plus qu’autre chose, à vous créer une réputation de femme supérieure, à
qui rien de ce qui regarde l’éducation ne demeure étranger.
J’en prends un tout petit, à son premier vagissement qui servira de
guide pour tous les autres, si votre imprévoyance vous procure à
plusieurs reprises, le désagrément d’être mère.
N’hésitez pas, en dépit du médecin qui vous trouve délicate, à nourrir
vous-même le nouveau venu.
A ceux qui vous objecteront qu’une femme du monde ne se livre guère, en
général, à cette fantaisie populaire, répondez que vous ne voulez pas
être mère à demi, qu’il vous répugnerait de voir votre enfant se
repaître d’un lait mercenaire, qu’enfin la jeune femme du tsar Nicolas
II ayant tout récemment donné l’exemple, en nourrissant la petite
grande-duchesse Olga, un tel précédent vous dispense de justification.
Il est en effet d’une entière évidence que la gracieuse souveraine de
toutes les Russies n’a point pris cette détermination pour économiser
les gages d’une nourrice. Or c’est en réalité ce soupçon que les femmes
un peu huppées redoutent le plus. Votre à-propos saura vous l’épargner
et ne vous laisser que la gloire d’être une mère modèle, en imitant une
impératrice.
Mais, il en va de cela comme de tout. Ne vous embarrassez pas d’une
persévérance trop gênante. Une fois le bon effet obtenu et la légende en
circulation, au bout d’un mois, je suppose, déclarez-vous épuisée, hors
d’état de satisfaire à l’insatiable voracité du poupon et livrez-le à
quelque grosse Morvandelle dont la poitrine enfermera des menus plus
copieux que ceux de la vôtre.
Ce dénouement ne vous privera pas des bénéfices de votre résolution
première; il établira de plus que vous avez poussé le dévouement jusqu’à
la limite de vos forces et il vous rendra une liberté coïncidant, comme
par miracle, avec votre complet rétablissement.
Sortez avec votre enfant; ne craignez pas de vous montrer en sa
compagnie; à l’occasion, donnez-lui publiquement quelques-uns de ces
soins rebutants qu’on préfère le plus souvent abandonner à d’autres.
L’opposition de ces maternelles trivialités avec le raffinement suprême
qu’on vous connaît sera d’un effet saisissant. De temps à autre, refusez
un bal, contremandez un dîner, manquez à une conférence, sous prétexte
que bébé perce une dent et réclame toute votre sollicitude.
On est tellement accoutumé, par le temps qui court, à s’en remettre aux
gens de service pour ce qui concerne la surveillance des enfants, que
votre attitude étonnera d’abord. Peut-être on en rira sous cape et l’on
fera des gorges chaudes sur vos théories de petite bourgeoise.
N’en ayez cure. Il est d’une grande âme de dédaigner la moquerie et
d’une femme supérieure de paraître une mère dévouée.
Souvenez-vous aussi qu’on n’est jamais ridicule par l’outrance d’un
sentiment naturel. L’amour maternel que vous affectez de pousser au
comble, occupant parmi ceux-ci le premier rang, les fauteurs de sourires
en seront invariablement pour leurs frais.
Mais le chérubin grandit. D’autres facultés que l’appétit viennent de
lui naître; il faut s’inquiéter de son éducation.
Beaucoup de femmes supérieures s’astreignent à instruire elles-mêmes
leurs enfants. Deux heures de cours quotidien, voilà la règle et c’est
le minimum.
Je craindrais en vous conseillant de les imiter de tendre une embûche à
votre savoir personnel et de vous exposer à des défaillances
compromettantes, en ce qu’une erreur, un vide, un lapsus dans votre
enseignement ruinerait votre prestige auprès du petit monde.
Or si vous devez planer au-dessus de votre mari, à plus forte raison
devez-vous rester dans le nuage, hors des atteintes de la marmaille. Je
redoute en conséquence les lacunes de votre propre instruction et je
vous invite franchement à prendre une institutrice. Oh! non pas une
institutrice à demeure, une de ces filles d’officiers supérieurs sans
fortune qui baragouinent de vagues idiomes et flairent, dans le moindre
invité, un M. de Villemer _in partibus_.
