moindre seizième de soupir, d’où il résulte un geste aussi prétentieux
que saccadé. D’autres semblent avoir des mains de plomb, trop lourdes
pour quitter jamais le clavier. Ce sont des femmes sans élévation,
incapables d’interpréter autre chose que du Fahrbach.
Il en est enfin, dont vous serez, habiles à l’enlever avec la grâce
d’une aile qui s’étire, prête à l’essor, ni trop ni trop peu; ce sont
les femmes qui sentent ce qu’elles jouent et comprennent l’usage que
l’on peut faire d’un bras, surtout lorsqu’il est nu et joli. La façon de
tirer ses gants, de les pelotonner et de les placer au bout du piano a
aussi son importance: veillez-y.
Cela pourtant ne suffit point encore: la musique d’ensemble s’impose.
Mais le monde, dites-vous, est plein de gens qui ne goûtent point ce
passe-temps, et les exécutants sont, en général, les seuls qui s’y
puissent divertir.
Ah! madame, que voilà superficiellement raisonner! Oui, certes, l’on
s’ennuiera, mais s’ennuyer au nom de l’art est un fait que nul n’avouera
de sa vie, et lorsqu’on s’est ennuyé de la sorte, dans le salon d’une
femme, celle-ci acquiert un prestige qu’elle chercherait vainement d’une
autre manière.
Donc, faites de la musique d’ensemble. Choisissez, pour cela, des
ouvrages extraordinaires. Après l’harmonie, organisez la chorale:
reconstituez des opéras entiers avec chœurs et orchestre. Les choses
inédites sont fort appréciées, mais la vieille musique ne l’est pas
moins, à la condition toutefois que l’excès même de son antiquité en
fasse de la musique ignorée, c’est-à-dire nouvelle. On vous saura gré
d’exhumer une messe de Palestrina ou un ballet de Lulli.
L’_Alceste_ de Glück fera fureur, surtout si pour montrer vos
connaissances en histoire et votre largeur d’idées, vous comblez les
entr’actes avec un peu de Piccinni.
Je puis vous résumer mon opinion en quelques mots, opinion qui ne
s’applique point qu’à la musique: tout ce qui est inconnu, même mauvais,
sera toujours bon; tout ce qui est connu, même bon, sera toujours
mauvais.
Ce principe, d’allure saugrenue, également profitable à l’artiste et à
l’amateur, s’explique par les exigences de la petite vanité
individuelle, toujours soucieuse d’en savoir plus que le voisin et de
découvrir des trésors que personne n’a soupçonnés.
Mais je vous vois, madame, inquiète, presque impatientée. Vous m’écoutez
avec distraction et votre curiosité court en avant de mes paroles.
Rassurez-vous, j’ai deviné: c’est Wagner qui vous préoccupe. Sans
hésitation, soyez-en fanatique. Défendez-le du bec et des ongles.
Stigmatisez ses détracteurs ou plutôt, puisqu’il ne faut désobliger
personne, rompez brusquement les chiens, avec pointe de dédain dans le
sourire, si quelque mécréant d’art ose l’attaquer en votre présence.
Wagner est trop jeune pour que vous puissiez ne pas lui rendre hommage.
Seulement, afin de ne pas paraître idolâtrer de confiance, discutez
quelques points. Ainsi l’orchestration, si puissante d’ailleurs du
maître est souvent touffue. La cause en est à la profusion des beautés
qui se superposent et qu’un examen consciencieux permet de savourer à
loisir. Encore faut-il avoir l’oreille exercée. _Lohengrin_, direz-vous,
appartient à la première manière de Wagner, alors qu’il n’était pas
encore complètement affranchi de la délétère influence des Italiens. La
_Walkyrie_ donne une impression plus juste, etc. Pour le reste, écoutez,
recueillez des jugements et sachez en extraire l’essence.
En ce qui concerne Beethoven, Bach, Mozart, Schumann, gardez-les pour
les jours de pénurie. On en peut toujours servir, tant leur supériorité
est établie, mais les drôles sont aujourd’hui si répandus qu’il faut
mettre dans leur usage beaucoup de discernement et de modération.
A dessein, je n’ai pas parlé de la musiquette dérivée d’Offenbach: ne
vous abaissez jamais jusqu’à y faire même allusion. Votre mari seul peut
l’aimer sans inconvénient.
