des guimbardes monstrueuses qui nous transportent dans Paris, n’ayant
pas eu d’abord--toujours à cause des prix modiques--le moindre succès
parmi les gens _comme il faut_, il fallut que la duchesse de Berry
s’aventurât en personne dans une de ces montagnes roulantes. On la
reconnut à ce qu’elle paya sa place cinquante francs--seul moyen, pour
elle, de se sauver du ridicule--et l’on finit par convenir qu’où la
future reine de France (sauf Louvel et 1830) avait passé, d’autres
pouvaient passer aussi.
Louis XIV d’ailleurs en avait usé de même avec les premiers fiacres.
Toutefois l’engouement masculin pour la bicyclette n’était rien encore:
voici que maintenant le même phénomène se reproduit du côté féminin: des
grisettes d’abord, puis le demi-monde, puis le monde, puis le grand
monde... bref nous en sommes aux impératrices et aux potentates de
toutes sortes.
Devez-vous donc céder à l’entraînement? S’il n’y a plus de
considérations morales ou mondaines qui vous interdisent la bicyclette,
l’esthétique lui est-elle aussi favorable?
Les vieilles dames de province, dont les jarrets se sont ankylosés,
depuis les redowas de 1850, sont furieuses de voir leurs petites-filles
s’amuser à un jeu qu’elles n’ont pas connu.
Comme c’est disgracieux! Comme c’est brutal! Comme c’est antiféminin!
Ah! où sont les gestes arrondis de jadis? Les femmes n’ont plus de
jambes, mais des bielles! Plus de hanches, mais des pistons!... Hélas!
Trois fois hélas!
Mes enfants, tout dégénère,
Croyez-en votre grand’mère!...
Et «de mon temps» par-ci... et les traditions par-là! Et patati, et
patata!
Évidemment, dans ces malédictions, il y a de l’orfèvre et je trouve pour
ma part, qu’on se hâte un peu en criant à l’abolition de toute grâce. Il
n’est pas jusqu’au costume généralement adopté qui ne soit fort
agréable, en dépit des anathèmes fulgurants dont l’accablent celles qui
ne sont plus en état de le revêtir.
Un mollet bien pris dans son bas est toujours joli, quand il est joli.
La finesse du pied ne souffre nullement du soulier à boucle et la taille
enfermée dans une blouse habilement taillée n’en paraît pas moins
régulière.
Mais c’est la culotte (Ah! que n’ai-je ici un mot anglais!) qui supporte
le plus de duretés... Cela ne se discute pas et je prétends seulement
qu’une belle femme en culotte n’a pas à craindre qu’on la compare à un
laideron en robe à queue.
On dit encore que le mouvement violent essouffle, qu’il pousse à la
transpiration et rougit les visages.
Or, une poitrine bien plantée ne saurait perdre à l’essoufflement, non
plus que des joues fines à s’empourprer d’un incarnat plus vif.
La conclusion de tout cela, voyez-vous, c’est que les femmes qui n’ont
ni gorge, ni hanches, ni mollets affectent pour les traditions une
déférence aussi exagérée que suspecte, tandis que les autres ne sont pas
longues à se laisser convaincre.
A vous de juger, madame, si votre santé, votre ardeur et vos
_performances_ (anglais, ça) vous permettent l’usage du vélocipède.
Dans la négative, rangez-vous du parti des aïeules renfrognées.
Dans le cas contraire, pédalez sans fausse honte.
Mais, surtout, pas d’indifférence! Ou bien tonnez contre la dépravation
d’un temps qui autorise des exercices violents, brutaux, antiféminins...
voir plus haut; ou bien vantez la voluptueuse ivresse des membres
dégourdis, de l’air largement respiré, des kilomètres engloutis et de
l’appétit décuplé...
Il faut avoir une opinion sur la matière et ne pas craindre de
l’exprimer, les bicyclistes étant les fidèles d’un sport non encore
universellement accepté, contraints par conséquent, s’il y a lieu,
d’admettre toutes les discussions.
En ce qui concerne la pratique, je ne saurais trop vous mettre en garde
contre les allures de rapidité qu’affectent certaines _cyclewomen_.
Cela, oui, c’est disgracieux et il y a, Dieu me pardonne, des
chevalières de la pédale qui vont jusqu’à tirer un pied de langue pour
souligner leurs déhanchements.