Il vous faut fuir, comme la peste, ce genre de pensionnaire car toute
institutrice est travaillée, plus âprement que vous encore, par la
fièvre de la supériorité. Ce sont des rivales dangereuses auxquelles il
ne convient pas de fournir les seules armes qui leur manquent: le
bien-être et l’argent.
Et puis il me semble intolérable d’avoir sans cesse devant les yeux ces
visages ni jeunes ni vieux, ni beaux ni laids, pleins d’une dignité
pincée, dont l’expression arrogante a l’air d’établir un parallèle entre
celle qui paie et celle qui reçoit, au plus grand profit de la dernière,
comme vous pensez.
Dans le cas où une institutrice a vraiment de grandes qualités, une
origine de belle volée, une figure agréable et une culture dépassant la
moyenne, c’est encore plus inadmissible, car la maîtresse est placée
dans la terrible alternative, ou de rabaisser peu généreusement une
égale malheureuse ou de reconnaître cette égalité toujours grosse de
périls, sans compter que la présence de l’institutrice permanente décèle
votre désir de vous débarrasser de vos enfants, au moment même où votre
intervention aura sa plus haute portée.
Cherchez donc une diplômée vivant chez elle et donnant des leçons en
ville. Dieu sait si le nombre en est grand et le choix varié!
Elle viendra chez vous durant les deux heures sacramentelles et vous
serez là, tout le temps, écoutant, regardant, surveillant.
Vous direz à la demoiselle qui dévide sa science à votre service: «Ne
pensez-vous pas qu’il vaudrait mieux imprimer à vos élèves telle
direction? Croyez-vous que leur esprit soit assez formé pour s’assimiler
telle chose.»
Elle vous répondra oui ou non, selon qu’elle aura plus ou moins besoin
de ses cachets et vous n’insisterez pas, car tout l’intérêt est dans vos
questions, nullement dans les réponses.
La pauvre fille, en sortant, ira dans d’autres maisons où elle ne
manquera pas de vous citer comme la mère la plus attentive et la plus
judicieuse qui soit, et voilà votre réputation assise sur de bonnes
bases.
Les devoirs, les leçons doivent subir votre contrôle. C’est l’affaire
d’un instant, et l’on peut entendre réciter bien des pages tout en
lisant un chapitre de roman.
Vous habillerez vos enfants avec une simplicité antique. L’affectation,
dans ce sens, ne peut pas nuire, non plus que les dehors d’une sévérité
excessive, le monde étant composé de gens qui ont horreur des enfants
gâtés... chez les autres.
Tempérez cependant, parfois, la manifestation de votre autorité.
Embrassez vos enfants en public, caressez leurs cheveux s’ils sont fins
et soyeux, dites-leur doucement de ne point baisser les yeux s’ils sont
beaux et bien fendus, puis, quand l’admiration du cercle discrètement
sollicitée commencera de paraître, renvoyez-les, pour leurs devoirs ou
pour toute autre cause.
On aime à vanter les enfants qu’on voit peu et l’on est sans pitié pour
les mères qui leur laissent le temps de se familiariser.
Des apparitions, des révérences, des sourires timides, des monosyllabes
en cas d’interrogations, rien de plus.
Faites savoir que vous les élevez à la dure, qu’ils s’habillent à la
lumière et sans feu, en plein mois de décembre, qu’ils se couchent à
huit heures, que leur temps est inflexiblement réglé, sans qu’aucun
prétexte puisse faire enfreindre ces règles.
C’est, direz-vous, le seul moyen de leur donner la notion vraie du
devoir, l’amour du travail et le goût de la vertu.
Sans vous engager à copier Henri IV qui se mettait à quatre pattes et
promenait, sur son dos, le futur Louis XIII, je vous conseillerai,
cependant, de présider, de temps en temps, aux jeux de vos enfants. Il
serait alors d’un bon effet qu’un visiteur survînt, pour constater
qu’aux préceptes austères vous savez opposer, avec le plus charmant
à-propos, de tendres délassements.
Puis, l’âge et la force arrivant, que vos enfants s’accoutument aux
travaux matériels. Ils feront leurs lits eux-mêmes; brosseront leurs
vêtements, prendront soin de leur linge, c’est classique. Les filles se
peigneront sans aide et nettoieront leurs gants, afin d’être en mesure
de «se tirer d’affaire dans la vie». Les garçons, dans le même but,
sauront recoudre un bouton et faire disparaître une tache de graisse.