Enfin, recommandation dernière au sujet de la musique, laissez croire
que vous composez, que vous charmez parfois vos heures de solitude en
jetant au hasard quelque phrase attendrie.
Une symphonie à votre actif serait d’un bon effet; mais qu’à aucun prix,
le public ne soit admis à juger vos œuvres, même si elles existent en
réalité. L’inconnu, madame! N’oubliez pas le mystérieux pouvoir de
l’inconnu!...
CHAPITRE V
LA POLITIQUE.--LA RELIGION
Je passerai vite sur la politique dont les changements continuels, les
trahisons et les grossièretés ne font pas un sujet digne de la
sollicitude d’une femme supérieure.
Au surplus, comme cet art--la politique, un art!--s’accommode volontiers
des intelligences moyennes, nous la placerons dans la compétence de
votre mari.
Encore, si discrète qu’elle soit, devez-vous avoir une attitude. Or, je
dirai d’une femme supérieure ce que M. Thiers a dit de la République:
elle sera conservatrice ou ne sera pas.
En effet, votre société, se composant de gentilshommes, de capitalistes
et de gens en place, est naturellement conservatrice. Et puis, les
républicains, généreux parce qu’ils ont le pouvoir, vont bien chez les
conservateurs, tandis que ceux-ci, aigres et boudeurs comme des vaincus,
s’abstiennent, le plus souvent, de la réciproque, sans compter que les
conservateurs disposent de cet émail indéfinissable et discret des
vieilles faïences, dont les porcelaines républicaines trop neuves et
trop luisantes ne sont pas fâchées d’escamoter quelques reflets, pour,
au besoin, donner le change. Reportez-vous, à ce sujet, à mes
considérations sur l’aristocratie.
Vous percevez donc tout de suite la nécessité d’une opinion qui permette
à tout le monde de fréquenter votre salon, à tous ceux au moins qui,
ainsi que je vous l’ai expliqué, ont quelque titre à cet honneur, les
hauts fonctionnaires par exemple.
D’ailleurs, le parti républicain a ses gentlemen, comme le parti
conservateur a ses palefreniers et nous ne sommes plus au temps où la
chanson, alors royaliste, pouvait insinuer:
On dit que vous fait’ vot’ toilette
Et que vous vous lavez les mains:
Vous n’êtes pas républicain!
J’aimerais à vous entendre parler de «vos princes». Cela donne un petit
air «Faubourg» et vieillot, le plus avenant du monde, et, par surcroît,
que vous passeriez pour immuablement fidèle à vos principes, pour
amoureuse des belles traditions, ce qui n’est pas mince.
Le prince--Orléans, Napoléon, Anjou, don Carlos ou Naundorff--m’est
indifférent, pourvu qu’il y ait un prince.
Naundorff--ne riez pas--aurait cet avantage que vous pourriez conter
comment Mme la duchesse de Tourzel révéla devant votre grand’mère des
détails stupéfiants, que vous inventeriez puisque l’une et l’autre sont
mortes. Et puis, soutenir un prétendant qui ne prétend à rien et que
tout le monde dédaigne, n’est pas d’une âme banale.
Mais je m’oppose à ce que votre loyalisme vous conduise aux excès de
langage courants chez les politiciens. L’invective ne prouve rien et la
calomnie, dénuée de formes, déconsidère.
Occupez-vous des affaires de l’État si la conversation n’a pas d’autre
aliment; blâmez le ministère avec une perfide modération; ridiculisez
les gros bonnets qui ne fréquentent pas chez vous. Ceux qui sont vos
familiers seront ravis de faire chorus, sous le manteau.
Avec les années, si votre salon prend de la consistance, l’autorité
s’inquiétera; un émissaire viendra proposer à votre mari la croix
attendue, pour le gagner; vous aurez de la police secrète à vos bals et
le triomphe sera complet.
* * * * *
En religion même tactique, mais un peu plus agressive. Vous êtes
partisan du Syllabus; vous condamnez les tendances démocratiques
qu’affecte le Saint-Siège; vous dites son fait à Léon XIII et vous vous
déclarez prête à confesser votre foi dans le martyre.
Cela ne vous empêche pas d’accueillir les huguenots et les mahométans,
pour peu qu’ils aient d’esprit et de millions.
