Cela veut dire: «Résumons-nous.»

«L'idée, qui seule importe, en la vie est éparse.

«Aux ordinaires et mille visions (pour elles-mêmes à négliger) où

l'Immortelle se dissémine, le logique et méditant poète les

lignes saintes ravisse, desquelles il composera la vision seule

digne: le réel et suggestif SYMBOLE d'où, palpitante pour le

rêve, en son intégrité nue se lèvera l'Idée première et dernière

ou vérité.»

Cela signifie, je crois, en langage humain, que certaines formes,

certains aspects du monde physique font naître en nous certains

sentiments, et que, réciproquement, ces sentiments évoquent ces visions

et peuvent s'exprimer par elles. Cela signifie aussi, par suite, que le

poète ne copie pas exactement la réalité, mais ne lui emprunte que ce

qui correspond, en elle, à l'impression qu'il veut traduire... Mais

est-ce qu'il ne vous semble pas que nous nous doutions un peu de ces

choses?

L'invention des symbolistes consiste peut-être à _ne pas dire_ quels

sentiments, quelles pensées ou quels états d'esprit ils expriment par

des images. Mais cela même n'est pas neuf. Un SYMBOLE est, en somme, une

comparaison prolongée dont on ne nous donne que le second terme, un

système de métaphores suivies. Bref, le symbole, c'est la vieille

«allégorie» de nos pères. Horreur! la pièce de Mme Deshoulières: «Dans

ces prés fleuris...» est un symbole! Et c'est un symbole que _le Vase

brisé_, si vous rayez les deux dernières strophes.

Seulement, prenez garde: si vous les rayez, celles qui resteront seront

toujours charmantes; mais vous verrez qu'elles n'exprimeront plus rien

de bien précis, qu'elles ne vous suggéreront plus que l'idée vague d'une

brisure, d'une blessure secrète. Les symboles précis et clairs par

eux-mêmes sont assez peu nombreux. Il est très vrai que la plus belle

poésie est faite d'images, mais d'images expliquées. Si vous ôtez

l'explication, vous ne pourrez plus exprimer que des idées ou des

sentiments très généraux et très simples: naissance ou déclin d'amour,

joie, mélancolie, abandon, désespoir... Et ainsi (c'est où je voulais en

venir) le symbolisme devient extrêmement commode pour les poètes qui

n'ont pas beaucoup d'idées.

Et voici la seconde découverte des symbolistes hagards.

On soupçonnait, depuis Homère, qu'il y a des rapports, des

correspondances, des affinités entre certains sons, certaines formes,

certaines couleurs et certains états d'âme. Par exemple, on sentait que

les _a_ multipliés étaient pour quelque chose dans l'impression de

fraîcheur et de paix que donne ce vers de Virgile:

_Pascitur in silva magna formosa juvenca._

On sentait que la douceur des _u_ et la tristesse des _é_ prolongés par

des muettes contribuaient au charme de ces vers de Racine:

Ariane, ma soeur, de quelle amour blessée

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée!

On n'ignorait pas que les sons peuvent être éclatants ou effacés comme

les couleurs, tristes ou joyeux comme les sentiments. Mais on pensait

que ces ressemblances et ces rapports sont un peu fuyants, n'ont rien

de constant ni de rigoureux, et qu'ils nous sont pour le moins indiqués

par le sens des mots qui composent la phrase musicale. Si les _u_ et les

_é_ du distique de Racine nous semblent correspondre à des sons de flûte

ou à des teintes de crépuscule, c'est bien un peu parce que ce distique

exprime en effet une idée des plus mélancoliques.

Mais si l'on vous demandait à quels instruments de musique, à quelles

couleurs, à quels sentiments correspondent exactement les voyelles et

les diphtongues et leurs combinaisons avec les consonnes, vous seriez,

j'imagine, fort empêché. Et si l'on vous disait que ce misérable Arthur

Rimbaud a cru, par la plus lourde des erreurs, que la voyelle _u_ était

verte, vous n'auriez peut-être pas le courage de vous indigner; car il

vous paraît également possible qu'elle soit verte, bleue, blanche,

violette et même couleur de hanneton, de cuisse de nymphe émue, ou de

fraise écrasée.

Or écoutez bien! _A_ est noir, _e_ blanc, _i_ bleu, _o_ rouge, _u_

jaune.

Et le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le

rouge, la trompette; le jaune, la flûte.

Et l'orgue exprime la monotonie, le doute et la simplesse (_sic_); la

harpe, la sérénité; le violon, la passion et la prière; la trompette, la

gloire et l'ovation; la flûte, l'ingénuité et le sourire.

Et vous pourrez voir dans le _Traité du verbe_, déterminées avec la même

précision et pour l'éternité, les nuances de son, de timbre, de couleur

et de sentiment qui résultent des diverses combinaisons des voyelles

entre elles ou avec les consonnes.

Faisons un acte de foi.

Le bon Sully-Prudhomme ne demandait pas mieux que de le faire. Il disait

humblement à un jeune «instrumentiste» qui était venu lui rendre visite:

--Pardonnez-moi. J'essaye de comprendre ce que vous voulez faire. Vous

ne considérez, n'est-ce pas, que la valeur musicale des mots, sans tenir

compte de leur sens?

Le bon jeune homme répondit:

--Nous en tenons compte dans une certaine mesure.

--Mais alors, dit Sully, prenez garde: vous allez être obscurs.

Dans quelle mesure les jeunes symbolards tiennent encore compte du sens

des mots, c'est ce qu'il est difficile de démêler. Mais cette mesure est

petite; et, pour moi, je ne distingue pas bien les endroits où ils sont

obscurs de ceux où ils ne sont qu'inintelligibles.

Pourtant, dans toute erreur il y a, comme dit Shakespeare, une _âme_ de

vérité. Si ces jeunes gens voulaient être raisonnables, s'ils ne

gâtaient point par de damnables exagérations l'évangile qu'ils nous

apportent, on s'apercevrait qu'ils ont fait deux belles découvertes et

bien inattendues (car il n'y a guère plus de six mille ans qu'on les

connaissait).

Ils ont découvert la métaphore et l'harmonie imitative[4]!

[Note 4: Je sais que, parmi les poètes connus sous le nom de

décadents, il y en a qui se laissent lire et qui ont du talent.

Mais ceux-là ne sont, en somme, que des disciples plus ou moins

habiles de Baudelaire, et j'ai pensé qu'il n'était point utile

de parler d'eux.]

Les Contemporains, Quatrième Série Etudes et Portraits Littéraires · 第 16 / 70 题