Mais ils ne descendront pas jusqu’à cirer leurs bottines. A quelques
disgrâces, en effet, que l’on soit exposé, l’on n’est jamais réduit,
n’est-il pas vrai? à ce que j’appellerai les besognes viles.
Encore une fois, le public ne doit rien ignorer de tous ces détails. Ce
n’est même que pour lui que vous vous en préoccupez. Mais vous serez
bien payée de vos menus soucis par l’idée magnifique qu’on se fera de
votre génie éducateur.
Je ne prétends pas que vos rejetons en seront moins fâcheux et moins
remplis de morgue dans l’avenir... Bah! Après vous le déluge...
CHAPITRE III
LES DOMESTIQUES
Si je m’attarde à tracer les grandes lignes de la conduite que vous
aurez à tenir à l’égard des domestiques, c’est qu’ils sont, de tout le
genre humain, les êtres qui répètent le plus. Je vois en eux les
trompettes toujours résonnantes d’une infatigable Renommée.
Comme, après tout, cette renommée sera la vôtre, comme vous ferez tous
les frais des bavardages colportés, il convient, non de chercher à les
faire taire, ce qui serait la plus chimérique des utopies, mais de vous
les rendre favorables, ce qui n’est guère plus aisé.
Heureusement, les autres maîtres, comme vous justiciables du tribunal
qui siège à l’office, exposés à subir, à leur tour, ses peu clémentes
sentences, ont assez d’intuition pour dégager le fait qu’on leur
rapporte relativement au maître voisin, de l’écorce de malveillance qui
le recouvre.
C’est une sorte de solidarité.
Aussi, sans vous inquiéter de la manière dont le fait sera présenté,
faites en sorte de ne livrer aux commérages que des particularités
flatteuses pour votre personne.
L’expression ne dépassera point ma pensée, si je vous affirme que vos
domestiques constituent le premier jury à même de vous décerner un
brevet de femme supérieure.
Leur décision influera, n’en doutez pas, sur celle du monde. L’opinion
qu’on se fera de vous reposera autant sur ce qu’ils auront dévoilé de
votre intimité que sur ce qui en paraîtra directement au dehors.
Il en résulte, pour vous, la nécessité de leur apparaître, à eux aussi,
comme supérieure, c’est-à-dire de leur imposer la seule supériorité
qu’ils reconnaissent, celle de la force et de l’autorité, sans jamais
condescendre à la moindre démarche familière ni vous exposer à la plus
petite chance de ridicule.
Il n’y a pas, dit-on, de grand homme pour son valet de chambre. Je
soupçonne que le mot émane, en première ligne, d’un domestique renvoyé;
en tout cas, s’il garde un semblant de vérité, c’est la faute des grands
hommes, non d’une fatalité inéluctable. Il est bien certain que si Louis
XV eût mis plus de réserve dans ses rapports avec Bontems, il eût
circulé quelques histoires fâcheuses de moins sur le _Bien-aimé_. Et
puis, Louis XV était-il un grand homme?...
L’origine de la boutade ne peut être que dans un oubli momentané des
distances, attribuable aux grands hommes en question. Je ne vois pas, en
effet, ce qui eût pu, en dehors de cela, y donner prétexte.
Un homme en vue peut satisfaire, sans se diminuer--au moral tout au
moins--aux besoins les plus vulgaires. On sait bien qu’il change de
chemise, qu’il porte un caleçon ou des bretelles, il n’y a rien de
grotesque à cela.
Mais s’il s’abandonne jusqu’à rendre témoin d’un détail ridicule, même
son valet de chambre, il est perdu sans retour.
Louis XIV, qui s’y connaissait en décorum, donnait couramment audience
sur sa chaise percée, mais s’isolait dans les rideaux de son lit pour
changer de perruque. Toute la nuance est là.
Qu’est-ce donc, après tout, qu’un domestique?
On nous enseigne que, depuis 89, tous les hommes sont égaux, que depuis
le moyen âge, les esclaves sont devenus des mythes, et que l’égalité,
non sans peine d’ailleurs, a fini par s’établir.