Allez à la messe d’une heure; fréquentez les quelques saluts haut cotés
où l’on fait de bonne musique et où de gros prédicateurs réjouis et
lustrés, démontrent, de cinq à six, les grandes vérités de la religion à
un parterre de belles dames qui n’en ont jamais douté.
La présidence d’une œuvre cossue vous ferait grand honneur. Une telle
dignité place malheureusement celle qui en est revêtue dans une pénible
alternative: ou bien solder de sa poche les billets de loterie et les
bibelots des ventes de charité, ou bien paraître se rembourser de ses
dîners et de ses bals en accablant jusqu’à l’arrière-ban de ses amis, de
perfides invitations à verser la forte somme. A vous de juger.
Vous n’autoriserez, sous aucun prétexte, en votre présence, une
discussion religieuse. Si quelque imprudent s’y aventure, arrêtez-le en
disant: «Voulez-vous bien m’accorder le droit de croire ce que Pascal et
Bossuet ont cru avant vous et moi?» Le sourire de commisération fera le
reste et le parpaillot sera confondu.
Quant au maigre du vendredi, aux jeûnes, aux abstinences, vous avez bien
eu, dans la nuit des temps, quelque petite dyspepsie qui vous en
affranchisse.
Cela s’appelle observer l’esprit, sans s’astreindre aux prescriptions
tatillonnes de la lettre.
Choisissez un directeur parmi les révérends pères dont l’éloquence est
appréciée dans le monde. Vous vous plaindrez, avec mystère, de sa
sévérité; vous feindrez d’être l’esclave de ses moindres défenses, mais
comme il aura l’adresse de ne vous interdire que ce que vous n’avez pas
à cœur, sa morale ne vous fera pas démesurément souffrir.
Enfin, soyez en bons termes avec votre curé, donnez aux sœurs quêteuses
qui passent, dites ostensiblement le _Benedicite_, puis les _Grâces_ et
votre salut se fera tout doucement, mais à coup sûr...
LES CHOSES DU CŒUR
CHAPITRE UNIQUE
L’AMOUR
Cette idée de salut sur laquelle je viens de vous laisser et que vous
considérez sans doute comme la fin logique de mes enseignements, fait
naître en vous, je le vois, une insurmontable mélancolie.
Quoi! C’est tout? gémit une voix intérieure qui malgré la solidité de
vos croyances en un monde à venir, rempli d’infinies voluptés, traduit
la pensée d’Horace: _serus in cœlo_, aller au ciel le plus tard
possible.
Non, madame, ce n’est pas tout et j’ai gardé pour la bonne bouche, pour
le dessert, si vous préférez, les quelques avis qu’il me semble opportun
de vous donner en ce qui concerne l’amour.
Vous souhaitez d’abord une définition, dans l’espoir, sans doute, que je
vais tenailler ma cervelle afin d’émettre, en trois mots, un paradoxe
intéressant, un trait piquant et spirituel. Quelle que soit, en une
telle matière, l’opportunité de la saillie, je ne m’y risquerai pas, me
bornant à vous citer trois opinions pour vous satisfaire.
1º L’amour est l’échange de deux fantaisies, le contact de deux
épidermes.
2º L’amour, c’est l’égoïsme à deux.
3º L’amour est enfant de Bohême.
Vous voilà fixée, n’est-il pas vrai? Pourtant, je crains bien que vos
tendances utilitaires, votre tempérament indifférent, votre orgueil et
vos prétentions ne fassent d’un tel sentiment, non pas un plaisir, non
pas même une distraction, mais ce qu’il est le plus souvent aujourd’hui,
à la fin du siècle de la vapeur, tout simplement l’art de faire des
affaires avec votre épiderme pour fonds de roulement.
D’ailleurs, vous êtes un peu dans la situation du savetier à qui le
financier vient de donner cent écus. Ce n’est pas, à coup sûr, que la
garde de votre argent vous préoccupe et vous n’en êtes point directement
l’esclave, mais ne supportez-vous pas la servitude des traditions qu’il
impose et du prestige qu’il confère? N’y a-t-il pas, surtout en amour,
une foule de manifestations auxquelles s’oppose le terrible: «_cela ne
se fait pas!_» La tyrannie mondaine ne sévit-elle pas précisément contre
les aspects les plus engageants du péché mignon? Est-il enfin possible,
dans votre situation et avec vos idées, de faire l’amour franchement,
vivement, passionnément?
Vous savez bien que non.
