Il ne saurait être question de naissance égale, d’éducation analogue et

autres billevesées que les victimes de la «purée» invoquent pour

escalader certains degrés, en alléguant que cela seul constitue le rang

social et non la fortune.

Au-dessous de vingt mille livres de rente, je vous l’ai dit et je vous

jure que je mets les choses au plus juste prix, il n’y a plus ni rang ni

cousinage qui tienne: il faut éliminer sans pitié.

Pourtant, je ne veux pas la mort du pécheur, et si vous soupçonnez vos

parents pauvres de pouvoir être utiles au besoin, recevez-les avec

bonhomie tant qu’il vous plaira, mais jamais après deux heures. Ils

doivent se contenter de l’instant où vous êtes en conférence avec votre

bijoutier et votre tapissier ou rester chez eux. Croyez bien,

d’ailleurs, qu’ils n’ont pas la cervelle construite autrement que les

autres, et qu’ils s’estimeront heureux s’ils sont introduits dans ces

beaux appartements qui les font crever d’envie et s’ils peuvent trouver

ainsi l’occasion, le soir, en causant avec des amis pas poseurs, de leur

lâcher deux ou trois fois, négligemment, votre nom illustré par les

chroniques élégantes.

Afin de bien établir les différences de niveau, ne rendez, sous aucun

prétexte, les visites qui vous seront faites par les membres de la

catégorie besogneuse. Comme ils habitent, en général, des étages

invraisemblables, vous pouvez donner l’excuse de vos palpitations et de

vos précoces douleurs. Si peu que vous y mettiez d’adresse,

invariablement, vous obtiendrez cette réponse: «Comment donc, ma cousine

(ou tante, ou nièce, etc.), je ne compte pas avec vous! Je reviendrai

vous voir, mais à la condition que vous ne vous fatiguerez pas à

escalader mon perchoir.» Vous protesterez en riant, l’autre s’en ira

ravie et la cause sera entendue.

On ne vous accusera pas de maltraiter votre famille, car vous aurez les

opulents pour témoigner de vos bons sentiments. Et puis est-il possible

d’être intime avec tant de collatéraux? Évidemment non. Le hasard seul

veut que les plus familiers soient précisément les plus cossus.

Malgré tout, il ne sera pas hors de propos de donner de votre esprit de

famille une marque extraordinaire.

Vous ferez en sorte de trouver parmi vos parentes les moins à l’aise,

une cousine entre deux âges, pas trop proche pour éviter la

déconsidération, pas trop éloignée pour n’avoir pas l’air d’obliger une

étrangère, et vous la prendrez purement et simplement à votre charge.

Elle demeurera chez vous, vivra de votre vie, partagera vos plaisirs,

sera de vos voyages, en un mot fera partie intégrante de la maison.

Pour le monde, cela signifie que votre grandeur d’âme n’a pas reculé

devant une charge nouvelle, que vous n’avez point hésité à encombrer

votre budget d’un article facultatif pour venir en aide à une infortune

imméritée, que vous êtes enfin parente aussi généreuse que parfaite

épouse et mère admirable.

Pour la cousine recueillie comme une épave, cela implique l’obligation

d’aller au-devant du moindre de vos désirs, de donner des preuves

manifestes et continuelles de sa reconnaissance, de chanter vos

louanges, en tous lieux, sur le ton le plus vibrant et le plus

convaincu.

Pour vous, cela veut dire que vous avez déniché, sans bourse délier, une

gouvernante idéale pour vos enfants, affranchie de la qualité

d’institutrice, un précieux lieutenant capable de vous suppléer dans

maintes corvées mondaines, en même temps qu’une surveillante attentive

aux moindres besoins de votre caniche.

J’y vois encore un autre avantage.

Il peut arriver, en somme, qu’un parent réduit aux dernières angoisses

de la gêne, possède assez d’aplomb pour venir, entre deux phrases

banales, vous glisser une invite dans le genre de celle-ci: «L’année a

été si mauvaise, mes petites récoltes si compromises que j’ai cru

pouvoir me risquer à vous demander si vous ne voudriez pas être assez

bonne pour avoir l’obligeance de prendre la peine de m’avancer...»

