autres billevesées que les victimes de la «purée» invoquent pour
escalader certains degrés, en alléguant que cela seul constitue le rang
social et non la fortune.
Au-dessous de vingt mille livres de rente, je vous l’ai dit et je vous
jure que je mets les choses au plus juste prix, il n’y a plus ni rang ni
cousinage qui tienne: il faut éliminer sans pitié.
Pourtant, je ne veux pas la mort du pécheur, et si vous soupçonnez vos
parents pauvres de pouvoir être utiles au besoin, recevez-les avec
bonhomie tant qu’il vous plaira, mais jamais après deux heures. Ils
doivent se contenter de l’instant où vous êtes en conférence avec votre
bijoutier et votre tapissier ou rester chez eux. Croyez bien,
d’ailleurs, qu’ils n’ont pas la cervelle construite autrement que les
autres, et qu’ils s’estimeront heureux s’ils sont introduits dans ces
beaux appartements qui les font crever d’envie et s’ils peuvent trouver
ainsi l’occasion, le soir, en causant avec des amis pas poseurs, de leur
lâcher deux ou trois fois, négligemment, votre nom illustré par les
chroniques élégantes.
Afin de bien établir les différences de niveau, ne rendez, sous aucun
prétexte, les visites qui vous seront faites par les membres de la
catégorie besogneuse. Comme ils habitent, en général, des étages
invraisemblables, vous pouvez donner l’excuse de vos palpitations et de
vos précoces douleurs. Si peu que vous y mettiez d’adresse,
invariablement, vous obtiendrez cette réponse: «Comment donc, ma cousine
(ou tante, ou nièce, etc.), je ne compte pas avec vous! Je reviendrai
vous voir, mais à la condition que vous ne vous fatiguerez pas à
escalader mon perchoir.» Vous protesterez en riant, l’autre s’en ira
ravie et la cause sera entendue.
On ne vous accusera pas de maltraiter votre famille, car vous aurez les
opulents pour témoigner de vos bons sentiments. Et puis est-il possible
d’être intime avec tant de collatéraux? Évidemment non. Le hasard seul
veut que les plus familiers soient précisément les plus cossus.
Malgré tout, il ne sera pas hors de propos de donner de votre esprit de
famille une marque extraordinaire.
Vous ferez en sorte de trouver parmi vos parentes les moins à l’aise,
une cousine entre deux âges, pas trop proche pour éviter la
déconsidération, pas trop éloignée pour n’avoir pas l’air d’obliger une
étrangère, et vous la prendrez purement et simplement à votre charge.
Elle demeurera chez vous, vivra de votre vie, partagera vos plaisirs,
sera de vos voyages, en un mot fera partie intégrante de la maison.
Pour le monde, cela signifie que votre grandeur d’âme n’a pas reculé
devant une charge nouvelle, que vous n’avez point hésité à encombrer
votre budget d’un article facultatif pour venir en aide à une infortune
imméritée, que vous êtes enfin parente aussi généreuse que parfaite
épouse et mère admirable.
Pour la cousine recueillie comme une épave, cela implique l’obligation
d’aller au-devant du moindre de vos désirs, de donner des preuves
manifestes et continuelles de sa reconnaissance, de chanter vos
louanges, en tous lieux, sur le ton le plus vibrant et le plus
convaincu.
Pour vous, cela veut dire que vous avez déniché, sans bourse délier, une
gouvernante idéale pour vos enfants, affranchie de la qualité
d’institutrice, un précieux lieutenant capable de vous suppléer dans
maintes corvées mondaines, en même temps qu’une surveillante attentive
aux moindres besoins de votre caniche.
J’y vois encore un autre avantage.
Il peut arriver, en somme, qu’un parent réduit aux dernières angoisses
de la gêne, possède assez d’aplomb pour venir, entre deux phrases
banales, vous glisser une invite dans le genre de celle-ci: «L’année a
été si mauvaise, mes petites récoltes si compromises que j’ai cru
pouvoir me risquer à vous demander si vous ne voudriez pas être assez
bonne pour avoir l’obligeance de prendre la peine de m’avancer...»
Aux préliminaires d’abord, au ton adopté ensuite, à ce dernier mot
enfin, vous voyez de quoi il retourne. Vous interrompez, d’un geste
doux, le solliciteur à qui vous répliquez, non sans un affectueux
trémolo: «Hélas! depuis que j’ai pris notre cousine à ma charge, il ne
me reste plus un louis disponible. Si je l’avais, je vous jure bien
qu’il serait pour vous.»