Et c’est en cela que la nature plus chrétienne que les chrétiens
rétablit l’égalité parmi les êtres en vous refusant quelques-unes des
jouissances qui sont parmi les plus douces de ce monde.
De l’amour, vous connaîtrez peut-être certains troubles, certains
spasmes, certaines inquiétudes qui ne sont pas sans charme; peut-être
aussi votre vanité s’en pourra faire un piédestal, mais ce que votre
état de femme du monde et de femme supérieure vous obligera d’ignorer
toujours, le sentiment que vous devrez mépriser, faute d’avoir le droit
de l’éprouver, c’est la joie.
La joie, madame, entendez-vous, c’est-à-dire l’élan qui porte au cœur
tout le sang d’un seul coup, qui fait que l’on se trouve plus léger, que
l’on respire plus au large, que l’on adore vivre, que l’on voudrait
obliger le premier venu, rendre service à tous les passants, voir
l’univers heureux.
Il ne vous sera jamais donné de concevoir la joie débordante de la
petite ouvrière, de la blondinette qui, le dimanche matin, fait la queue
derrière le tramway ou le bateau de Saint-Cloud, tenant d’une main son
numéro d’ordre, de l’autre un petit sac où s’entre-choquent une boîte de
sardines, des œufs durs et des cerises.
Elle va dîner sur l’herbe avec son bon ami qui escalade, derrière elle,
les plus abruptes impériales. Et quelle ivresse de se serrer l’un à
l’autre, de se prendre la main, en plein air, au nez des voisins! Quels
bonds du cœur, l’instant d’avant, lorsque, dans le bureau d’omnibus, le
premier venu attendait l’autre! Quels regards à en avoir les yeux
malades, vers le coin par où doit déboucher le retardataire! Quelle
frénésie dans ces vingt pas faits au-devant de lui lorsqu’il paraît! Ah!
madame, il n’y a peut-être pas au monde, un lieu qui puisse se vanter,
comme le quai du Louvre, d’avoir été le théâtre de tant de bonheurs!
Vous souriez. Vous êtes surprise que j’évoque, à votre pensée, d’aussi
maigres objets, que je mette quelque complaisance à vous parler du
plaisir des petites gens.
Eh bien! au risque de vous importuner tout à fait, je serai vulgaire
jusqu’au bout.
Le mot «bon ami» s’est échappé tout à l’heure de ma plume et sa naïve
poésie fait que j’y reviens malgré moi.
Vous aurez des amants, madame, des amants riches et prévenants qui vous
combleront de cadeaux et paieront au besoin les notes de votre
couturière; vous n’aurez pas de bon ami. On vous donnera des fleurs
superbes, payées fort cher, mais au même instant peut-être une danseuse
recevra les pareilles. Quelle distance de ces corbeilles magnifiquement
enrubannées à la rose de deux sous donnée par le bon ami, au cœur de
laquelle un peu de son âme reste blotti, dont chaque pétale porte le
parfum d’un baiser.
C’est qu’un bon ami n’est pas taxé: on ne lui réclame ni forte somme, ni
trafic d’influence, ni satisfaction d’amour-propre. On ne lui demande
que d’aimer: ce n’est rien et c’est tout, à la fois beaucoup plus et
beaucoup moins que ce que vous exigez vous-même, mais en tous cas, c’est
autre chose.
Le marquis de Carraccioli, ambassadeur de Naples, répondit un jour à
Louis XVI qui le complimentait sur ce que son âge ne l’empêchait pas de
faire l’amour: «Oh! Sire, je ne le fais plus, je l’achète tout fait!»
Vous, vous le vendez, ce qui revient au même au point de vue de la
moralité qui préside à la transaction.
Oh! je sais bien, vous ne pouvez vous serrer sur une impériale contre un
membre de l’Académie des Sciences morales et politiques; il serait
bouffon à vous d’aller vider une boîte de conserves, à la _Lanterne de
Démosthène_, en compagnie d’un général et très déplacé de proposer une
régalade d’œufs rouges à un ministre plénipotentiaire. Mais c’est
précisément parce que l’impraticabilité de ces démarches éclate aux
yeux, que je me hâte de vous faire remarquer que l’amour sincère et bon
enfant n’est point votre fait.