Pour juger de la réalité de ces affirmations, proposez seulement au
démocrate le plus avancé de s’asseoir dans une loge de l’Opéra à côté de
son groom!...
Non, voyez-vous, les révolutions n’y ont rien fait. Les domestiques sont
toujours ce qu’ils étaient, avec cet unique tempérament peut-être qu’on
n’a plus le droit de s’en servir pour engraisser les poissons d’un
vivier.
Libre, un domestique! Alors, pourquoi ne pas porter de moustaches?...
Mais la chose est trop évidente pour qu’on perde le temps à la
démontrer.
Dans le monde, dans le vôtre, l’on considère que le domestique qui sert
pour de l’argent et vous parle à la troisième personne, est d’une
essence foncièrement différente. C’est une manière de transition entre
l’homme et le minéral, qui serait sans l’ombre de conséquence s’il ne
possédait une langue.
Ah! comme les muets serviraient mieux, à la condition pourtant qu’ils ne
sussent point écrire!
Au surplus, prenez les choses telles qu’elles sont, faute de pouvoir
choisir, et tâchez de tirer de cette «caste» pour parler le langage des
parvenus, le peu d’avantages que l’on y trouve.
Évidemment, votre femme de chambre vous verra dans le simple appareil,
elle vous aidera dans votre toilette, elle sera au courant des moindres
minuties de votre accoutrement. Il est même probable qu’elle écoutera
derrière la porte de la chambre où elle vous saura en tête à tête avec
votre mari. Cela n’a rien que de normal et de prévu.
Avec tout le machiavélisme du monde, elle ne pourra rien citer de votre
vie qui ne soit à votre louange. Répéter vos conversations, ce sera
publier votre gloire.
Mais, du jour où vous aurez souffert une insignifiante incartade, où
vous aurez écouté quelque phrase qui ressemble à un colloque, tout
prestige s’évanouira.
De plus, si ayant une fois rendu la main, vous tentez ensuite de vous
reprendre, on vous taxera de tyrannie, de pose et de beaucoup d’autres
choses encore.
Bien loin de tolérer la plus inoffensive privauté, vous devez maintenir
avec un soin jaloux les distances qui vous séparent de la livrée.
Sans doute, M. de Goncourt a dit que, si le premier venu commande aux
domestiques, seul l’homme bien élevé leur parle. C’est une pensée de
gentilhomme révolutionnaire ou un mot de littérateur, sans autre
conséquence.
Commandez, madame, au contraire. Il n’est pas du premier venu d’être
digne et respecté. Dites en parlant de la plus futile recommandation:
«Je vais donner mes ordres!» Vos ordres! cela sonne à merveille et
dénote une supériorité qui ne se conteste point.
Considérez que le respect le plus absolu est d’obligation à votre égard.
Certains maîtres condescendent parfois à deviser avec la valetaille:
rien n’est plus préjudiciable au bon ton.
Je ne puis garantir qu’ils ne se dédommageront point entre eux en se
divertissant à vos dépens, mais les lourdes plaisanteries de l’office ne
montent pas jusqu’au boudoir!
Ne lésinez pas avec un domestique; ne parlez même jamais d’argent; si
quelque réclamation pécuniaire intervient où vous soyez directement
visée, dites simplement: «Parlez à monsieur.»
On parlera à monsieur qui ergotera, discutera, chicanera, et la
conclusion sera celle-ci: «Oh! Madame est très chic: on s’entend
toujours avec elle. Ce n’est pas comme avec monsieur, ce qu’il est
mufle!...»
Un vieux domestique, mâle ou femelle, à cheveux blancs, à tête
branlante, serait d’un bon effet. Il représenterait chez vous ces
anciens serviteurs de famille que les générations se passent dans les
héritages et qui sont comme une vivante image du respect des traditions
et des vieux principes. Cela se trouve fort bien dans les bureaux de
placement.
N’imitez pas enfin l’imprudence de certaines femmes, qui ont des
caméristes de confiance et leur font part de secrets dangereux, ou leur
demandent des services délicats.
Une telle façon de procéder est la source des plus éhontés chantages,
quand elle n’amène pas d’irréparables catastrophes.
CHAPITRE IV
LA FAMILLE
Par famille, j’entends les frères, sœurs, oncles, tantes,
arrière-cousins ou neveux.