A cela que répondre? Rien évidemment. Le mendiant que l’on évince en lui
disant: «J’ai mes pauvres,» se détourne et quête ailleurs. C’est ce que
fera votre «tapeur», sans avoir, en aucune façon, le droit de vous
maudire...
Il me reste à parler d’une dernière classe de parents appelés à jouer un
grand rôle dans votre existence: les parents à succession, ceux tout au
moins dont l’héritage ne vous est pas nécessairement dévolu, à qui, par
conséquent, il est indispensable d’inspirer une préférence en votre
faveur.
Le plus urgent, c’est de convaincre le futur testateur que ses autres
héritiers sont à l’affût de la moindre bronchite ou de la plus légère
indisposition capable de se compliquer et de l’emporter dans les trois
jours.
Il faut les montrer, échafaudant des projets dans l’ombre, supputant ce
qu’il sera possible d’exécuter avec la fortune enfin obtenue, attendant
avec une impatience fiévreuse le moment de prendre le joyeux deuil.
Mais avec quelle légèreté ne faut-il pas insinuer ces calomnies qui ont
mille chances d’être à peine des médisances! Avec quels mots pesés,
quelles phrases vingt fois remises sur le métier ne doit-on pas risquer
de semblables confidences!
On ne saurait en fixer d’avance les termes: un incident, un détail, un
rien suffisent pour échafauder une dénonciation et le choix plus ou
moins éclairé de la base, entraîne l’équilibre plus ou moins stable de
l’édifice.
Il est probable que vos concurrents ne manqueront pas d’utiliser les
mêmes pratiques à votre égard. Ce sera donc le cas ou jamais de vous
révéler femme supérieure en vous montrant plus habile qu’eux et surtout
en n’ayant jamais l’air d’éprouver en ce qui les concerne, la plus
petite jalousie.
Cela fait, il existe une ligne de conduite sage et modérée dont vous
aurez soin de ne pas vous départir.
En général les vieillards ont des trésors de méfiance à l’usage de leurs
légataires éventuels. Ils ne sont pas si sots qu’on croit, et si la
flatterie a sur eux son influence universelle, du moins la veulent-ils,
pour être dupes, vraisemblable et tempérée de quelque réserve.
L’héritier qui s’en va répétant à son oncle nonagénaire «Vous êtes beau;
vous êtes bon; vous êtes plein d’esprit; vous êtes infaillible,» ne
tarde pas à être percé à jour et à recevoir son congé.
Un vieillard, c’est vrai, veut avoir raison; son âge, son expérience, le
discernement qu’il se suppose ne lui rendraient pas moins insupportable
quiconque s’aviserait de le contrecarrer brutalement.
Mais entre le fait de contredire avec persistance et l’approbation
fastidieuse à force d’être plate, il y a place pour mille tempéraments.
Par exemple, savez-vous rien qui soit plus flatteur pour l’amour-propre
que de convaincre? Amener, par la persuasion, un opposant à renier sa
conviction première pour adopter la vôtre est, à coup sûr, la tâche la
plus agréable de l’esprit en même temps que la victoire la plus douce de
la vanité.
Eh bien! soyez pour vos riches cousins, l’occasion d’un de ces faciles
triomphes et vous serez émerveillée de l’effet produit.
Il y a tout dans l’artifice que je vous recommande. D’abord votre
dignité paraît en bonne posture et détourne le soupçon. Ensuite, votre
interlocuteur, subjugué par la puissance de ses propres arguments, ravi
de rester maître du terrain se trouve étonnamment habile et vous sait
plus de gré du compliment que vous lui donnez lieu de se décerner à
lui-même que si vous imaginiez, à son usage, les louanges les plus
hyperboliques.
Cela paraît très compliqué; rien n’est plus aisé cependant.
Avec ces simples paroles: «Oh! croyez-vous?» vous tenez toute la
manœuvre.
Ces trois mots, placés après une affirmation de l’autre, déchaînent peu
à peu, doucement, sans heurt, la controverse qu’il vous appartient
d’arrêter lorsque vous le jugez bon.
