Vous n’avez pas à contrôler la conduite de vos familiers, ni à mesurer

leurs responsabilités, en établissant la balance entre ce qu’exigent

leurs sens et les satisfactions qu’ils leur octroient. Que ce soit par

dilettantisme, par vanité, par besoin physique ou par dépravation, il ne

vous appartient nullement d’en connaître, à la condition que les

coupables procèdent avec une certaine discrétion, et ne se livrent point

ouvertement, sous vos yeux, à leur amoureux manège.

Ils tomberaient alors dans la mauvaise compagnie, c’est-à-dire dans la

catégorie de ces rustres qui, au lieu de donner à leurs erreurs un tour

élégant et frivole, en font grossièrement parade, tiennent des propos

malséants et déconcertent une réunion par des allusions continuelles à

leurs bonnes fortunes.

N’avoir aucune pitié pour ces derniers, mais posséder, par contre, des

trésors d’indulgence pour les autres, est une attitude à la fois digne

et prudente dont n’importe qui vous saura gré.

En matière d’argent, il n’en va pas tout à fait de même et c’est à peu

près exclusivement sur les résultats de l’aventure qu’il faudra régler

votre conduite, au lieu de n’envisager que les procédés.

Si quelqu’un de votre entourage se trouve suspecté pour une

indélicatesse d’un petit nombre de milliers de francs, vous pouvez, _a

priori_, le considérer comme disqualifié, car on est tellement

chatouilleux dans le monde, sur les questions pécuniaires,--lorsque le

chiffre manque d’importance,--que le soupçon, même non vérifié, entraîne

une tare indélébile. Un homme qui a, dans son existence, quinze mille

francs douteux, les traîne comme un boulet de quinze cents kilogrammes

(poids de la somme en billon), dont il ne se débarrasse jamais.

Si, par contre, un financier de vos amis est pris à partie pour une

opération de quinze millions, réservez-vous et attendez. L’orage

passera, ne laissant après lui qu’une grosse fortune de plus et des

fêtes merveilleuses en perspective.

D’ailleurs, réfléchissez un instant. Comment voulez-vous que l’on vole

quinze millions? Il n’y a pas de coffre-fort contenant cette somme. Les

caves de la Banque de France sont inaccessibles, et nul ne se risque à

porter sur lui une telle richesse. Alors? Un coup de bourse? Un

accaparement? Des mots, tout cela, inventés par des maladroits, victimes

de leurs spéculations folles, et qui, furieux de leur «culotte» méritée,

voient des filous jusque parmi les plus honnêtes gens.

En principe, on peut voler jusqu’à un million. On a vu d’évidentes

escroqueries atteindre ce chiffre. Mais au delà, il n’en existe pas

d’exemple: cela se saurait.

Votre homme a donc «acquis», gagné bien et légitimement ses quinze

millions; personne n’est en état de lui prouver le contraire, et ceux

qui lui battront froid n’auront que le mérite de bouder contre leur

ventre...

Ayez, bien entendu, un jour hebdomadaire de réception ou mieux encore un

soir. C’est un moyen plus sûr de rassembler son monde, les hommes tout

au moins ayant, de par leurs occupations, une excuse pour ne point

paraître dans l’après-midi.

De plus, cela permet les décolletages, la musique, les lectures, les

longues causeries. C’est un peu plus cher, à cause des rafraîchissements

plus nombreux, mais le profit compense les frais, car vous avez ainsi

toute votre cour sous la main.

Enfin, donnez quelques bals, mais uniquement pour réagir contre le luxe

américain, usité aujourd’hui dans ce genre de divertissement. Proclamez

bien haut que vous entendez rétablir la simplicité des vieux âges, et

que votre ambition se borne à faire amuser la jeunesse.

Celle-ci vous en saura gré, car elle est de moins en moins gâtée sous ce

rapport.

CHAPITRE II

LA CONVERSATION

Il est clair qu’il ne suffit pas de grouper autour de vous une élite

incomparable; il faut encore savoir la retenir par la grâce de votre

accueil et le charme de votre conversation.

