un nid, on y couve, mais quand on n’éprouve que le besoin d’aimer, si
fréquent qu’il soit, on fait comme les moineaux, on saute de branche en
branche.
Si, contrairement au cas que nous venons d’envisager ensemble, votre
appétit n’est point une fringale et peut être rassasié par de menues
friandises, macarons, petits beurres, suprêmes ou langues de chat, vous
agirez sagement en jetant le mouchoir à quelque personnage considérable,
diplomate ou général qui vous fera honneur et avec lequel vous ne
risquerez pas d’indigestion. Pourtant qu’il ne soit pas trop vieux, ni
trop notoirement incapable de tenir l’emploi dont vous l’honorez. Il est
une limite, dans toutes les fonctions, où l’oreille au moins doit être
fendue.
Je n’ose vous défendre d’écrire. Tout le monde est convaincu des dangers
d’une telle imprudence et tout le monde s’y risque cependant. Écrivez le
moins possible, dans les termes les plus vagues que vous imaginerez.
Quand vous aurez à recevoir de l’argent, soit que vous l’ayez demandé à
l’aide de savantes circonlocutions, soit qu’on vous l’ait offert à
propos, que ce ne soit jamais en espèces ni de la main à la main. Un
chèque dissimulé dans un bouquet ou dans un livre, une note rendue
acquittée de la même manière, voilà comme on procède chez les honnêtes
gens.
Le secret par exemple doit être absolu en matière financière, non pas
que de tels marchandages soient plus dégradants qu’autre chose, mais
parce que tout le monde craindrait d’être «tapé» et personne ne se
ferait faute de le dire.
Observez quelle discrétion je mets à ne pas vous imposer personnellement
celui-ci ou celui-là. Une femme a de si merveilleuses intuitions pour
démêler, à première vue, les agréments et les services de toute nature
qu’elle peut retirer d’un homme, qu’à vouloir vous régenter, là-dessus,
j’aurais l’air de Gros-Jean qui en remontre à son curé. Aussi je suis
tranquille: vous ne vous déciderez point à la légère et vous n’aurez pas
besoin, comme Catherine de Russie, d’avoir une baronne Bruce, chargée
d’essayer les soupirants de l’impératrice et de faire un rapport, en
connaissance de cause, sur leurs aptitudes.
Mais l’âge viendra, madame, les années passeront sur vous, laissant
tomber, chacune, un peu de leur poudre blanche dans vos cheveux. Votre
visage perdra de son rose et de sa fraîcheur comme une pêche qu’on
laisse trop mûrir; le satin de votre peau prendra des mollesses de
foulard et vos paupières abaisseront davantage sur vos yeux moins
brillants, leurs stores festonnés de rides.
Sachez vieillir, madame, et vieillir vite. Une jeune vieille est souvent
désirable et presque toujours charmante; une vieille belle est un objet
navrant qui ne donne guère une illusion de grandeur qu’au clair de lune,
comme les ruines. Encore a-t-elle, comme ces dernières aussi, le triste
privilège d’épouvanter le passant qui jamais ne s’en approche la nuit...
En vérité, je termine ce _Petit manuel_ sur le ton le plus triste et le
plus désobligeant. Ne n’en veuillez pas, madame, si d’un présent
enchanteur, j’ai poussé quelques ruades vers un avenir que j’espère
lointain.
Oubliez l’hypothétique portrait futur que j’ai eu l’impertinence de
tracer de vous et soyez de l’avis de la comtesse de Grignan à qui, alors
qu’elle n’était que Mlle de Sévigné, l’abbé de la Mousse demandait:
«Comment pouvez-vous tirer tant de vanité de ces appas qui doivent
pourrir un jour?--Pardon, l’abbé, répondit-elle, vous oubliez qu’ils ne
sont pas encore pourris!»
CONCLUSION
Bien des pages viennent d’être employées à vous faire savoir de quelle
manière une femme s’y prendra pour conquérir le renom de femme
supérieure.
Il est un autre programme, soutenu par les gens à courte vue, que je me
ferais cependant un crime de ne point signaler, ne fût-ce que pour en
mieux montrer le vide.
Ils prétendent qu’une femme supérieure doit être bonne aux siens,
indulgente et remplie de compassion pour tous, qu’elle doit s’efforcer
de plaire à son entourage et de rendre son abord affable, qu’elle gagne
à n’être pas coquette, à pleurer quand elle est triste, à rire
lorsqu’elle est joyeuse, à ne jamais faire étalage d’un sentiment
qu’elle n’éprouve point en réalité.
Ne veulent-ils point aussi qu’elle s’accommode des ennuis aussi bien que
des plaisirs de sa condition, qu’elle évite de blesser la délicatesse de
ceux qui l’approchent, qu’elle demeure vertueuse... Enfin, il leur faut
la lune et ils concluent avec emphase: une femme doit préférer le
bonheur durable de celle qu’on adore à la passagère gloriole de celle
qu’on admire!
Pffff!!!
FIN
TABLE DES MATIÈRES
PROLÉGOMÈNES 1
LE CADRE
I.--Le logis et l’ameublement 25
II.--La table 46
III.--La chaise longue 56
IV.--La toilette 66
L’INTÉRIEUR
I.--Le mari 89
II.--Les enfants 112
III.--Les domestiques 123
IV.--La famille 132
LE MONDE
I.--Les relations 155
II.--La conversation 174
LES CHOSES DE L’ESPRIT
I.--Les sports 187
II.--La littérature 202
III.--Les beaux-arts 212
IV.--La musique 218
V.--La politique et la religion 231
LES CHOSES DU CŒUR
L’amour (chapitre unique) 239
CONCLUSION 259
PARIS
IMPRIMERIE NOIZETTE ET Cie
8, RUE CAMPAGNE-PREMIÈRE, 8