C’est poli, modéré; ce n’est pas un démenti malséant, mais c’est la
porte ouverte au doute, c’est le droit de supposer que vous ne partagez
en rien l’avis qui vient d’être émis et par conséquent l’obligation pour
l’orateur de vous y ramener.
Et tenez, voulez-vous un petit modèle de dialogue selon ma théorie? A
part les faits qui changeront à chaque fois, la tournure générale vous
guidera pour la marche à suivre et vous fera connaître la mesure moyenne
de la discussion.
Vous arrivez chez un vieil oncle, immensément riche, dont vous pourriez
être l’héritière. Après les bonjours de rigueur, la conversation
s’engage.
L’ONCLE.
On vient de m’apprendre que Gaétan épouse ce petit laideron de
Charlotte. Vous le saviez?
VOUS.
Oui, mon oncle.
L’ONCLE.
C’est une fière bêtise!
VOUS.
_Oh! Croyez-vous?_
L’ONCLE.
Comment, si je crois! Mais cela saute aux yeux! Charlotte n’est pas un
parti pour Gaétan.
VOUS.
_Oh! Croyez-vous?_ (bis).
L’ONCLE, _s’animant_.
Eh bien! je vous trouve bonne avec vos restrictions! Quoi! Laide à faire
peur! Pauvre comme Job! Bête comme une cruche! Vous appelez cela un
parti présentable!
VOUS.
Mais mon oncle, je ne prétends pas... Je dis seulement...
L’ONCLE, _très rouge_.
Allons donc! Vous ne pensez pas ce que vous dites! Un garçon comme
Gaétan? Bien fait de sa personne, riche à millions, parfaitement élevé,
un nom historique! C’est d’une disproportion criante!
VOUS.
Il est de fait que...
L’ONCLE, _éloquent_.
Il y avait, dans les relations de Gaétan, vingt, trente, cent filles
délicieuses qui eussent été charmées de l’épouser!
VOUS.
Effectivement, à la réflexion, j’avoue...
L’ONCLE, _radouci_.
Comment diable, avez-vous pu penser un instant que ce mariage fût
excusable!
VOUS.
On ne me consultait pas.
L’ONCLE, _étonné_.
Et après? On peut avoir son opinion.
VOUS.
Il me semble que j’en ai une... maintenant.
L’ONCLE, _intrigué_.
Eh bien! qu’en pensez-vous?
VOUS, _avec hésitation_.
Je le trouve... moins brillant.
L’ONCLE, _rayonnant_.
Là, vous en convenez.
VOUS.
Vous m’avez fait comprendre...
L’ONCLE, _aimable_.
Avec une nièce charmante et sensée comme vous, la raison ne perd jamais
ses droits.»
L’oncle, enchanté de la conversion, rêve de codicilles additionnels,
sans qu’il vous en coûte rien que la peine de recevoir encore un
compliment.
LE MONDE
CHAPITRE PREMIER
LES RELATIONS
Après l’intérieur que nous venons d’examiner, il nous reste à traiter la
question des affaires étrangères, c’est-à-dire du _monde_, de tout ce
qui n’est pas votre maison ou votre parenté. Cela se caractérise d’un
mot général et pourtant précis qui dit bien ce qu’il veut dire: les
relations.
Les relations embrassent tous ceux avec qui vous entretenez un commerce
mondain et qui ont l’entrée de votre salon.
Ainsi, votre sœur de lait, votre homme d’affaires sont des
connaissances, si vous voulez même des amis, mais non des relations. Et
cela parce que la pensée qui vous guidera dans le choix des dites
relations n’admettra pas d’intrus inférieurs à un certain niveau.
Que vous cédiez, en pareil cas à des considérations de sympathie, je n’y
vois nul inconvénient mais la condition suprême de vos bonnes grâces,
celle qu’aucune autre ne saurait suppléer, c’est l’aristocratie. Il
sera, pour être seulement reçu chez vous et, à plus forte raison invité
à dîner, absolument indispensable de faire partie d’une aristocratie
quelconque. Celle du nom vient en première ligne, puis les autres:
fortune, talent, etc.
On prétend volontiers, à l’heure actuelle, que l’aristocratie est
fâcheusement dépréciée, que les négociants émigrés de la rue
Saint-Denis, après fortune faite, sont à peu près seuls à lui accorder
encore quelque prestige, avec les barons véreux qui vont, à la Bourse,
pêcher des tortils et des mois de prison.