Aux préliminaires d’abord, au ton adopté ensuite, à ce dernier mot

enfin, vous voyez de quoi il retourne. Vous interrompez, d’un geste

doux, le solliciteur à qui vous répliquez, non sans un affectueux

trémolo: «Hélas! depuis que j’ai pris notre cousine à ma charge, il ne

me reste plus un louis disponible. Si je l’avais, je vous jure bien

qu’il serait pour vous.»

A cela que répondre? Rien évidemment. Le mendiant que l’on évince en lui

disant: «J’ai mes pauvres,» se détourne et quête ailleurs. C’est ce que

fera votre «tapeur», sans avoir, en aucune façon, le droit de vous

maudire...

Il me reste à parler d’une dernière classe de parents appelés à jouer un

grand rôle dans votre existence: les parents à succession, ceux tout au

moins dont l’héritage ne vous est pas nécessairement dévolu, à qui, par

conséquent, il est indispensable d’inspirer une préférence en votre

faveur.

Le plus urgent, c’est de convaincre le futur testateur que ses autres

héritiers sont à l’affût de la moindre bronchite ou de la plus légère

indisposition capable de se compliquer et de l’emporter dans les trois

jours.

Il faut les montrer, échafaudant des projets dans l’ombre, supputant ce

qu’il sera possible d’exécuter avec la fortune enfin obtenue, attendant

avec une impatience fiévreuse le moment de prendre le joyeux deuil.

Mais avec quelle légèreté ne faut-il pas insinuer ces calomnies qui ont

mille chances d’être à peine des médisances! Avec quels mots pesés,

quelles phrases vingt fois remises sur le métier ne doit-on pas risquer

de semblables confidences!

On ne saurait en fixer d’avance les termes: un incident, un détail, un

rien suffisent pour échafauder une dénonciation et le choix plus ou

moins éclairé de la base, entraîne l’équilibre plus ou moins stable de

l’édifice.

Il est probable que vos concurrents ne manqueront pas d’utiliser les

mêmes pratiques à votre égard. Ce sera donc le cas ou jamais de vous

révéler femme supérieure en vous montrant plus habile qu’eux et surtout

en n’ayant jamais l’air d’éprouver en ce qui les concerne, la plus

petite jalousie.

Cela fait, il existe une ligne de conduite sage et modérée dont vous

aurez soin de ne pas vous départir.

En général les vieillards ont des trésors de méfiance à l’usage de leurs

légataires éventuels. Ils ne sont pas si sots qu’on croit, et si la

flatterie a sur eux son influence universelle, du moins la veulent-ils,

pour être dupes, vraisemblable et tempérée de quelque réserve.

L’héritier qui s’en va répétant à son oncle nonagénaire «Vous êtes beau;

vous êtes bon; vous êtes plein d’esprit; vous êtes infaillible,» ne

tarde pas à être percé à jour et à recevoir son congé.

Un vieillard, c’est vrai, veut avoir raison; son âge, son expérience, le

discernement qu’il se suppose ne lui rendraient pas moins insupportable

quiconque s’aviserait de le contrecarrer brutalement.

Mais entre le fait de contredire avec persistance et l’approbation

fastidieuse à force d’être plate, il y a place pour mille tempéraments.

Par exemple, savez-vous rien qui soit plus flatteur pour l’amour-propre

que de convaincre? Amener, par la persuasion, un opposant à renier sa

conviction première pour adopter la vôtre est, à coup sûr, la tâche la

plus agréable de l’esprit en même temps que la victoire la plus douce de

la vanité.

Eh bien! soyez pour vos riches cousins, l’occasion d’un de ces faciles

triomphes et vous serez émerveillée de l’effet produit.

Il y a tout dans l’artifice que je vous recommande. D’abord votre

dignité paraît en bonne posture et détourne le soupçon. Ensuite, votre

interlocuteur, subjugué par la puissance de ses propres arguments, ravi

de rester maître du terrain se trouve étonnamment habile et vous sait

plus de gré du compliment que vous lui donnez lieu de se décerner à

lui-même que si vous imaginiez, à son usage, les louanges les plus

hyperboliques.

Cela paraît très compliqué; rien n’est plus aisé cependant.

Avec ces simples paroles: «Oh! croyez-vous?» vous tenez toute la

manœuvre.

Ces trois mots, placés après une affirmation de l’autre, déchaînent peu

à peu, doucement, sans heurt, la controverse qu’il vous appartient

d’arrêter lorsque vous le jugez bon.