Restez plastique et digne en cela comme en tout: il y a parfaitement
moyen. Que la marche de vos compagnons se règle sur la vôtre et n’excède
jamais le train de promenade bon pour faire valoir le jeu de vos formes,
non pour vous disloquer.
Parlerai-je des autres sports? L’escrime, la natation, la marche sont si
peu coûteuses que le premier croquant venu s’y peut adonner. Leur
vulgarité même vous dispense de les honorer d’une étude, sans compter
que l’absence de termes techniques en diminue considérablement l’intérêt
au point de vue général de la causerie.
CHAPITRE II
LA LITTÉRATURE
Ce qui, après les sports, touche de plus près à l’esprit, c’est
incontestablement la littérature.
Bien des gens s’imaginent que pour parler de littérature avec quelque
intérêt il faut avoir beaucoup lu, s’être fait, dans le recueillement,
une opinion sur chaque chose et continuer, en conscience, à se tenir
informé de ce qui vient au jour.
A ce compte, je voudrais bien savoir à quel chiffre monterait le nombre
des femmes--et même des hommes--capables d’en discourir.
Heureusement, madame, la vérité n’est point si cruelle et je ne vous
obligerai pas à dévorer de poudreuses bibliothèques non plus qu’à vous
ruiner dans les librairies. Il n’est pas, en effet, d’ordre d’idée où le
«ouï-dire» joue un rôle plus utile et plus universel.
A peine quelques principes généraux sont-ils obligatoires en manière de
préliminaires.
D’abord, vous avez tout lu, depuis la _Batracomyomachie_ jusqu’au livre
paru la veille. Avouer qu’on ignore une œuvre célèbre ou dont l’auteur a
fait quelque bruit, revient à se montrer fière d’un défaut, ce qui n’est
guère le fait du rang que vous ambitionnez.
Mais, dites-vous, où prendre le loisir d’un travail aussi vaste, d’un
labeur aussi fatigant?
N’ai-je donc pas répondu d’avance à votre question en vous donnant à
penser qu’il vous suffirait de l’affirmer, sans vous y astreindre en
réalité? Ce n’est point là un mensonge car je crois, avec M. Anatole
France, qu’une femme ne saurait être accusée de mentir lorsqu’elle ne
fait pas de mensonge inutile.
Encore faut-il que vous possédiez une teinture d’ensemble, un brillant
semblable à ces vernis qui, appliqués sur le bois peint, lui donnent
l’aspect du marbre.
Il est, pour cela, un procédé d’information aussi profitable
qu’infaillible qui consiste à suivre le plus possible de conférences.
Sentez-vous tout ce qu’il y a de dilettante et de délicatement désœuvré
dans ce seul mot: conférence?
La conférence c’est le liebig de la littérature, qui donne, réunis dans
une tasse de savoureux consommé, agréable et facile à prendre, tous les
principes nutritifs extraits d’une foule de grosses viandes qui vous
mèneraient à la dyspepsie au cas où vous les voudriez absorber en
conscience.
Le travail de la mastication vous est de la sorte épargné; la science
qu’on vous offre est à demi digérée, tant et si bien que votre cerveau
qui est l’estomac de l’esprit éprouve tout juste le plaisir d’assimiler
et ne ressent nulle fatigue.
C’est ainsi qu’en quelques séances, vous pouvez être renseignée comme
personne sur le théâtre antique, sur les livres sacrés des peuples
orientaux, sur la Pléiade, sur les psychologues contemporains, sur les
auteurs érotiques de tous les temps, sur l’éloquence sacrée, enfin _de
omni re scibili et quibusdam aliis_, comme disait cet outrecuidant de
Pic de la Mirandole.
Peut-être craignez-vous qu’on ne vous accuse d’avoir puisé le plus clair
de vos connaissances dans ces sortes d’auditions.
Mais, madame, il faut toujours que la science vienne de quelque part et
je trouve fort sots les sceptiques qui s’en vont sans cesse répétant,
avec dédain: «Oh! vous avez pris cela dans Larousse.»
Franchement, quelle que soit mon initiative, puis-je imaginer que la
bataille de Bouvines a été donnée en 1214, que Charles X n’était pas le
fils de Charles IX et que Louis XIV fut opéré d’une fistule?
Ce sont là choses certaines qu’on n’invente pas.