On constate de plus que, par une désolante réciprocité, nos ducs, nos
marquis, nos artistes célèbres ne font pas fi des filles de bonnetiers
millionnaires ou de voleurs heureux.
De là, des tirades sans fin, des philippiques fulminantes contre ce vil
marchandage, contre ce trafic éhonté des traditions, de l’honneur et des
grands souvenirs.
Vous en pourriez conclure, madame, qu’un esprit élevé, doit, étant donné
le vent qui souffle, manifester quelque dédain de l’aristocratie et
laisser à leurs prétentions ceux qu’une telle marotte empêche de dormir.
Ce serait la plus funeste des erreurs, la plus préjudiciable des
sottises.
Comment! Dépréciée l’aristocratie! Nivelées et fondues les castes! Mais,
à aucune époque, sous aucun régime, même à Venise, même sous nos rois,
l’aristocratie n’a paru plus florissante, plus désirable et plus solide.
On parle de la Révolution; on invoque le 4 août; on rappelle l’échafaud;
savez-vous l’origine de tout cela? C’est une frénésie d’aristocratie, un
irrésistible besoin de goûter enfin aux ivresses d’un tel privilège.
Quelle désorganisation parmi l’état-major révolutionnaire, quelle
entrave mise à la marche des choses si Louis XVI eût seulement fait La
Fayette duc et pair! Quel loyalisme n’eussent pas fait éclater
Robespierre gentilhomme de la Chambre et Marat chevalier des Ordres!
La caractéristique des hommes de révolution n’est-elle pas bien plutôt
de remplacer que de détruire? Combien, sous Napoléon, devinrent de
riches et paisibles comtes qui voulaient pendre à la lanterne jusqu’au
dernier noblion avant d’être eux-mêmes titrés.
Mais le peuple? dites-vous. Ah! Elle est bien bonne... Je voudrais qu’un
artisan du siècle dernier revînt tout exprès pour comparer sa misère à
celle d’un ouvrier d’aujourd’hui. On n’y trouverait guère de différence,
je vous assure. Tout le profit, d’ailleurs très réel, de la Révolution a
été pour la «caste» du milieu, celle qui n’était pas fâchée de goûter à
l’aristocratie tout en s’estimant mille fois supérieure à la «plèbe»,
comme disent les professeurs d’histoire.
Quant à qui est du peuple[1], le régime ne change guère sa condition et,
si fort en république que nous soyons, on lui peut encore appliquer ce
poème épique en un seul vers, où Villiers de l’Isle-Adam avait retracé
l’histoire entière du moyen âge:
Pour un oui, pour un non, les peuples écopaient.
[1] Puisque le mot se trouve sous ma plume, je ne saurais trop vous
engager à trouver, pour le prononcer, un accent spécial. En
abaissant les coins des lèvres, en coulissant un peu les yeux, en
creusant les deux rides qui vont du nez à la bouche, on arrive à une
expression de mépris mêlé de dégoût, très suffisante. On lance le
_p_ rudement, on appuie sur la diphtongue et on laisse mourir la fin
comme indigne d’être prononcée. Il y a toute une profession de foi
dans la façon de dire: «Cela se fait dans le _PPPEUUple_!»
Croyez-vous qu’un député, même de la plus extrême gauche, ne se
considère pas comme le représentant d’une aristocratie? Le conseiller
municipal, lui-même, en parcourant, la tête haute, les salons
magnifiques de l’hôtel de ville, n’a-t-il pas dans les veines un peu du
sang vénitien des Dandolo, ou des Giustiniani?
Un préfet, un simple préfet a son palais, son conseil, ses «gens». C’est
encore de la monnaie de potentat et j’ai quelque raison de croire que
les préfets démocrates d’aujourd’hui, comparés aux légendaires préfets
de l’Empire, ne sont pas les moins pourvus de morgue.
Les naïfs, les gogos, les électeurs s’imaginent que l’aristocratie se
compose de gens uniquement préoccupés de faire battre les étangs afin de
ne pas entendre les grenouilles; mais l’aristocratie est la reine du
monde, bien autrement universelle et puissante que toutes les réunions
possibles de hobereaux, de burgraves et de mamamouchis.
Il n’est pas d’homme, qui n’en trouve un autre devant lequel affecter
des airs hautains et affirmer sa prédominance.