C’est poli, modéré; ce n’est pas un démenti malséant, mais c’est la

porte ouverte au doute, c’est le droit de supposer que vous ne partagez

en rien l’avis qui vient d’être émis et par conséquent l’obligation pour

l’orateur de vous y ramener.

Et tenez, voulez-vous un petit modèle de dialogue selon ma théorie? A

part les faits qui changeront à chaque fois, la tournure générale vous

guidera pour la marche à suivre et vous fera connaître la mesure moyenne

de la discussion.

Vous arrivez chez un vieil oncle, immensément riche, dont vous pourriez

être l’héritière. Après les bonjours de rigueur, la conversation

s’engage.

L’ONCLE.

On vient de m’apprendre que Gaétan épouse ce petit laideron de

Charlotte. Vous le saviez?

VOUS.

Oui, mon oncle.

L’ONCLE.

C’est une fière bêtise!

VOUS.

_Oh! Croyez-vous?_

L’ONCLE.

Comment, si je crois! Mais cela saute aux yeux! Charlotte n’est pas un

parti pour Gaétan.

VOUS.

_Oh! Croyez-vous?_ (bis).

L’ONCLE, _s’animant_.

Eh bien! je vous trouve bonne avec vos restrictions! Quoi! Laide à faire

peur! Pauvre comme Job! Bête comme une cruche! Vous appelez cela un

parti présentable!

VOUS.

Mais mon oncle, je ne prétends pas... Je dis seulement...

L’ONCLE, _très rouge_.

Allons donc! Vous ne pensez pas ce que vous dites! Un garçon comme

Gaétan? Bien fait de sa personne, riche à millions, parfaitement élevé,

un nom historique! C’est d’une disproportion criante!

VOUS.

Il est de fait que...

L’ONCLE, _éloquent_.

Il y avait, dans les relations de Gaétan, vingt, trente, cent filles

délicieuses qui eussent été charmées de l’épouser!

VOUS.

Effectivement, à la réflexion, j’avoue...

L’ONCLE, _radouci_.

Comment diable, avez-vous pu penser un instant que ce mariage fût

excusable!

VOUS.

On ne me consultait pas.

L’ONCLE, _étonné_.

Et après? On peut avoir son opinion.

VOUS.

Il me semble que j’en ai une... maintenant.

L’ONCLE, _intrigué_.

Eh bien! qu’en pensez-vous?

VOUS, _avec hésitation_.

Je le trouve... moins brillant.

L’ONCLE, _rayonnant_.

Là, vous en convenez.

VOUS.

Vous m’avez fait comprendre...

L’ONCLE, _aimable_.

Avec une nièce charmante et sensée comme vous, la raison ne perd jamais

ses droits.»

L’oncle, enchanté de la conversion, rêve de codicilles additionnels,

sans qu’il vous en coûte rien que la peine de recevoir encore un

compliment.

LE MONDE

CHAPITRE PREMIER

LES RELATIONS

Après l’intérieur que nous venons d’examiner, il nous reste à traiter la

question des affaires étrangères, c’est-à-dire du _monde_, de tout ce

qui n’est pas votre maison ou votre parenté. Cela se caractérise d’un

mot général et pourtant précis qui dit bien ce qu’il veut dire: les

relations.

Les relations embrassent tous ceux avec qui vous entretenez un commerce

mondain et qui ont l’entrée de votre salon.

Ainsi, votre sœur de lait, votre homme d’affaires sont des

connaissances, si vous voulez même des amis, mais non des relations. Et

cela parce que la pensée qui vous guidera dans le choix des dites

relations n’admettra pas d’intrus inférieurs à un certain niveau.

Que vous cédiez, en pareil cas à des considérations de sympathie, je n’y

vois nul inconvénient mais la condition suprême de vos bonnes grâces,

celle qu’aucune autre ne saurait suppléer, c’est l’aristocratie. Il

sera, pour être seulement reçu chez vous et, à plus forte raison invité

à dîner, absolument indispensable de faire partie d’une aristocratie

quelconque. Celle du nom vient en première ligne, puis les autres:

fortune, talent, etc.

On prétend volontiers, à l’heure actuelle, que l’aristocratie est

fâcheusement dépréciée, que les négociants émigrés de la rue

Saint-Denis, après fortune faite, sont à peu près seuls à lui accorder

encore quelque prestige, avec les barons véreux qui vont, à la Bourse,

pêcher des tortils et des mois de prison.