Vous avez, en tout cas, la ressource de parler du conférencier plutôt
que de la conférence tout en emmagasinant, pour plus tard, ce que vous y
avez entendu.
La voix de l’orateur, ses gestes, ses yeux en amande, sa façon de lamper
un grog, son teint, sa taille, la coupe de son habit, voilà des sujets
bien dignes d’alimenter de longs colloques entre vos intimes et vous.
Et puis, on parle autour de vous; on discute, on juge, on vaticine dans
votre propre salon: calquez vos jugements sur ceux de vos conseillers
les plus autorisés. Je vous l’ai dit déjà, écoutez, appropriez-vous et
répétez en modifiant assez la forme. Mais soyez plus adroite que Mme la
princesse de Lamballe qui feignait une distraction subite et redisait
précisément ce qui venait d’être dit par d’autres, comme venant d’elle.
On est aujourd’hui moins dupe ou moins galant et le public exige plus de
ménagements.
S’il se rencontre, d’aventure, un mot qui par son piquant mérite d’être
réédité, ne le faites point à la légère.
Vous devez considérer si le mot vient d’un auteur obscur et sans
conséquence, auquel cas vous le donnerez comme de vous ou bien si le
spirituel causeur est au contraire une personnalité marquante,
éventualité dans laquelle vous le nommerez en rapportant sa fine
remarque, car le fait de connaître un tel homme et de tenir de lui un
tel propos vous rapportera autant de considération que le fait d’émettre
des traits d’esprit.
A vos soirées, des auditions de jeunes poètes, des présentations
d’historiens ignorés, d’archéologues vagues auront un bon effet. Évitez
seulement les lectures derrière une table, entre deux bougies, car la
politesse n’est pas toujours la plus forte contre le fou rire et vous
risqueriez un irréparable scandale.
De plus, l’ennui littéraire est plus pénible que l’ennui musical et tel
qui supporte gaillardement trois heures de piano, succomberait avant le
second chant de la plus inoffensive épopée. Il est donc prudent
d’imposer aux auteurs trop prolixes, dans leur intérêt même, des limites
convenables.
Souvenez-vous que, dans vos jugements, les traditions mondaines ne
doivent point abdiquer leurs droits. Si favorable que soit votre opinion
acquise sur un écrivain, son genre de vie, ses antécédents, ses
fréquentations la modifieront dans un sens ou dans un autre.
Ainsi, le poète Verlaine manqua de génie: absinthe et malpropreté!
Victor Hugo ayant combattu l’Empire n’a droit qu’à une admiration
relative; Musset n’est pas assez soucieux des bienséances; M. de
Lamartine avait du talent avant 48.
Mais pourquoi citer des noms? Je serais alors dans la nécessité
d’entreprendre une interminable revue avec le désespoir de n’arriver
point à la rendre complète. D’ailleurs de nouvelles renommées se lèvent
chaque jour et, n’ayant point à mes côtés l’ange Gabriel, concierge de
l’avenir, je crois préférable d’éviter, en matière littéraire,
d’inutiles personnalités.
Je vous ai conseillé les conférences, mais il n’y a pas que ce moyen
d’information.
Intéressez-vous aussi aux entreprises éphémères ou non qui se montent,
de droite et de gauche, pour l’amélioration de la race littéraire en
France: journaux «abscons», revues «intenses»; théâtres aux noms
hirsutes qui ont mis à la mode les productions du Nord, en même temps
que les rêves biscornus de quelques jeunes gens indisposés.
Devancez le mouvement, abondez dans le sens des malins. Si l’on vous
voit en avant, on croira que les autres vous suivent, alors que vous
vous laisserez simplement pousser. Au besoin, inventez un dramaturge
lapon.
Il ne vous sera pas moins profitable de connaître les ouvrages sérieux,
les compilations des vieux messieurs décorés, les traités ardus des
écrivains de tout repos, les pièces ou les fantaisies des académiciens.
Vous suivrez aussi quelques cours de Sorbonne. Vous n’êtes en rien tenue
d’écouter, mais seulement d’y être, tout le bénéfice étant dans
l’intention.
Vous ne manquerez pas une première; vous connaîtrez les actrices par
leurs noms, sauf pourtant Mme Sarah Bernhardt qu’on appelle simplement
Sarah, comme on dit le Jockey pour le Jockey-Club et le Bois pour le
bois de Boulogne, quand on est un peu parisien.