Une foule de «grandes dames»--de fantaisie pour la plupart, comme les

sirops des marchands de vin--ont composé, sur le tact, la politesse et

les usages, de précieuses brochures où les héritières devenues marquises

tout de bon, trouvent, en un clin d’œil, la façon de se conduire dans

les moindres circonstances de la vie.

Il y est indiqué comment on doit saluer, s’asseoir, marcher; selon

quelles préséances, il convient de placer à table une kyrielle

d’invités; l’ordre où l’on doit verser les vins; jusqu’à la façon de

tenir la fourchette et mille autres détails palpitants qu’une table des

matières bien ordonnée permet de découvrir, sans peine, selon la

nécessité.

Mais pas une, que je sache, ne s’est risquée à réglementer la

conversation, dont l’importance n’est pourtant pas contestable.

C’est cette lacune que j’ai la présomption de vouloir combler, sans

essayer de me donner pour la comtesse de rigueur ou de laisser croire,

un instant, que je suis une jeune et jolie femme...

Avant toutes choses, accoutumez-vous à l’indifférence universelle et

n’ayez jamais de variations d’humeur que sur commande.

Vous devez être non seulement maîtresse de maison, mais encore de

vous-même.

La susceptibilité, la tendance à la colère, mènent droit aux «lunes»,

c’est-à-dire à des différences de niveau dans l’affabilité, à des marées

de bienveillance qui désobligent les familiers et empêchent toute

continuité dans les relations.

Il est essentiel qu’on apporte chez vous la certitude d’y être bien

reçu, sans quoi beaucoup de gens n’y viendraient pas.

Certes, une telle attitude n’aura pas toujours la récompense qu’elle

mérite. On vous calomniera; les envieux--toutes les grandeurs en mènent

après elles--vous vilipenderont. Vous serez en butte à mille

manifestations de jalousie, à d’innombrables assauts hypocrites.

Méprisez tout, madame, et sachez opposer aux pires vilenies une immuable

sérénité.

Mais une règle sans exceptions n’en est plus une. Par intervalles,

découvrez un de vos ennemis, prenez-le en particulier, improvisez à son

usage une semonce de haut goût, renvoyez-le confus et contez l’aventure

à votre meilleure amie, sous le sceau du secret, afin d’être certaine

que tout soit répété.

Votre discrétion à vous sera portée aux nues et votre victime ira

grossir d’un remarquable spécimen la phalange des imbéciles.

Défiez-vous des remontrances publiques ou, si vous y voyez quelque

opportunité, choisissez vos personnages parmi les mieux élevés, de qui

une riposte trop vive n’est jamais à craindre.

Je vous permets néanmoins d’accueillir les racontars de chacun; la vogue

est aux dossiers secrets et il peut être intéressant de connaître bien

des dessous, utile même au besoin. Écoutez, faites votre profit;

gardez-vous d’interrompre une médisance. Il faut du reste compter avec

votre curiosité, la satisfaire sans fausse honte. En revanche,

n’approuvez jamais un propos malveillant, n’ayez pas l’air de vous en

réjouir et répondez simplement: «Oh! vous en êtes sûr?... Cela me paraît

bien fort... Pourquoi croire à la légère?...» De cette façon vous

resterez neutre sans pourtant décourager le bavard qui, pour achever de

vous convaincre, vous confiera tout ce qu’il sait.

A ce propos, je vous déclare qu’indépendamment de l’art de parler, il y

a aussi l’art d’écouter qui est plus utile encore peut-être et qui n’est

pas moins délicat.

Parler, lorsqu’on s’en tire avec avantage, est, sans doute, un excellent

moyen de plaire, mais écouter!

Vous représentez-vous tout ce qu’il y a d’adresse de bon aloi et de

diplomatie à la fois simple et décisive dans ce seul fait: écouter?

Écouter, c’est reconnaître à l’interlocuteur une importance spéciale,

c’est rendre justice au charme de sa parole, c’est proclamer l’intérêt

de ce qu’il dit, c’est s’incliner soi-même devant son éloquence, toutes

choses bien faites pour chatouiller l’amour-propre le plus ombrageux.

Que de gens, lorsque vous leur parlez, ont les lèvres frémissantes, le

souffle sous pression, et semblent toujours sur le point de vous

interrompre, afin d’entamer une narration plus palpitante que la vôtre,

ou bien encore affectent un air distrait et ennuyé comme s’ils

attendaient avec impatience la fin de votre période.