Le tripier qui a boutique sur rue considère avec dédain le chiffonnier
tout au plus riche d’une échoppe. Le boucher méprise le tripier parce
que celui-ci ne vend que les parties inférieures de la noble bête dont
lui-même débite l’ensemble. Le libraire qui vend la nourriture de
l’esprit, les productions supérieures et délicates de l’intelligence,
n’a que pitié pour tous les précédents qui brassent l’ignoble
mangeaille.
Est-ce que le couturier familier des jolies tailles et des peaux
satinées, peut éprouver pour le quincaillier, aux mains salies de
rouille, autre chose que de la commisération?
Puis voici le marchand en gros qui plaint le débitant de sa bassesse;
l’entrepôt qui méprise le magasin, jusqu’à ce qu’on arrive au
fonctionnaire, rouage de l’État, fort au-dessus de ceux qui vendent une
marchandise quelconque et se ravalent dans un négoce.
Quelle figure maintenant, je vous le demande, fait le commis, chargé
d’une besogne mécanique, purement routinière, devant l’artiste au
cerveau puissant, toujours en gésine de création nouvelle?
Il est vrai que celui-ci se trouve aussitôt dominé par le journaliste,
maître de sa réputation et des événements en général.
Enfin, le monde entier n’est que poussière, conglomérat d’insectes
vagues et d’organismes sans portée, aux regards de l’élégant désœuvré
auquel la nature n’a imposé que l’obligation de porter ses grègues de
Paris à Monaco et de Biarritz à Dinard.
Encore une fois, tout se ramène à l’aristocratie, tout la respire, tout
la réclame, et si l’on trouve tant de gens pour célébrer le régime
démocratique, c’est que la démocratie n’est autre chose que
l’aristocratie à la portée de tout le monde.
Sans doute on nous a montré des livres, des pièces de théâtre où
l’aristocratie proprement dite est assez malmenée; mais outre que la
sincérité des auteurs semble toujours un peu contaminée de dépit, je
vous déclare qu’ils n’arriveront jamais, vous entendez bien, JAMAIS, à
la battre sérieusement en brèche, parce que, à les en croire eux-mêmes,
l’institution tire toute sa force du nombre des imbéciles et qu’ils
n’ont pas, que je sache, la prétention d’en détruire la race éternelle.
Pourtant, c’est bien par là qu’il conviendrait de commencer, un imbécile
devant nécessairement faire naître l’aristocrate qui est son complément.
Et puis, entre nous, les tares intellectuelles ou autres, sont les mêmes
dans tous les mondes. On voit chaque jour des Dubois ou des Martin faire
des mariages intéressés, vivre dans la paresse et jouer au baccara.
Quelle conclusion, alors, tirer de tout cela sinon que, les choses
demeurant égales, mieux vaut tendre à l’aristocratie qui a théoriquement
sa valeur morale et, pratiquement, sa valeur marchande, que de jeter sa
poudre aux manants.
Le seul tempérament à cette loi primordiale que permette notre
éclectisme contemporain, c’est de ne pas s’astreindre avec trop
d’étroitesse ou d’exclusivisme à l’aristocratie particulée.
La marche incontestable des temps vous oblige à reconnaître qu’il s’est
créé plusieurs aristocraties parallèles. Ainsi, puisqu’il faut trouver
des équivalents, une médaille d’honneur au Salon compense assez
exactement un titre de marquis; un fauteuil à l’Académie française
représente un duché ou à peu près; à partir du dixième million, l’on est
baron de droit et le fait d’avoir pour maîtresse une actrice en vogue ou
d’être ministre, confère inéluctablement la qualité de vicomte.
Rien n’est donc plus aisé que d’établir une espèce de barême des titres
indiquant outre des noms de titulaires, la dose exacte de la
considération qui leur est due.
Mais, au lieu de m’embourber dans d’interminables énumérations dont,
peut-être, la logique et les proportions vous échapperaient,
laissez-moi, madame, recourir à la parabole, vieux moyen toujours bon
qui rend la pensée plus concrète et donne moins de prise à l’équivoque.
Il s’agit, n’est-il pas vrai,--et ma longue digression ne vous l’a point
fait oublier,--de savoir de quels éléments doit se composer l’élite
formant l’ensemble de vos relations.
Je suppose d’abord que votre salon est un vaste saladier.