Cette réunion de connaissances, grappillées de-ci de-là, favorisera
singulièrement vos aptitudes à la causerie qui sera, d’ici peu, votre
triomphe, à la condition que vous sachiez la conduire sur le terrain qui
vous est le plus familier et que vous en bannissiez impitoyablement tout
propos risqué, toute locution de mauvaise compagnie.
CHAPITRE III
LES BEAUX-ARTS
Il n’est pas une des observations que je viens de faire à propos de
littérature qui ne puisse trouver son emploi, en ce qui concerne les
beaux-arts.
Mêmes moyens d’information, même utilité de la conférence ou du traité
de poche, même recherche du bizarre et de l’exotisme doublée d’une plate
admiration pour le classique.
Courez les petites expositions, furetez chez les marchands dont le
mécanisme intéressé tâche à découvrir de jeunes talents. Extasiez-vous
sur certaines audaces de couleur: une femme nue dans les chairs de
laquelle le mauve le dispute au vermillon ne peut être un morceau
méprisable; cela révèle tout au moins une ardente recherche du nouveau
et un noble désir de ne pas suivre des sentiers déjà si battus par les
pompiers de tous les âges.
Puis, comme noblesse, bandeaux obligent. Souvenez-vous que votre
coiffure moyenageuse et virginale décèle en vous des aspirations
étranges d’une insaisissable morbidesse.
Les visages blafards, les joues caves, les yeux mystiques, les poitrines
où le couvert semble mis avec ses salières et ses œufs sur le plat, les
bras grêles aux bouts desquels l’œil involontairement cherche
l’incombustible phosphore de la Régie, les hanches abruptes aux arêtes
vives comme le mont Cervin, les sexes vagues, fugitifs réduits à l’état
d’illusoires espérances, voilà ce que vous aimez surtout, parce que rien
n’est plus «troublant», plus capable de provoquer, en abondance, les
sécrétions de la pensée.
A quoi penserez-vous? Ah! dame, vous penserez, voilà tout. Si l’on vous
voit diriger vers des œuvres du goût de celles que je viens de vous
esquisser une languissante attention; si vos regards savent se noyer
d’une brume attendrie à l’aspect d’un de ces mystérieux Auvergnats qui
ne sont ni jouvenceau ni damoiselle; si enfin au lieu de dire, en
nommant le maître par excellence, Botticelli comme un bourgeois, vous
articulez Bottitchelli ou mieux encore Filipepi, votre réputation de
femme esthète[4] ne souffrira plus la moindre restriction.
[4] Une femme peut fort bien considérer le mot comme un éloge.
Il va de soi que si, du préraphaélisme, la mode vient à tourner aux gros
gaillards de Michel-Ange, vous relèverez vos cheveux et ne rêverez plus
que de biceps énormes, de torses bien nourris où l’on voit du premier
coup d’œil si l’on a affaire à une sainte ou à un gladiateur. Vous
mettrez seulement à votre palinodie les formes voulues afin de lui
donner l’apparence d’une conversion raisonnée.
Quoi qu’il en soit, je vous conseille d’avoir parmi les peintres
contemporains, de préférence les moins connus, un favori auquel vous
vous acharnerez, en dépit des rires et des contradictions. Il y aura
dans les œuvres de votre homme, tout ce que le génie humain est capable
d’imaginer. S’il ne sait pas dessiner, vous alléguerez qu’il met la
pensée avant la ligne; cela ne signifie rien mais cela se dit. Si sa
couleur est d’une incohérence injustifiable, vous soutiendrez qu’il a
trouvé des harmonies inconnues et peu accessibles au vulgaire: cela n’a
pas plus de sens, mais ne se dit pas moins.
Pour peu que l’élu de votre goût porte un pantalon à la houzarde, un
feutre mou à larges bords et un veston de velours noir, il se pourrait
que, votre admiration aidant, il devînt célèbre. Vous l’abandonneriez
alors pour en choisir un autre, moins défloré.
Du reste, cela ne vous dispensera nullement de visiter les Salons le
jour du vernissage. Avec de bonnes jambes et une face-à-main, vous y
ferez une promenade qui aura pour but de voir les bustes et les
portraits de vos amis ainsi que les toiles ou les statues
sensationnelles qu’il faut connaître.
