour lui des
individus avec qui il entretient des relations de devoir et d'intérêt,
mais des formes qui se meuvent et qui passent. Il est le rêveur. Il a
gardé une âme aussi neuve que celle d'Adam ouvrant les yeux à la
lumière. La réalité a toujours pour lui le décousu et l'inexpliqué d'un
songe...
Il a bien pu subir un instant l'influence de quelques poètes
contemporains; mais ils n'ont servi qu'à éveiller en lui et à lui
révéler l'extrême et douloureuse sensibilité, qui est son tout. Au fond,
il est sans maître. La langue, il la pétrit à sa guise, non point, comme
les grands écrivains, parce qu'il la sait, mais, comme les enfants,
parce qu'il l'ignore. Il donne ingénument aux mots des sens inexacts. Et
ainsi il passe auprès de quelques jeunes hommes pour un abstracteur de
quintessence, pour l'artiste le plus délicat et le plus savant d'une fin
de littérature. Mais il ne passe pour tel que parce qu'il est un
barbare, un sauvage, un enfant... Seulement cet enfant a une musique
dans l'âme, et, à certains jours, il entend des voix que nul avant lui
n'avait entendues...