De cette liste, il convient d’isoler d’abord les frères et sœurs qui
constituent un genre de parenté spéciale, mais inassimilable au reste.
En effet, il n’y a entre vous et votre sœur (si vous préférez frère,
appliquez au masculin les observations qui vont suivre) que deux
attitudes possibles: être en excellents termes ou brouillées à couteau
tiré.
De sœur à sœur, l’on se hait on l’on s’adore; pas de milieu. Et ne
croyez pas que le hasard ou des circonstances imprévues déterminent
lequel des deux sentiments doit présider à vos relations.
Rien, au contraire, n’est plus méthodique, plus raisonné, plus facile à
déduire.
Il en résulte, comme première conséquence, qu’il ne vous est pas
loisible d’adopter, en cela, des dehors d’indifférence. Voir votre sœur
de loin en loin, éviter de la mêler à votre cercle mais cependant lui
faire bon accueil, est une contradiction qui choquerait le monde et
qu’il ne prendrait pas la peine d’analyser.
La voix du sang, madame! Respectez cette voix qui fait qu’un père devenu
aveugle et sourd, reconnaît, dans une foule, l’enfant chéri qu’un
traître lui vola le jour de sa naissance quarante ans auparavant.
Or l’affection entre sœurs est tellement classique, la
chromolithographie nous a montré tant de belles jeunes filles se
souriant, la main dans la main, qu’on n’en veut plus démordre.
La chanson elle-même a popularisé les droits imprescriptibles de la
tendresse fraternelle. Ne chante-t-on pas, dans l’une des plus fameuses
de notre temps, le _Bal de l’Hôtel de Ville_:
Quand on a du cœur
On pense à sa sœur
A sa femme, à ses mioches...
C’est au point que le poète n’a pas cru risquer un classement téméraire,
en nommant la sœur avant la femme et les mioches!
Vous n’avez donc pas le droit d’user de modération: tout ou rien, voilà
mon ultimatum.
Mais dans quel cas, tout? Dans quel cas, rien?
Ma réponse ne sera point ambiguë car elle repose sur une base purement
mathématique.
Si votre sœur est très belle, très riche, très brillamment mariée, très
intelligente, très instruite, rompez sans une seconde d’hésitation.
N’est-il pas en effet bien naturel de vous débarrasser d’une rivale
dangereuse? Qu’une amie, une parente éloignée, réunissant les qualités
susdites, paraisse dans votre salon, rien de mieux. Cela le meuble avec
éclat et la présence forcément intermittente de votre lointaine alliée
la rend inoffensive. Mais votre sœur! Une femme qui se croirait le droit
d’être sans cesse auprès de vous, qui considérerait comme siens vos
familiers et vos admirateurs, qui, pour un peu, ferait les honneurs de
votre maison et finirait par vous y tolérer presque! Il n’y faut point
songer.
Qu’elle aille porter ailleurs une supériorité capable de primer la vôtre
et nous laisse en repos.
Encore ne pouvez-vous l’écarter sans raison. Mais est-il besoin
d’indiquer à une femme quelque stratagème de nature à provoquer une
brouille? Vous rendriez, madame, pour les querelles, bien des points aux
Allemands et je me garde de vous influencer en rien.
Par contre, cette sœur moins jolie que vous, moins richement établie,
moins douée d’une façon générale, a droit à vos plus affectueux égards.
Vous pouvez l’admettre sans crainte dans votre intimité, vous devez la
choyer, l’embrasser, lui donner des noms tendres, la présenter à la
ronde comme votre meilleure et plus sûre amie. Vous aurez pour elle, en
public, des attentions charmantes, vous marquerez qu’il vous serait
agréable qu’on l’invitât partout avec vous; vous en ferez enfin votre
inséparable, vous réservant de la remettre à sa place, au cas où la
tentation lui viendrait de s’en écarter, par une de ces phrases aiguës
et venimeuses, une de ces allusions méchamment péremptoires, que seule,
je crois, une sœur est capable de trouver.
Moyennant cette tactique, vous n’aurez pas en elle une concurrente mais
seulement un courtisan de plus. Votre sœur jouera le même rôle que votre
mari, c’est-à-dire qu’elle balancera l’encensoir intime, indispensable
pour donner le rythme aux thuriféraires du second degré.