Or, si je me réfère à la destination d’un tel récipient, nous y devons,
sans aucun doute, faire une salade.
Est-ce trop vulgaire? Souhaiteriez-vous plutôt une macédoine? Le terme
est plus noble mais moins juste. En somme, les gens les plus fastueux
mangent de la salade, si j’en crois cette mode rastaquouère qui impose,
pour si peu, une assiette et des couverts spéciaux.
Nous trouvons, en première ligne, dans une salade... la salade, les
feuilles longues et grasses de l’endive, ou rondes et boursouflées de la
laitue, qui sont la partie substantielle.
Je la vois assez bien personnifiée par des gens de tout repos:
académiciens, généraux, banquiers, chefs de service, diplomates titrés.
Mais que serait une telle réunion sans éléments plus actifs, une salade
sans assaisonnement?
L’huile incolore et onctueuse, ce sera quelques membres considérables du
clergé: un ou deux chanoines, des prélats _in partibus_, des
prédicateurs casuistes pour gens du monde.
Quant au vinaigre, à ce condiment piquant dont la présence donne du ton,
mais dont l’excès incommode, il ne saurait être mieux représenté que par
des écrivains légers, féministes ou autres, dont le bagout distrait,
dont les pointes jalouses divertissent, alors que leurs assiduités
finissent par engendrer le spleen.
De rares reporters feront aussi figure en ce rôle ingrat de vinaigre
communicatif, dont le parfum s’exhale à distance, sous forme
d’entrefilets élogieux, dans les gazettes bien posées.
Les vaudevillistes à succès, les chroniqueurs à jet continu, semblent
tout indiqués pour jouer le sel. Il ne faut pas craindre d’en mettre: on
trouve toujours que la salade n’est point assez salée. L’effet dépend
d’ailleurs du pouvoir salant...
Le poivre? Tout le monde ne le supporte pas avec une égale facilité.
Certains estomacs en éprouvent du dommage; pourtant, on l’aime, en
général, et on le recherche. Son goût ne doit pas dominer, mais si le
palais exercé d’un gourmet ne le découvre pas, la salade, même salée,
passe pour fade et insipide. Ayez donc à portée du saladier, selon les
besoins, quelques détenteurs d’histoires graveleuses, capables de les
débiter avec une réserve décente et de les envelopper dans la gaze
requise.
La moutarde, c’est l’imprévu: de Dijon, très forte, avec les
chansonniers épicés, les conteurs du Chat noir, les étoiles de passage
venues tout exprès du café concert; de Bordeaux, au contraire, plus
douce, avec les barytons éthérés et les diseurs de monologues
convenables.
Enfin, il y a les fines herbes, qui ne sont pas absolument
indispensables, mais qui rehaussent très bien la saveur d’une salade et
la complètent, au sens de certains délicats. Quelques jeunes gens
inoccupés, mais portant des noms bons à être criés à la porte, en
tiendront avantageusement l’emploi. Ils resteront ensuite mélangés à la
sauce et, sans faire masse, sous la dent du convive, apporteront
cependant à l’ensemble leur parfum agréable et fugitif.
Vous le voyez, madame, il faut de tout. Oh! entendons-nous sur ce tout.
Je veux dire par là tout ce qui a une valeur, tout ce qui peut reverser
sur vous un peu de son éclat propre, et contribuer, par l’ensemble des
reflets, à vous faire briller vous-même comme il sied à une femme
supérieure.
Cela revient bien à dire, si, après la salade, je compare vos relations
à un fromage, qu’il est composé avec les crèmes de toutes les
aristocraties, soigneusement battues et mélangées, de façon à obtenir un
produit homogène.
Une question encore vous préoccupe: devez-vous continuer à recevoir des
gens compromis dans des scandales galants ou financiers?
Je m’en réfère à Rivarol, pour vous répondre: on peut frayer avec des
gens de mauvaises mœurs, mais non avec des gens de mauvaise compagnie.
La distinction, pour juste qu’elle soit, vaut d’être précisée.
On entend par gens de mauvaises mœurs, ceux qui, ainsi que diraient vos
prédicateurs, s’abandonnent aux entraînements de la chair. Ce sont les
femmes qui ont des amants, les hommes qui ont des maîtresses, et que les
horreurs du remords n’épouvantent pas outre mesure.