Bien loin de faire étalage d’une pareille attitude, il faut y aller de

tout cœur ou plutôt de toute oreille.

Comme on demandait un jour au maréchal Soult, très attentif aux moindres

bagatelles des bavards admis en sa compagnie, par quel moyen il arrivait

ainsi à paraître écouter d’une telle conscience, il répondit simplement:

«Eh! mais, le meilleur moyen de paraître écouter, c’est d’écouter en

effet.»

Réglez-vous sur ce principe: écoutez sans broncher les pires fadaises.

Qu’il s’agisse d’un seul interlocuteur ou d’une réunion nombreuse, la

question ne change pas: c’est affaire de dosage, d’après la qualité et

la quantité.

Surtout n’oubliez pas que le sourire est une arme aussi précieuse que le

sabre de M. Prudhomme; il sert à encourager la confidence et, au besoin,

à l’interdire. On l’emploie en parlant pour envelopper de grâce tout ce

que l’on dit; en écoutant pour marquer l’intérêt bienveillant éveillé

par l’orateur; il rend moins pénible un dialogue languissant et prête

une séduction de plus aux guirlandes de vos phrases. Il est la panacée

mondaine qui guérit tous les maux, comble tous les vides, corrige toutes

les imperfections.

On vous annonce une mort, sourire contracté de condoléance; on vous

informe d’une naissance, sourire joyeux de «bien vive part»; on vous

expose un problème de métaphysique, sourire restreint de recueillement;

on vous déclame des vers, sourire mystique d’extase; on vous importune,

sourire crispé d’ennui... et la gamme, je le répète, est interminable.

Sourire est parfait, écouter mieux encore, mais vous imaginez bien que

ce ne sont point là des éléments de conversation suffisants.

Il faut parler, madame, parler beaucoup, parler chaque fois que le

loisir vous en est laissé. Une femme dont la conversation a des «trous»,

même de simples hésitations, ne passera jamais pour supérieure. Au

contraire, celle dont le babillage ne tarit pas, qui épargne aux

assistants la peine de trouver rien à dire, est en droit de prétendre

aux plus brillantes destinées.

Mais que raconter? Que choisir parmi le fatras énorme des sujets

exploitables?

Comme, évidemment, sur la masse des paroles qui s’échapperont de votre

bouche le déchet ne sera pas mince, il sera bon de diriger vos discours

vers des thèmes suffisamment vagues pour admettre toutes les variations.

Le chapitre des domestiques est inépuisable mais trop banal; celui de la

toilette dénote des préoccupations bien futiles; celui de l’amour longe

d’affreux précipices; celui de l’art n’amuse pas tout le monde et

demande une préparation; celui du sentiment ou plutôt du sentimentalisme

semble être provisoirement le plus digne d’être exploité; le thème a

cela d’avantageux, qu’on peut dire tout ce qu’on veut sans risquer trop

de sottises ou d’anachronismes compromettants.

Il y a aussi le procédé qui consiste à parler de l’un à un autre. Je

sais bien qu’il est malaisé de s’entretenir d’une personne absente sans

faire des glissades vertigineuses vers la médisance. C’est même en cela

que réside la grande utilité d’un ami qui sert à exercer notre tendresse

quand il est là et notre malignité lorsqu’il a tourné les talons.

Mais vous pouvez, ce me semble, conduire le dialogue de telle sorte que

«l’éreintement» inéluctable soit fait par votre interlocuteur, en vous

réservant le peu de bon possible à dire.

En tous cas, s’il vous arrive de citer quelques noms, au cours de la

causerie, que ces noms soient choisis et produisent un effet. Un nom

indifférent et obscur n’a pas de raison d’être dans votre bouche et, à

citer souvent des personnalités insignifiantes, vous donneriez de vos

relations la plus misérable idée.

Ainsi quand un diplomate sera sur le tapis, ne le nommez pas par son

nom. Dites: «L’ambassadeur d’Angleterre ou le ministre de France à

Copenhague me disait hier encore...»