Si la Providence généreuse vous a donné plusieurs sœurs, le problème
n’en est point compliqué. Il suffit d’opérer individuellement avec
chacune d’elles, ainsi que je viens d’avoir l’honneur de vous le
conseiller.
Une petite sœur cadette, non mariée, quelque chose comme l’aînée de vos
enfants à vous égaierait votre intérieur en y mettant le charme et la
fraîcheur d’une jeune fille, sans vous obliger à vieillir. Mais, me
direz-vous, cela ne s’improvise pas, on n’a point ainsi de sœurs jeunes
ou vieilles à volonté. Évidemment l’âge de vos parents ne comporte guère
ces sortes de commandes. Contentez-vous, encore une fois, de ce qui est,
en vous évertuant à le faire servir à votre gloire.
En arrière des frères et sœurs, nous trouvons l’ensemble énuméré plus
haut, des cousins, tantes, neveux, collatéraux, alliés de toutes sortes.
Vous allez trier cette foule et en composer deux groupes bien tranchés,
sans distinction de parenté.
Dans le premier figureront les titulaires d’un revenu montant au moins à
vingt mille livres; dans le second tous ceux dont la fortune ne
représente point ce chiffre ou, pour tout dire d’un mot, les
sans-le-sou.
Votre société habituelle sera prise exclusivement dans le premier groupe
dont les membres auront droit à des égards proportionnés à leurs
ressources. Il va de soi qu’une tante de cent mille écus de rentes ne
saurait être sur le même pied qu’une autre qui vivote avec dix mille.
Quant aux malheureux parqués dans le second groupe à ceux qui passent
leur vie pendus à la queue du diable, ils n’existent pas pour vous.
Il n’est point d’affection, de penchant particulier qui vous permette
d’enfreindre cette règle.
Si les gros capitalistes se rencontrent plutôt dans la famille de votre
mari, n’hésitez pas: faites table rase des petites jalousies habituelles
en pareil cas, éliminez vos proches à vous et recherchez vos alliés, à
qui du reste vous donnez les mêmes titres que s’ils vous tenaient par le
sang.
En effet, c’est le seul moyen d’avoir à votre porte des voitures
décentes, dans votre salon des toilettes avouables, à votre table des
connaisseurs experts, à vos soirées des gens pleins d’aisance et
d’agréments.
Ajoutez à cela que les gagne-petit n’ont, par définition, jamais de
situations élevées qui fassent honneur et que, noyés dans un milieu plus
brillant, ils ne savent que dire et importunent.
On n’imagine pas le trouble que peut jeter dans un cercle, un seul
parent pauvre. Il est assis gauchement sur son siège dans une pose
d’homme ignorant de la manœuvre mondaine et lamentablement dépaysé; il
sourit au petit bonheur, de droite et de gauche, à des voisines qui ne
lui parlent pas et son air malheureux finit par forcer l’attention. On
le regarde, il perd toute contenance, il maudit ses bras et ses jambes
qui l’embarrassent au dernier point; son corps lui-même voudrait être au
diable; son chapeau roule de ses genoux; sa cravate remonte le long de
son col; on se demande tout bas, avec de folles envies de rire à peine
dissimulées: «Quel est donc ce monsieur?» Et il comprend fort bien...
Si c’est une femme, l’effet est pire encore.
Parmi les soies ajustées des toilettes qui l’entourent, elle arbore
niaisement ses petits lainages pervenche ou feuille de rose, convaincue
que de telles couleurs doivent compenser et au delà la grossièreté de
l’étoffe. Elle remue à peine, de peur que les épingles qui corrigent les
bâillements désastreux des coutures ne viennent, en désertant leur
poste, à provoquer la déroute du corsage ou à laisser béante l’ouverture
de la robe. Intimidée, rouge, tremblante, elle n’a d’yeux que pour le
bout de ses gants encore infectés par la benzine du dixième lavage et
elle rentre, sous l’abri tutélaire de sa jupe, ses bottines déformées,
maintes fois recousues.
Convenez que vous seriez, à beaucoup moins, submergée par le plus
meurtrier ridicule. Un salon digne de ce nom, le vôtre, n’est point une
Cour des Miracles et les gens qui vous font la grâce d’y venir,
désirent, avant tout, rester entre eux.