On constate de plus que, par une désolante réciprocité, nos ducs, nos

marquis, nos artistes célèbres ne font pas fi des filles de bonnetiers

millionnaires ou de voleurs heureux.

De là, des tirades sans fin, des philippiques fulminantes contre ce vil

marchandage, contre ce trafic éhonté des traditions, de l’honneur et des

grands souvenirs.

Vous en pourriez conclure, madame, qu’un esprit élevé, doit, étant donné

le vent qui souffle, manifester quelque dédain de l’aristocratie et

laisser à leurs prétentions ceux qu’une telle marotte empêche de dormir.

Ce serait la plus funeste des erreurs, la plus préjudiciable des

sottises.

Comment! Dépréciée l’aristocratie! Nivelées et fondues les castes! Mais,

à aucune époque, sous aucun régime, même à Venise, même sous nos rois,

l’aristocratie n’a paru plus florissante, plus désirable et plus solide.

On parle de la Révolution; on invoque le 4 août; on rappelle l’échafaud;

savez-vous l’origine de tout cela? C’est une frénésie d’aristocratie, un

irrésistible besoin de goûter enfin aux ivresses d’un tel privilège.

Quelle désorganisation parmi l’état-major révolutionnaire, quelle

entrave mise à la marche des choses si Louis XVI eût seulement fait La

Fayette duc et pair! Quel loyalisme n’eussent pas fait éclater

Robespierre gentilhomme de la Chambre et Marat chevalier des Ordres!

La caractéristique des hommes de révolution n’est-elle pas bien plutôt

de remplacer que de détruire? Combien, sous Napoléon, devinrent de

riches et paisibles comtes qui voulaient pendre à la lanterne jusqu’au

dernier noblion avant d’être eux-mêmes titrés.

Mais le peuple? dites-vous. Ah! Elle est bien bonne... Je voudrais qu’un

artisan du siècle dernier revînt tout exprès pour comparer sa misère à

celle d’un ouvrier d’aujourd’hui. On n’y trouverait guère de différence,

je vous assure. Tout le profit, d’ailleurs très réel, de la Révolution a

été pour la «caste» du milieu, celle qui n’était pas fâchée de goûter à

l’aristocratie tout en s’estimant mille fois supérieure à la «plèbe»,

comme disent les professeurs d’histoire.

Quant à qui est du peuple[1], le régime ne change guère sa condition et,

si fort en république que nous soyons, on lui peut encore appliquer ce

poème épique en un seul vers, où Villiers de l’Isle-Adam avait retracé

l’histoire entière du moyen âge:

Pour un oui, pour un non, les peuples écopaient.

[1] Puisque le mot se trouve sous ma plume, je ne saurais trop vous

engager à trouver, pour le prononcer, un accent spécial. En

abaissant les coins des lèvres, en coulissant un peu les yeux, en

creusant les deux rides qui vont du nez à la bouche, on arrive à une

expression de mépris mêlé de dégoût, très suffisante. On lance le

_p_ rudement, on appuie sur la diphtongue et on laisse mourir la fin

comme indigne d’être prononcée. Il y a toute une profession de foi

dans la façon de dire: «Cela se fait dans le _PPPEUUple_!»

Croyez-vous qu’un député, même de la plus extrême gauche, ne se

considère pas comme le représentant d’une aristocratie? Le conseiller

municipal, lui-même, en parcourant, la tête haute, les salons

magnifiques de l’hôtel de ville, n’a-t-il pas dans les veines un peu du

sang vénitien des Dandolo, ou des Giustiniani?

Un préfet, un simple préfet a son palais, son conseil, ses «gens». C’est

encore de la monnaie de potentat et j’ai quelque raison de croire que

les préfets démocrates d’aujourd’hui, comparés aux légendaires préfets

de l’Empire, ne sont pas les moins pourvus de morgue.

Les naïfs, les gogos, les électeurs s’imaginent que l’aristocratie se

compose de gens uniquement préoccupés de faire battre les étangs afin de

ne pas entendre les grenouilles; mais l’aristocratie est la reine du

monde, bien autrement universelle et puissante que toutes les réunions

possibles de hobereaux, de burgraves et de mamamouchis.

Il n’est pas d’homme, qui n’en trouve un autre devant lequel affecter

des airs hautains et affirmer sa prédominance.