A la rigueur, au temps jadis, l’illusion était possible. Si l’on ne
possédait point en toute occurrence cette conviction sans détour qui est
la pierre angulaire d’un sentiment non calculé, l’on avait du moins,
pour y suppléer, la galanterie, qui était l’image gracieusement imitée,
embellie même parfois, de la tendre réalité. Par un penchant naturel,
par une longue pratique des égards dus aux femmes, par un précieux
atavisme aussi, les hommes savaient imprimer un tour charmant à leurs
entreprises. Le triomphe n’était jamais grossier, l’échec était rarement
humiliant et, grâce à ce que les hommes étaient également empressés
auprès de toutes les femmes et les traitaient avec une semblable
déférence, on ne démêlait point--ou plus malaisément--vers laquelle
allait leur goût secret.
Il y avait, vous le pensez bien, d’éclatantes exceptions mais la très
grande majorité ne dédaignait pas le bénéfice d’un aimable mystère. Si
d’autre part, le raffinement était une barrière aux passions furieuses,
il rendrait singulièrement inoffensive et attrayante la satisfaction des
menus caprices. Une rencontre, un regard, une caresse, un adieu et
c’était du bonheur pour deux êtres, avec tout juste le nuage de
mélancolie finale qui le faisait valoir. Les amoureux alors ne
clabaudaient point aux échos leurs bonnes fortunes et le souci qu’ils
avaient de les mériter par l’exquise politesse de leurs manœuvres, bien
loin d’en vouloir abuser, plaçait l’amour sous l’empire de cette loi
délicate qui déclare que la façon de donner vaut mieux que ce qu’on
donne...
Nous avons, ou plutôt vous avez changé tout cela. La galanterie apparaît
comme l’ancien régime de la bonne compagnie et la révolution, là-dessus,
a été si complète que l’homme assez audacieux, aujourd’hui, pour baiser
la main d’une femme dans le salon de laquelle il pénètre, s’expose le
plus souvent à passer pour un compromettant goujat et à recevoir une
correction du mari le moins susceptible.
On n’est plus galant de nos jours, on est correct.
Ah! quelle élasticité! quelle vague dans ce stupide adjectif!
Un homme reste insolemment couvert devant une femme, mais le chapeau est
luisant et de bonne forme: cet homme est correct.
Un homme a volé votre montre dans votre poche, a pris votre place, a
enlevé votre fille puis l’a abandonnée, mais il fréquente une salle
d’armes, connaît par cœur les prescriptions de M. de Chateauvillard et
tire décemment à l’épée: cet homme est correct.
Un homme vous menace, si vous ne lui donnez mille louis, de publier que
votre femme a pour amant votre cocher, mais il monte, au Bois, le matin
et a son service à toutes les premières: cet homme est correct.
Un homme proclame qu’il est l’amant d’une vieille déséquilibrée qui
l’entretient publiquement, mais sa jaquette a de la coupe et ses gants
sont immaculés: cet homme est correct...
Vous voyez, madame, qu’il n’en coûte pas beaucoup à l’initiative
personnelle pour être correct et une telle qualité a cela de précieux, à
notre époque tourmentée, que rien ne la peut faire perdre si le tailleur
et le banquier consentent à prolonger le crédit. Correct on entre à
Mazas, correct on en sort; les drôles qui piétinèrent les femmes au
Bazar de la Charité, lors de l’affreuse catastrophe, étaient, vous n’en
doutez pas, le superlatif du correct et, une fois le premier élan de
bourgeoise indignation passé, ils se sont retrouvés corrects comme
devant.
Attendez-vous donc à rencontrer des soupirants brutaux, prétentieux,
faux, avides et bavards, mais, au demeurant, impeccablement corrects.
Si je me suis étendu sur ce sujet, un peu longuement peut-être, c’est
afin de vous éviter des entraînements préjudiciables et de vous
maintenir dans la seule voie qui puisse vous mener au but désiré: celle
de l’amour pratique et méthodiquement intéressé.
Comment donc faudra-t-il faire pour en tirer tout le parti possible?
Le plus important, à coup sûr, c’est la discrétion. Écoutez plutôt les
excellentes choses que dit, là-dessus, Mme de Genlis:
«Une femme, pour une seule aventure éclatante, peut être perdue, si on
ne la peut nier; une femme après mille dérèglements peut ne pas l’être
et peut se relever, s’il n’y a sur elle que des ouï-dire et que
l’opinion.»