Libre à vous de les vilipender et de ne rien trouver supportable, mais,
je le répète, il faut les connaître. On n’est intelligent et parisien
qu’à la condition d’en pouvoir dire au moins du mal.
Au cas où vous feriez un voyage à l’étranger, à Anvers, à Florence ou à
Dresde, traversez les musées pour savoir _grosso modo_, comment sont
faites les salles et n’être pas trop gauche là-dessus, au retour. Mais
cela n’entraîne en rien l’obligation de vous fatiguer à regarder les
tableaux ou les sculptures: les albums des grands photographes de Paris
vous renseigneront très suffisamment à ce sujet. La couleur, il est
vrai, vous restera étrangère. Qu’importe? Avec les poses et les contours
on peut déjà dire bien des jolies choses.
Enfin, si vous prenez la précaution de vous attacher par votre grâce et
vos dîners, quelque influent critique d’art, vous connaîtrez les petits
potins qui divisent les chevaliers de la glaise ou de l’huile de lin. Le
bon apôtre vous apprendra les trucs de celui-ci, vous contera les
intrigues de celui-là, vous tiendra au courant des dessous et des
scandales, ce qui vous permettra d’être sous peu aussi «calée» en art
que feu Paul de Saint-Victor lui-même.
CHAPITRE IV
LA MUSIQUE
Voilà pour vous, madame, le prince des arts, celui qui cadre le mieux
avec votre céleste nervosisme ou, si vous préférez, le plus à même de
traduire les élans vers l’idéal de votre cœur ici-bas emprisonné par le
prosaïque terre à terre.
Avec le secours de la musique, parfois dangereuse conseillère, parfois
aussi bienfaisant dérivatif, vous verrez les pires excitations se
calmer, se fondre et se transmuer en extases délicieuses qui vous
constitueront une solide réputation artistique et poseront comme
axiomes, le raffinement de votre goût, la sensibilité de votre cœur.
Car vous en faites de la musique. A l’exemple d’un photographe devenu
légendaire, vous opérez vous-même: vous déchiffrez passablement, vous
exécutez avec décence et, surtout, vous comprenez.
Ah! madame, comprendre, tout est là. Démêler, à la première audition, ce
qu’il y a de science, de tendresse ou de grandeur dans une page
musicale, en paraître vivement émue, voilà le secret d’une compétence
indéniable autant que développée.
Aussi n’écoutez jamais une mesure sans vous être au préalable enquise du
nom de l’auteur. On peut se tromper, en somme, et vous risquez de vous
pâmer à de l’Auber ou de rester froide à du Grieg, ce qui vous perdrait
sans retour. Et cette distinction me fait entrer d’emblée dans le vif du
sujet.
Là, comme en littérature, comme en peinture et en tout ce qui touche à
l’art, il vous faut garder d’admirer ce qui commence à passer. C’est le
seul ordre d’idées où n’existe pas ce qu’on est convenu d’appeler la
tradition, le seul aussi, par conséquent où vous en devez user à votre
aise avec les vieilles gloires et marcher avec le siècle vers de
nouveaux sommets.
Je ne puis, cette fois, me dispenser de préciser quelques points, m’en
remettant à votre imagination de compléter la revue forcément imparfaite
que je vais passer en votre honneur.
Les Italiens sont usés jusqu’à la corde; leurs ritournelles d’orchestre
à cadences de balançoire, leurs ariettes, leurs points d’orgue bouffons,
nous comblent d’étonnement, si nous pensons qu’on eût du goût pour eux.
Ah! les philistins! les vandales! Ce Rossini!... ah! ah! ah!... Occasion
unique, madame, pour le sourire de grande ironie.
Et Donizetti? Et Bellini? Et Mascagni qui est d’hier pourtant?
Ne leur faites jamais grâce d’un lardon. Proclamez-les vulgaires,
rabâcheurs et ridicules.
Il n’est pas jusqu’à Gounod, élevé à leur école, qui ne soit, à l’heure
actuelle, difficile à défendre.
En tout cas, si, incapable de maîtriser un premier mouvement vous
profériez un éloge en sa faveur, reprenez-vous bien vite et vous écriez:
«Ah! Dieu! pas _Faust_... pas l’_Ave Maria_!» Il vous restera
_Polyeucte_ et ses œuvres ignorées comme planche de salut.