Le tripier qui a boutique sur rue considère avec dédain le chiffonnier

tout au plus riche d’une échoppe. Le boucher méprise le tripier parce

que celui-ci ne vend que les parties inférieures de la noble bête dont

lui-même débite l’ensemble. Le libraire qui vend la nourriture de

l’esprit, les productions supérieures et délicates de l’intelligence,

n’a que pitié pour tous les précédents qui brassent l’ignoble

mangeaille.

Est-ce que le couturier familier des jolies tailles et des peaux

satinées, peut éprouver pour le quincaillier, aux mains salies de

rouille, autre chose que de la commisération?

Puis voici le marchand en gros qui plaint le débitant de sa bassesse;

l’entrepôt qui méprise le magasin, jusqu’à ce qu’on arrive au

fonctionnaire, rouage de l’État, fort au-dessus de ceux qui vendent une

marchandise quelconque et se ravalent dans un négoce.

Quelle figure maintenant, je vous le demande, fait le commis, chargé

d’une besogne mécanique, purement routinière, devant l’artiste au

cerveau puissant, toujours en gésine de création nouvelle?

Il est vrai que celui-ci se trouve aussitôt dominé par le journaliste,

maître de sa réputation et des événements en général.

Enfin, le monde entier n’est que poussière, conglomérat d’insectes

vagues et d’organismes sans portée, aux regards de l’élégant désœuvré

auquel la nature n’a imposé que l’obligation de porter ses grègues de

Paris à Monaco et de Biarritz à Dinard.

Encore une fois, tout se ramène à l’aristocratie, tout la respire, tout

la réclame, et si l’on trouve tant de gens pour célébrer le régime

démocratique, c’est que la démocratie n’est autre chose que

l’aristocratie à la portée de tout le monde.

Sans doute on nous a montré des livres, des pièces de théâtre où

l’aristocratie proprement dite est assez malmenée; mais outre que la

sincérité des auteurs semble toujours un peu contaminée de dépit, je

vous déclare qu’ils n’arriveront jamais, vous entendez bien, JAMAIS, à

la battre sérieusement en brèche, parce que, à les en croire eux-mêmes,

l’institution tire toute sa force du nombre des imbéciles et qu’ils

n’ont pas, que je sache, la prétention d’en détruire la race éternelle.

Pourtant, c’est bien par là qu’il conviendrait de commencer, un imbécile

devant nécessairement faire naître l’aristocrate qui est son complément.

Et puis, entre nous, les tares intellectuelles ou autres, sont les mêmes

dans tous les mondes. On voit chaque jour des Dubois ou des Martin faire

des mariages intéressés, vivre dans la paresse et jouer au baccara.

Quelle conclusion, alors, tirer de tout cela sinon que, les choses

demeurant égales, mieux vaut tendre à l’aristocratie qui a théoriquement

sa valeur morale et, pratiquement, sa valeur marchande, que de jeter sa

poudre aux manants.

Le seul tempérament à cette loi primordiale que permette notre

éclectisme contemporain, c’est de ne pas s’astreindre avec trop

d’étroitesse ou d’exclusivisme à l’aristocratie particulée.

La marche incontestable des temps vous oblige à reconnaître qu’il s’est

créé plusieurs aristocraties parallèles. Ainsi, puisqu’il faut trouver

des équivalents, une médaille d’honneur au Salon compense assez

exactement un titre de marquis; un fauteuil à l’Académie française

représente un duché ou à peu près; à partir du dixième million, l’on est

baron de droit et le fait d’avoir pour maîtresse une actrice en vogue ou

d’être ministre, confère inéluctablement la qualité de vicomte.

Rien n’est donc plus aisé que d’établir une espèce de barême des titres

indiquant outre des noms de titulaires, la dose exacte de la

considération qui leur est due.

Mais, au lieu de m’embourber dans d’interminables énumérations dont,

peut-être, la logique et les proportions vous échapperaient,

laissez-moi, madame, recourir à la parabole, vieux moyen toujours bon

qui rend la pensée plus concrète et donne moins de prise à l’équivoque.

Il s’agit, n’est-il pas vrai,--et ma longue digression ne vous l’a point

fait oublier,--de savoir de quels éléments doit se composer l’élite

formant l’ensemble de vos relations.

Je suppose d’abord que votre salon est un vaste saladier.