Si pourtant il est copieusement titré, accablé d’un nom fameux, faites à

votre guise: ambassadeur à Berlin, marquis de Noailles, l’un vaut

l’autre; l’idée de l’un, celle de l’autre, évoque aussitôt l’éclat, et

la notoriété des deux se trouve être sensiblement identique pour

désigner un même personnage.

S’agit-il d’un nom plus bourgeois et moins achalandé dans l’histoire,

alors accolez soigneusement le titre: M. Bézuchet, membre de la Société

contre l’abus du tabac; M. Corbulon, de l’Académie française; M.

Titubard, l’ancien ministre, etc. Il est bon que l’on connaisse à chaque

fois le poids exact du nom que vous prononcez.

Si même, une personnalité sans conséquence, une femme, je suppose,

dénuée de tout qualificatif officiel ou nobiliaire, vient à passer parmi

vos allusions, cherchez quel titre à un tel honneur vous pouvez évoquer

pour elle, si lointain qu’il soit. Inventez-le au besoin mais, par le

ciel, n’allez pas désigner sèchement Mme Craspotel ou Mme Bobitou: on

croirait que vous recrutez vos amies sur le carreau du Temple. On peut

toujours dire d’une femme qu’elle est arrière-petite-nièce de

Jean-Jacques Rousseau ou cousine éloignée de la Malibran: c’est bien le

diable s’il n’y a pas un peu de vrai!

L’usage modéré des citations ne peut nuire, mais une femme ne les fait

guère en latin ou en grec. Utiliser la traduction prouve qu’on a le

texte familier sans exposer à de redoutables barbarismes.

Enfin, je n’ose vous conseiller l’innocent stratagème de Mme de la

Popelinière, utilisé, dit-on, par plus d’une femme de notre temps et qui

consiste à noter sur un carnet les traits d’esprit que l’on doit faire

et les pensées que l’on doit émettre au cours de la journée. Une telle

manœuvre peut réussir, mais demande un à-propos et une finesse qui

permettent largement de s’en passer.

Au reste, soyez de l’avis de tout le monde avec de faibles controverses,

pour faire valoir votre adhésion; exagérez la sympathie que chacun vous

inspire; admirez avec fanatisme ceux qui méritent à peine un

encouragement; portez aux nues les hommes; complimentez les femmes et

vous aurez ainsi de telles créances d’hommages et d’adulations que

l’ingrat désireux d’esquiver sa dette ne sera qu’un banqueroutier moral,

universellement décrié.

Comme cependant, le contact de tant de gens distingués tenant aux

lettres, aux arts et à la politique, vous mettra dans la nécessité

d’avoir quelques notions de ce qui les intéresse, je vais joindre à ce

_Petit manuel_ un _vade-mecum_ intellectuel, dont vous vous trouverez

bien de suivre les leçons.

LES CHOSES DE L’ESPRIT

CHAPITRE PREMIER

LES SPORTS

Ah! par exemple, allez-vous dire, placer les sports en tête des choses

de l’esprit, voilà qui est d’une belle inconscience! En vérité, si fort

qu’on ait le goût des antithèses, encore serait-il convenable de les

justifier et de ne les pas faire tourner au coq-à-l’âne.

Fort bien, madame, et votre apostrophe étant épuisée, je vais pouvoir à

mon tour hasarder quelques remarques.

Oui, certes, je place les sports parmi les choses de l’esprit et en

tête, s’il vous plaît, pour une raison que mes précédentes indications

vous rendront bientôt lumineuse.

De toutes vos relations, quelles sont celles, je vous prie, dont vous

faites le plus grand cas et dont la considération vous est la plus

flatteuse? Sont-ce les écrivains, les peintres, les journalistes, les

fonctionnaires, les musiciens?

Non, madame, et, répondant pour vous tout de go, je distingue au fond de

votre âme une prédilection marquée pour ceux qui, n’ayant rien à faire,

ne font rien en effet; pour les gens à qui leur naissance ou leur

fortune créent l’obligation, très douce à la vérité, de demeurer oisifs.

Ceux-là seuls donnent le ton, édictent les lois de l’élégance ou du

ridicule que les autres en somme, si amères que soient par intervalles

leurs récriminations, restent fort heureux d’observer à la lettre.