Les noms d’Ambroise Thomas, d’Halévy, de Meyerbeer lui-même feraient
mourir de rire les importants connaisseurs de votre entourage. Autant
vaudrait célébrer Clapisson!
Je ne vous autorise pas davantage à parler favorablement de _Carmen_.
Cet ouvrage put, il est vrai, paraître en son temps remarquable, mais
depuis que la canaille s’est avisée d’y prendre du plaisir, il vaut
mieux le lui laisser. L’_Arlésienne_ à son tour se met à déroger et si
le pauvre Bizet, malgré tout, vous tient au cœur, il faudra vous
contenter des _Pêcheurs de Perles_, tandis qu’il en est temps encore.
Quant à Berlioz et à sa _Damnation_, soyez convaincue qu’ils filent un
mauvais coton. On les entend trop. Aussi vous voyez les gens de sens
exalter les _Troyens_ pour se dédommager.
Que diable, vous avez bien d’autres maîtres, sans vous astreindre à ceux
que l’enthousiasme grossier du public a portés au pinacle! A qui donc
alors serviraient tous ces génies contemporains, bourreaux des cœurs et
des cymbales?
Et puis, c’est le privilège des femmes supérieures d’«inventer» de
nouvelles renommées. Arrière les étoiles qui charbonnent!
Je souhaite vivement, autour de vous, une cour de jeunes musiciens, pas
très nombreux afin d’éviter les plaintes des voisins, mais très
chevelus. Ce dernier détail est d’autant plus considérable qu’un
musicien tondu, c’est comme un poète rubicond, un peintre modeste ou un
savant sans taches de graisse, ça n’a jamais de talent. Vous dire
pourquoi serait fort au-dessus de mon entendement, mais c’est un fait si
patent, si universellement reconnu qu’on en est à regretter que le piano
n’ait pas été en usage du temps d’Absalon ou de Mérovée! Il est par
contre, d’un génie musical excessif d’aller jusqu’aux pellicules. Des
cheveux longs, mais propres, voilà le vrai.
Veillez aussi à ce que vos invités mélomanes aient chacun une chemise et
des habits hermétiquement clos: l’exubérance de ces diables d’hommes
pousse tout à venir au jour et si cette tendance doit être encouragée
pour les idées, il est prudent de la réfréner pour le reste.
Vous aurez soin d’entourer «vos» musiciens des égards les plus
affectueux. Vous présenterez, en personne, la coupe de champagne
rafraîchissante après chaque course au clavier.
Que rien cependant, parmi vos prévenances, ne dépasse en public les
bornes de l’amitié permise. Du reste un musicien débutant qui se tient à
sa place est couvert de fleurs; en sort-il, qu’il se tourne aussitôt en
bohème.
En général, les femmes peuvent accorder au musicien ce sentiment vague,
moins complet que l’amour, plus tendre que l’amitié, sans nom, je crois,
dans notre langue, qui leur ouvre une fenêtre sur le bleu et les éloigne
des monotonies du pot-au-feu quotidien.
Ne perdez aucune occasion de manifester votre vénération pour les élus
de votre oreille.
Une femme à qui l’on annonça devant moi la mort de Rubinstein dit: «Ah!
quel malheur pour nous! De tels hommes ne devraient point mourir!» Cela
fut soupiré avec une telle conviction, souligné d’un regard si navré,
que j’y fus pris et n’ai cessé, depuis cet instant, de la considérer
comme une femme très supérieure.
Mais un musicien ne saurait, à lui seul, alimenter votre appétit
artistique.
Vos capacités personnelles vous ordonnent d’intervenir vous-même
activement. Avec quelques morceaux brillants et bien sus, grâce à une
longue étude, du Chopin, je suppose, vous obtiendrez de merveilleux
effets, surtout si vous vous préoccupez non seulement du jeu lui-même et
de son expression, mais encore de votre façon de vous tenir. L’oreille
en effet ne saurait prendre du plaisir où les regards se trouvent
choqués.
Ne vous penchez donc pas sur les notes avec cet air haletant et pressé
qui entraîne tant de ridicule. Demeurez droite, un peu rejetée même en
arrière, si possible, la tête inclinée doucement, les regards dans les
corniches. Vos bras étendus, pour atteindre les touches d’ivoire, sans
effort, sans raideur, se relèveront, à chaque pose, dans un mouvement
onctueux et suave. Il y a tout un programme et toute une révélation dans
cette manœuvre du bras.