Or, si je me réfère à la destination d’un tel récipient, nous y devons,

sans aucun doute, faire une salade.

Est-ce trop vulgaire? Souhaiteriez-vous plutôt une macédoine? Le terme

est plus noble mais moins juste. En somme, les gens les plus fastueux

mangent de la salade, si j’en crois cette mode rastaquouère qui impose,

pour si peu, une assiette et des couverts spéciaux.

Nous trouvons, en première ligne, dans une salade... la salade, les

feuilles longues et grasses de l’endive, ou rondes et boursouflées de la

laitue, qui sont la partie substantielle.

Je la vois assez bien personnifiée par des gens de tout repos:

académiciens, généraux, banquiers, chefs de service, diplomates titrés.

Mais que serait une telle réunion sans éléments plus actifs, une salade

sans assaisonnement?

L’huile incolore et onctueuse, ce sera quelques membres considérables du

clergé: un ou deux chanoines, des prélats _in partibus_, des

prédicateurs casuistes pour gens du monde.

Quant au vinaigre, à ce condiment piquant dont la présence donne du ton,

mais dont l’excès incommode, il ne saurait être mieux représenté que par

des écrivains légers, féministes ou autres, dont le bagout distrait,

dont les pointes jalouses divertissent, alors que leurs assiduités

finissent par engendrer le spleen.

De rares reporters feront aussi figure en ce rôle ingrat de vinaigre

communicatif, dont le parfum s’exhale à distance, sous forme

d’entrefilets élogieux, dans les gazettes bien posées.

Les vaudevillistes à succès, les chroniqueurs à jet continu, semblent

tout indiqués pour jouer le sel. Il ne faut pas craindre d’en mettre: on

trouve toujours que la salade n’est point assez salée. L’effet dépend

d’ailleurs du pouvoir salant...

Le poivre? Tout le monde ne le supporte pas avec une égale facilité.

Certains estomacs en éprouvent du dommage; pourtant, on l’aime, en

général, et on le recherche. Son goût ne doit pas dominer, mais si le

palais exercé d’un gourmet ne le découvre pas, la salade, même salée,

passe pour fade et insipide. Ayez donc à portée du saladier, selon les

besoins, quelques détenteurs d’histoires graveleuses, capables de les

débiter avec une réserve décente et de les envelopper dans la gaze

requise.

La moutarde, c’est l’imprévu: de Dijon, très forte, avec les

chansonniers épicés, les conteurs du Chat noir, les étoiles de passage

venues tout exprès du café concert; de Bordeaux, au contraire, plus

douce, avec les barytons éthérés et les diseurs de monologues

convenables.

Enfin, il y a les fines herbes, qui ne sont pas absolument

indispensables, mais qui rehaussent très bien la saveur d’une salade et

la complètent, au sens de certains délicats. Quelques jeunes gens

inoccupés, mais portant des noms bons à être criés à la porte, en

tiendront avantageusement l’emploi. Ils resteront ensuite mélangés à la

sauce et, sans faire masse, sous la dent du convive, apporteront

cependant à l’ensemble leur parfum agréable et fugitif.

Vous le voyez, madame, il faut de tout. Oh! entendons-nous sur ce tout.

Je veux dire par là tout ce qui a une valeur, tout ce qui peut reverser

sur vous un peu de son éclat propre, et contribuer, par l’ensemble des

reflets, à vous faire briller vous-même comme il sied à une femme

supérieure.

Cela revient bien à dire, si, après la salade, je compare vos relations

à un fromage, qu’il est composé avec les crèmes de toutes les

aristocraties, soigneusement battues et mélangées, de façon à obtenir un

produit homogène.

Une question encore vous préoccupe: devez-vous continuer à recevoir des

gens compromis dans des scandales galants ou financiers?

Je m’en réfère à Rivarol, pour vous répondre: on peut frayer avec des

gens de mauvaises mœurs, mais non avec des gens de mauvaise compagnie.

La distinction, pour juste qu’elle soit, vaut d’être précisée.

On entend par gens de mauvaises mœurs, ceux qui, ainsi que diraient vos

prédicateurs, s’abandonnent aux entraînements de la chair. Ce sont les

femmes qui ont des amants, les hommes qui ont des maîtresses, et que les

horreurs du remords n’épouvantent pas outre mesure.

Petit manuel de la femme supérieure · 第 5 / 9 段