Pour étayer cette théorie, permettez-moi de vous citer encore l’extrait
suivant d’une conversation que M. le duc de Choiseul eut avec Mme la
princesse de Guéménée:
«Une femme est déshonorée, dit le duc, non parce qu’elle a un amant,
mais bien si elle en a plusieurs à la fois ou s’ils se succèdent avec
une telle rapidité qu’on ne peut en compter le nombre; si elle les prend
au hasard, selon la taille, l’encolure, dans les antichambres comme dans
les salons et que ces derniers, un peu plus de mise que les autres, la
méprisent assez pour ne pas même rester ses amis. Voilà, selon moi et
selon vous, madame, n’est-il pas vrai? ce qui doit déshonorer une
femme...»
Est-il besoin d’admirer combien la concordance de ces deux opinions leur
donne de force?
Il n’y est rien affirmé que de sage et de judicieux et Mme de Genlis, en
dépit de quelques mésaventures oubliées, étant demeurée comme le type
classique de la femme supérieure, son enseignement n’en est pas diminué,
bien au contraire.
Donc, vos précautions en vue d’un secret relatif[5] étant prises en
conscience, il vous sera loisible de dresser vos batteries et même de
risquer quelques décharges, en respectant toutefois les préceptes de M.
de Choiseul: pas plus d’un à la fois et un temps assez long à chacun
pour donner l’illusion de la stabilité.
[5] Je dis «relatif» car enfin le secret absolu supposant l’absence de
toute intrigue, aurait pour effet de laisser croire que vous n’avez
pas les moyens d’acquérir un amant.
Vous aurez pour vous guider dans le choix de vos élus, dans la nature
des faveurs qu’il convient de leur octroyer et surtout dans la manière
de les rendre heureux, ce sentiment de l’opinion publique qui est un
infaillible et précieux baromètre.
Votre amant est-il félicité, tout bas, dans les coins, sur une victoire
que l’on suppose, c’est le beau fixe.
Si l’on se retourne ensuite vers vous, avec des sourires et des airs
entendus, nous descendons au variable, parce que l’aventure est en train
de devenir notoire.
Mais le jour où votre mari sera, de ce fait, ridicule c’est que la
chronique tourne au scandale et nous tombons à pluie ou vent.
Gardez-vous de dépasser le variable qui est le niveau minimum admis du
mercure galant.
Qui vous pouvez choisir? Voilà qui est bien délicat et le conseiller le
plus autorisé là-dessus est votre tempérament. Si vous avez,
matériellement parlant, un gros appétit amoureux, les repas devront se
trouver plus forts, plus fréquents aussi. Or les membres de l’Institut,
les dignitaires de l’État et, en général, tous ceux à qui l’âge est venu
avec les honneurs, n’ont plus guère à offrir qu’une table à demi
desservie, car ils en sont aux petits fours et aux babioles que l’on
grignote au dessert. Ce n’est pas à dire qu’un tel menu soit à mépriser,
mais on y fait surtout honneur, dans votre cas, lorsque les premiers
tiraillements de la faim, les plus violents, ont eu, pour s’apaiser,
quelque forte pièce de viande saignante largement arrosée. Prenez donc
un jeune homme dont la taille et l’encolure, comme dirait M. de
Choiseul, représentent assez exactement le rosbif qui vous est
nécessaire.
Mais que ce mot «prendre» ne vous induise pas à courir le galant avec
une trop visible et trop compromettante ardeur. Exigez des
préliminaires, des soupirs, un siège en règle, marquez votre répugnance
à faillir, puis votre hésitation; tombez enfin dans les bras de
l’heureux assaillant exaspéré par les bagatelles d’une porte qui est
chez vous, pour le moins, à deux battants.
Avec un jeune amant, vous n’avez nul besoin de vous contraindre.
Accordez-lui tout ce qu’il désire, ajoutez-y même à l’occasion, de façon
à le rendre fou de vous, car un amant pas amoureux c’est comme une
horloge sans balancier, à peine bon à meubler un coin de salon.
Rencontrez-le toujours--pour le bon motif--dans des locaux différents.
Si grande que soit la répugnance inspirée par la banale maison meublée à
une femme un peu élégante, il est incontestable qu’elle peut nier une
apparition non renouvelée dans un lieu quelconque, alors qu’elle
n’aurait pas la même ressource si un concierge, c’est-à-dire
l’équivalent de vingt-cinq bavards, la voit entrer à tout instant, dans
un même rez-de-chaussée.