Vous avez deviné que c’est l’aristocratie que je veux dire,

l’aristocratie proprement dite, sans épithète, la seule qui tienne en

fin de compte, le haut du pavé, qui soit capable de lancer une mode et

dont les prérogatives ne s’acquièrent pas[2].

[2] Ai-je besoin de vous assurer que je me place ici à un point de vue

purement théorique? On a vu, depuis Samuel Bernard, tant de

dérogations à l’immuabilité du principe qu’on s’est accoutumé peu à

peu à considérer l’argent comme frère jumeau de la naissance. Ils

s’entendent du reste à merveille et se recherchent volontiers. Je ne

serai donc pas plus royaliste que le roi et j’admettrai fort bien

que l’aristocratie comprend autant d’agents de change que de ces

gentilshommes à qui il ne manque, pour redevenir des héros, que des

croisades. Mais en dépit de tout, quelques concessions que je fasse,

il n’y a vraiment qu’un prince authentique pour bien patronner un

chapeau.

Or si les membres de cette heureuse catégorie d’hommes repoussent avec

dégoût toute espèce de besogne rétribuée, afin d’éviter l’humiliation

quelque peu dégradante du salaire, il est hors de doute que l’oisiveté

absolue, mère de tous les vices, est aussi pour le moins, tante de

l’ennui.

Il importait donc de remédier à ce pénible état de choses et de trouver

une occupation qui, non seulement eût l’avantage de ne rien rapporter,

mais encore possédât l’inestimable qualité de coûter fort cher.

Les sports, convenez-en, représentaient, à ce titre une trouvaille sans

pareille. De là leur succès étourdissant et leur adoption enthousiaste

par les gens bien posés.

On a découvert par la suite que les races humaine, canine et chevaline,

en retiraient une sérieuse amélioration, mais il est certain que leur

prix élevé qui en écarte la foule, a été leur premier et principal

élément de réussite.

Et c’est ici que se place ma justification, car si les sports sont en

apparence destinés à fortifier le corps, à lui procurer grâce et

souplesse, ils ont pour effet bien autrement réel de divertir et

d’occuper à peu près exclusivement l’esprit de ceux qui s’y livrent.

Causez avec un sportsman. En homme bien élevé que je le crois, il

admettra que vous lui parliez de l’événement du jour, de la pièce en

vogue mais avec le visible désir de revenir à ses chevaux et à son turf.

Un yachtman, s’il est poli, fera les mêmes concessions pour verser

pareillement ensuite dans le récit de ses prouesses marines.

Ainsi de tous.

Quelle figure ferez-vous alors en présence de ces sujets brûlants,

restés pour vous des hiéroglyphes?

Vous aurez l’air d’une femme de rien qui s’est acquis, par surprise,

quelques relations dans un monde relevé, mais à laquelle bientôt ceux

qui font le lustre de son salon tireront la révérence.

Voyez quelle déchéance en résulterait pour vous, quel effondrement pour

votre ambition.

Le sport hippique étant le plus coûteux, est, par une conséquence

naturelle, le plus _select_, et par là j’entends, vous le supposez bien,

non pas la promenade d’une heure sur un bidet loué cent sous, mais

l’entretien d’une écurie de courses avec tous les tracas, toutes les

gloires et, principalement, toutes les dépenses qui en découlent.

Je ne saurais entreprendre ici une description détaillée des différents

sports. A peine devrai-je me borner à vous fournir quelques informes

rudiments utiles à la conversation, vous renvoyant aux spécialistes, si

la fantaisie vous prend d’approfondir.

Les courses, par excellence, fournissent une grande quantité de

métaphores mondaines qui ont le double avantage d’imager la causerie en

même temps qu’elles témoignent de quelques connaissances sportives.

Ainsi, le jour où un duc se présente à l’Académie, c’est un _crack_[3].

Autrement dit, il est à peu près assuré d’être élu par opposition avec

M. Zola, intrépide _outsider_, dont la victoire restera longtemps

inattendue.

[3] Ce n’est pas krach que je veux dire: on ne saurait s’y tromper.

La course que pratiquent vos admirateurs, et dont vos faveurs sont le

clocher, sera maintenue par vous dans les proportions d’un _handicap_;

c’est-à-dire que vous imposerez aux coureurs une complète égalité de

chances. Rassurez-vous: dans les handicaps, il y a toujours un _gagnant_

et des _placés_. Le _dead-beat_ même--façon élégante de prononcer _ex

æquo_--n’y est pas impossible.

Votre mari deviendra un simple _headlad_, sorte de sous-ordre chargé des

besognes ennuyeuses, tandis que vous resterez chez vous le _starter_

incontesté. Je n’ose prétendre que vous triompherez ainsi sans

concurrence. Faire _walk over_ n’est pas du reste si glorieux, qu’il

soit convenable de vous le souhaiter.

Ayez encore quelques notions du _studbook_, le d’Hozier des chevaux, au

moins pour savoir que si _Stuart_ fut vaincu à Culloden, en 1746, sous

forme de prétendant, il gagna, sous forme de cheval, en 1888, le prix du

Jockey-Club. Il est bon de connaître aussi, de nom, le légendaire

_Gladiateur_ qui gagna le Grand Prix en 1865 et quelques autres dont on

peut avoir l’occasion de parler.

La pratique d’un tel langage vous donnera aussi le goût des mots anglais

qui dénote un incontestable raffinement et classe d’emblée dans une

catégorie de gens où il peut être avantageux de figurer. N’allez pas

cependant jusqu’à réanglicaniser les mots devenus français et à dire

villédgiatoure pour villégiature: on doit avoir le tact de ne point

franchir certaines limites.

Quelques termes de marine, dont tous les dictionnaires vous permettront

de mesurer la portée, seront d’un bon effet auprès des gens de mer,

amateurs ou autres. Il n’est pas indispensable d’être ferré là-dessus,

la navigation n’étant pas matériellement praticable aux gens qui

habitent le milieu des terres. Cependant parler au besoin de bossoir,

d’écubier, de martingale et de cacatois, c’est se placer au-dessus de la

foule, c’est presque savoir l’anglais.

Étudiez le _lawn-tennis_: que les lignes de service, les lignes de fond,

les servants et les relanceurs n’aient pas de secret pour vous. Il

existe à Puteaux, en pleine Seine, une île, escarpée et sans bords pour

le vulgaire, où se réunissent, en des conciliabules soigneusement

gratinés, quelques joueurs de tennis du plus haut vol. Ai-je besoin de

vous faire ressortir combien il vous serait profitable d’y être admise!

On n’est pas d’ailleurs forcé de jouer; l’essentiel est d’y être. Dire

que vous vous y divertirez serait risquer de l’avenir une affirmation

téméraire fort en dehors de mes habitudes. En tout cas, vous en

rapporterez le droit de citer, avec vraisemblance, les noms les plus

fastueux de l’armorial, ce qui est énorme.

Mais il est un sport dont je crois impossible, aujourd’hui, de ne pas

parler avec quelque développement, tant le plaisir qu’il procure lui a

donné d’adeptes depuis quelques années. C’est la bicyclette que je veux

dire.

Au début, la _gentry_ (soyons anglais) ne parut pas s’enthousiasmer

outre mesure pour les roues caoutchoutées et le cadre luisant du «Pégase

d’acier».

Inutile d’en chercher loin la raison. Un instrument que l’on pouvait se

procurer pour cinq cents francs, à l’aide duquel on risquait d’être

soupçonné de vouloir économiser des chevaux ou des voitures n’avait rien

de particulièrement prestigieux. Et puis, comme il était logique, des

gens sans portée en avaient patronné les débuts. Des employés, des

commis, des ouvriers même s’en étaient engoués, en usaient pour leur

travail, ce qui équivalait au plus fâcheux encanaillement.

Quel homme d’un peu de naissance et de pas mal d’esprit s’avisa le

premier qu’on pouvait pédaler sans déroger? L’histoire sans doute

l’ignorera toujours. C’était à coup sûr un _leader_ autorisé car son

exemple ne fut pas perdu. Un second se risqua, puis d’autres, puis

beaucoup, puis tous, puis des princes, des rois, des empereurs...

Nous avons vu grandir cette vogue avec une rapidité foudroyante, à

croire que la bicyclette avait eu, comme les omnibus, sa duchesse de

Berry.

Petit manuel de la femme supérieure · 第 6 / 9 段